L’engagement de Las Hermanas Caronni
Au Triton, le duo de la violoncelliste Laura Caronni et de la clarinettiste Gianna Caronni, alias Las Hermanas Caronni, inaugurait leur nouveau répertoire.
Par Robert Latxague
Ce concert était une première, Les Hermanas Caronni présentaient sur scène les thèmes de leur dernier album “El Espacio Del tiempo” (Les Grands Fleuves / L’autre distribution). Pourtant, les deux sœurs argentines préfèrent débuter sur La mélodie des choses, d’après une texte de Rainer Maria Rilke et extrait d’un disque précédent, “Navega Mundos”. « Nous l’avons si souvent joué, ça nous rassure… » Un son très naturel à la clarinette, comme une définition de leur travail, et pour conclure une signature avec ce souffle sans note qui jaillit du bois de l’instrument. La particularité de leur empreinte stylistique veut que leurs compositions balancent entre chant et musique sans parole. Le Mambo time qui ouvre leur nouvel opus résume aussi une tendance forte, une prégnance du rythme comme un appel à la danse, à des déviations vers l’improvisation. Ce qui valorise la version du Volver, un tango signé Carlos Gardel marqué du sceau de l’impro, voix et clarinette lancées sur des harmoniques croisées, jusqu’à la mise en boucle – effet de loop – d’un motif à la clarinette, le temps pour Gianna Caronni d’imprimer en simultané un contrechant sur sa clarinette basse.

Comme cœur du concert, les deux musiciennes invitent à un voyage autour du thème de l’eau, « une sorte de divinité pour moi » affirme Laura. Tempo de Agua pose des voix conjuguées dans un climat de sérénité. Le violoncelle offre une base jouée à l’archet. La clarinette y ajoute une modulation d’amplitude via la technique du souffle continu. Agua con leña poursuit cette séquence dans une même plénitude. Mais sans intervention vocale, fil musical seulement, gorgé d’un feeling plutôt soft – eu égard à l image actuelle du pays, voilà qui fait du bien…

Et puis revient l’appel à la danse, présent dans les fondements artistiques de cette terre étirée en un nuage infini entre Amazone et Terre de Feu. Canción para un arbol, composé en hommage aux oiseaux de Rosario, leur ville natale, joue avec le vocal, en ruptures de rythme. La danse se termine, instruments posés, par des palmas, battements de main. Mais reprend via La Espera au travers d’une séquence de percussion à mains nues sur le bois de la caisse du violoncelle. En parallèle, la clarinette célèbre les contretemps : « C’est une chacarera, encore » lance Laura. Un genre qu’adore Minino Garay, autre argentino chanteur-danseur-fou de tambours…

Retour au calme, teinté d’un brin de nostalgie qui sait. Une chanson composée par un môme de 13 ans, Barro tal vez, qui raconte qu’il va mourir si on l’empêche de chanter. Les deux sœurs se regardent, captent leur regard – expression artistique d’une gémellité affirmée, qui qui se devine dans la séquence suivante, en jeu de rôles inattendu, à partir d’attaques sèches sur l’anche de la clarinette, doublées de frappes sur les cordes du violoncelle en pizzicato, ou à l’archet. Moment d’improvisation totale, d’instruments remis en liberté. Le temps d’une dédicace à l’art de Caetano Veloso, Oraçao ao tempo chanté en « Portignol » (mix portugais/espagnol), prétexte d’une mélodie dessinée en brillance ; puis vient un autre hommage « À la poétesse argentine Sylvia Baron Supervielle, attentive, vigilante à l’évolution d’un monde dur, celui de notre pays. Elle nous donne envie de résister… » Las Hermanas Caronni, loin de leur terre natale et de son caudillo pro-Trump Javier Millei, dans leurs voix, leur musique, sous des dehors de tranquillité affichée, n’oublient pas pour autant la nécessité de l’engagement.
