Le Triton: L’engagement des Hermanas Caronni
Las Hermanas Caronni: Laura Caronni ( voc cello), Gianna Caronni (voc, cl, bcla)
Le Triton, Les Lilas, 22 janvier
Ce concert constitue une première, programmée afin de présenter sur scène les thèmes de leur dernier album El Espacio del tiempo (Les Grands Fleuves/ L’autre distribution) Pourtant les deux sœurs argentines préfèrent débuter sur La mélodie des choses d’après une texte de Rainer Maria Rilke, extrait d’un disque précédent Navega Mundos « Nous l’avons si souvent joué, ça nous rassure… » Un son très naturel à la clarinette, comme une définition de leur travail, et pour conclure, une signature avec ce souffle sans note qui jaillit du bois de l’instrument. La particularité de leur empreinte stylistique veut que leurs compositions balancent entre chant et musique sans parole. Le Mambo time qui ouvre leur nouvel opus résume aussi une tendance de fond. On y trouve une prégnance du rythme comme un appel à la danse. Plus des déviations vers l’improvisation. Ce qui valorise la version du Volver, un tango signé Carlos Gardel marqué du sceau de l’impro, voix et clarinette lancées sur des lignes harmoniques croisées, jusqu’à la mise en boucle -effet loop– d’un motif à la clarinette, le temps pour Gianna Caronni d’imprimer en simultané un contrechant sur sa clarinette basse cette fois.

Comme coeur du concert les deux musiciennes invitent à un voyage autour du thème de l’eau « une sorte de divinité pour moi » affirme Laura. Tempo de Agua pose des voix conjuguées dans un climat de sérénité. Le violoncelle offre une base jouée à l’archet. La clarinette y ajoute une modulation d’amplitude via la technique du souffle continu. Agua con leña poursuit cette séquence dans un même schéma de plénitude. Mais sans intervention vocale, fil musical seulement, gorgé d’un feeling plutôt soft. Une Argentine en reflets de voix féminine, eu égard à l image actuelle du pays, ça fait du bien…

Et puis revient l’appel à la danse, présente dans les fondements artistiques de cette terre étirée en un nuage infini entre Amazone et Terre de Feu.Canción para un arbol composée en hommage cadeau aux oiseaux de Rosario, leur ville natale, joue avec le vocal qui va avec sur les ruptures de rythme. La danse se termine, instruments posés, par des palmas, battements de main. Et continue via La Espera au travers d’une séquence de percussion à mains nues sur le bois de la caisse du violoncelle. En parallèle la clarinette y célèbre les contretemps « C’est une chacarera, encore » lance Laura. Un genre que l’on sait adorer Minino Garay, autre argentino chanteur-danseur-fou de tambours…

On revient à du calme, teinté d’un brin d’air de nostalgie qui sait. Une chanson composée par un môme de treize ans, Barro tal vez qui raconte qu’il va mourrir si on l’empêche de chanter. Là, à ce moment comme en d’autres, elles se regardent, elles captent leur regard, expression artistique d’une gémellité affirmée. Ce qui se voit également clair comme de l’eau de roche dans cette séquence suivante en jeu de rôle inattendu à partir d’attaques sèches sur l’anche de la clarinette doublées de frappes sur les cordes du cello en pizzicato ou sous le frottement de l’archet. Moment d’improvisation totale, d’instruments remis en liberté où toutes deux se lâchent. Le temps d’une dédicace à l’art de Caetano Veloso Oraçao ao tempo chanté en « Portignol » (mix portugais/espagnol), occasion d’une mélodie dessinée en totale brillance, et vient un autre hommage « À la poétesse argentine Sylvia Baron Supervielle, attentive, vigilante à l’évolution d’un monde dur, celui de notre pays d’abord…elle nous donne envie de résister… »

Las Hermanas Caronni, loin de leur terre natale et de son caudillo pro Trump , Millei, dans leurs voix, leur musique, sous des dehors de trtanquillité affichée, n’oublient pas pour autant la nécessité de l’engagement.

Robert Latxague