L’inconnu, plus qu’un ciné-concert par Sylvain Rifflet
Hier, 13 février, Sylvain Rifflet, comme chez lui au Théâtre de Cornouaille à Quimper, dirigeait sa partition conçue pour le chef-d’œuvre du cinéma muet, L’inconnu (The Unknown) de Tod Browning avec Lon Chaney et Joan Crawford.
Quelle mouche m’a-t-elle piqué pour que je fasse un aller-retour Paris-Quimper (gracieusement accueilli par le Théâtre de Cornouaille) ? Les éloges par une ancienne monteuse, mon épouse, de Tod Browning, grand réalisateur à qui l’on doit ce chef d’œuvre des dernières années du muet, The Unknown ? Ou le nom de Sylvain Rifflet ? J’ai salué son émergence sur la scène française au siècle dernier, je l’ai soutenu dans la mesure de mes moyens, tantôt négligé, tantôt applaudi, tantôt boudé… Une question de goût, le sien ou le mien, ce pourquoi n’écrivant plus qu’en retraité dilettante, je n’écris plus qu’à la première personne. Je lui dois en 2019 les derniers moments passée avec ma mère, quelques jours avant la mort de cette dernière, au pied de la scène de l’Opéra de Rennes où le hasard nous avait placés, comme blottis dans le son des cordes de l’Orchestre national de Bretagne conduites par son brillant premier violon, et directement sous le pavillon du saxophone de Rifflet, lui-même se livrant corps à âme à cette sorte de songe concertant que lui avait inspiré le “Focus” d’Eddie Sauter composé en 1961 pour Stan Getz ?
Mais peut-être, ai-je été tout simplement incité à sauter dans un train pour Quimper, un brillant plaidoyer par Rifflet de son projet que l’on peut apercevoir sur internet. Et Je crois bien que le dispositif qu’il présentait et le personnel dont il s’y entourait n’y était pas pour rien :
Saxophone, donc, clarinettes et électronique : Sylvain Rifflet.
Trompette et électronique : Yoann Loustalot (dont je vous ai parlé l’automne dernier dans les pages de Jazz Magazine).
Violon alto et voix : Maëlle Desbrosses (dont le dernier disque “Maëlle & les garçons”, encore sur mon bureau, attend mon écoute).
Violoncelle et chant saturé (pour ne pas dire grognement) : Bruno Ducret.
Contrebasse : Étienne Renard (pour les fondations mais pas que)
Tout un fourbi électronique : Bettina Kee (fourbi qu’elle m’a détaillé hier au bar du théâtre et dont, comme pour la courbure du temps et la théorie de la relativité, je n’ai retenu que ce qu’il convient d’en garder, le rêve).
Bruitage et percussions : Gilles Marsalet (comparer son pupitre à celui de Bettina Kee, c’est la même chose et son contraire, le bruiteur étant une espèce de brocanteur, dont la petite cuillère dans une tasse remplace en direct l’échantillonneur, et dont la seule partition est constitué de l’action et des situations du film, qu’il « bruite » en y mettant sa poésie personnelle).
Percussions : Benjamin Flament (cet autre brocanteur du son et du rythme).
Son : Céline Grangey (qu’on ne voit jamais, mais grâce à laquelle on entend beaucoup).
Lumière : Maxime Baron (à qui revenait de montrer l’orchestre à sa juste place, nous rappeler qu’il est là, sans détourner notre attention du chef d’œuvre auquel Rifflet a dédié sa partition).
À l’écran, L’inconnu / The Unknown de Tod Browning (1927), d’après le roman K de Mary Roberts Rinehart, avec notamment Joan Crawford, d’autant plus lumineuse que, âgée de 23, son avenir dans le cinéma parlant reste à écrire. À l’inverse, son partenaire “Lon” Leonidas Chaney (1883-1930), star du muet (vous l’avez au moins vu dans le rôle de Quasimodo (Le Bossu de Notre Dame / The Hunchback of Notre Dame de Wallace Worsley, 1923) est déjà doublement condamné, par un cancer des bronches qui se déclarera en 1929 et dont il mourra d’une très symbolique hémorragie de la gorge en 1930, alors que l’avènement du cinéma parlant condamnait à la retraite les stars du muet qui avaient une “gueule” comme seul moyen d’expression. Lon Chaney aurait-il eu une voix pour le parlant, une diction ? On n’en sait rien, en tout cas pas moi. Mais la mobilité de son visage, de l’amour à la haine, de la menace à la peur, du rire à la détresse, de la flatterie au sarcasme, porte son expression à un tel niveau qu’espérer un équivalent de sa voix ne pouvait relever que du pari.
On ne va pas vous raconter le film, mais juste camper le cadre – le monde du cirque, admirablement filmé : on s’y croirait, vu de loin (son chapiteau, objet de rêve), puis la piste, ses artistes et leurs numéros, son public, puis ses “coulisses”, entre et à l’intérieur de ses roulottes foraines, la luminosité du spectacle et la pénombre de son envers – et les personnages de ce royaume de bas-fonds, de vrais ou faux estropiés, d’authentiques acrobaties et de numéros truqués. Alonzo (Lon Chaney) s’y est fait une spécialité de lanceur de couteaux sans bras, qui lance donc avec ses pieds, et se voit destiné à séduire la belle Nanon (Joan Crawford) qui ne supporte par les hommes et leurs mains baladeuses, même celles du séduisant Malabar… Et Alonzo, qui dissimule sous son costume ses mains affublés d’un double pouce, va donc décider de se faire estropier des deux bras, dans l’espoir de la conquérir…
Voici la partition que Sylvain Rifflet a confié à ses amis, une partition précise avec quelques échappées libres, dont je ne vous raconterai pas le détail, soit parce que l’on sait la critique musicale singulièrement sourde, soit parce que la musique ne se raconte pas [rayer la mention inutile]. Mais aussi parce que nous avons vu un film muet et sous-titré, porté par une musique, celle-ci donc destinée à ne pas s’interposer, mais à habiter l’image et l’histoire qu’elle raconte. Ce que fait merveilleusement bien la bande à Rifflet, revisitant une sorte d’imaginaire intemporel du cirque et cette espèce de cour des miracles qui lui sert de coulisse. En outre, Sylvain Rifflet, en connaisseur du monde du cinéma, nous a dégoté une copie exceptionnelle, restauration du George Eastman Museum de 2022 pour la qualité de l’image “noir et blanc” (et dire qu’il y aura un jour des crétins ou simplement une IA, pour la coloriser !) et 10 minutes de plans et séquences précédemment perdues et retrouvées… à Prague.
Le tort de cette chronique – et de son chroniqueur – est d’arriver bien tard. Ce programme fut créé dès le 5 avril 2025 au Paul B. de Massy, puis repris à l’Arsenal de Metz le 3 décembre, au Théâtre de Chaville le 25 janvier, au Théâtre Durance de Château-Arnoux-Saint-Auban le 6 février, sachant qu’il reste encore une chance de le voir le 30 mai prochain au Théâtre de Rosny-sous-Bois.
Il y avait néanmoins quelque logique à le découvrir à Quimper, Sylvain Rifflet en étant un “artiste associé” depuis 2017 (et donc pour la création d’après ce fameux “Focus” d’Eddie Sauter et Stan Getz), occasion de (re)découvrir Quimper où je vins pour la première fois en 1997 pour la création au théâtre Max Jacob du duo d’Annie Ebrel et Riccardo de Fra. Ce qui m’invite à décliner ici quelques programmes à venir qui on fait tressaillir ma double casquette critique (entre jazz et musiques trad) et que l’on trouvera répartis entre le Théâtre de Cornouaille, sa petite annexe intime L’Atelier et l’ancien Théâtre Max Jacob, petit chef-d’œuvre d’architecture de la fin du 19e siècle (inauguré en 1904 et tout récemment totalement rénové), certains concerts se faisant en partenariat avec les Aprèm-jazz qui irriguent la Cornouaille depuis 2001.
Le 6 mars : Kareen Guiock-Thuram un hommage en trio à Nina Simone
Le 20 mars : à l’Atelier en début de soirée Marie Berardy (chant traditionnel breton) et Julien Stella (clarinettes) ; puis double plateau au théâtre avec Annie Ebrel 4tet (tradition bretonne revisitée), NoredestiNoz (traditions brésiliennes et bretonnes croisées emmenées par le flûtiste Jean-Luc Thomas).
Le 2 avril : l’altiste Séverine Morfin Mad Mapple 4tet (avec la clarinettiste Élodie Pasquier, le guitariste Guillaume Magne, l’acousticienne Céline Grangey) puis le quartette de la harpiste Julie Campiche.
Les 8 et 9 avril : un ébouriffant spectacle inspiré par le destin de Nina Simone au metteur en scène David Lescot (présent à la guitare) et la comédienne et chanteuse Ludmilla Dabo.
Le 5 mai : L’Épatante Épopée de la pianiste Jeanne Bleuse et la chanteuse Élise Caron.
Le 11 mai : début de soirée à l’Atelier avec “Nadoz” du clarinettiste Étienne Cabaret et la guitariste Christelle Séry ; puis Le Rêve de Polyphène par le percussionniste Wassim Hala et le Gamelan Puspawarna.
Le 12 mai : en début de soirée à l’Atelier le duo du violoniste Robin Antunes et du guitariste Benjamin Garson.
Le 19 mai : en début de soirée à l’Atelier le duo de violoncelles Michèle Pierre et Paul Colomb ; puis l’opéra politique Tomber sans bruit de la chanteuse Élise Dabrowski que l’on a connue contrebassiste.
Le 2 mai : au Max Jacob WhatsPop de l’Ensemble Cairn que l’on a connu aux marges de ce que l’on ne sait (et ne saura peut-être jamais) nommer autrement que “jazz” (« la lourde peine que de nommer » aurait dit Samuel Beckett) parmi les musiciens duquel on reconnaîtra la guitariste Christelle Séry (voir plus haut) et le percussionniste Sylvain Lemêtre (voir ailleurs).
Le 22 mai : l’ONJ des jeunes dirigé par et avec le guitariste Marc Ducret (tiens ? qu’on a connu collaborant avec l’ensemble Cairn).
J’espère n’avoir rien oublié, mais c’est déjà pas mal lorsque l’on compare à ces théâtres et autres Scènes nationales qui ont décidé qu’il n’existait plus de musiques de création hors de la chanson, du rap et de la techno boum boum ou de l’électronique façon musiques d’ascenseur ? Franck Bergerot (photo en tête © Hervé Escario)