Marmande: Découvertes en Jazz et Garonne
Jazz et Garonne 16e édition
Pierre Perchaud (g) Tony Paelman (p, synthe) (Christophe Panzani (ts, ses, bcl), Jules Regard (tb), Stephane Huchard (dm)
Théâtre Comedia , Marmande (47200), 9 mai

Il ne faut pas longtemps, juste un premier morceau live (Picking the wind) en ouverture du week end de festival pour établir le constat: au travers de son travail de composition Pierre Perchaud exprime une écriture très fine, imprimée de décalages rythmiques, fruit d’une expression de chaque instrument réglée au millimètre. A partir de thèmes fortement charpentés vient dès lors l‘heure des solos, sax ténor en puissance (Échappée belle) la guitare se positionnant généralement en recherche de formules ciselées chocs aptes à creuser ces fameux décalages. Pas de basse au menu. Pourtant le contenu musical global bénéficie d’un riche soutient rythmique de la part de Stephane Huchard. Le travail collectif génère un climat. Ainsi en va-il de Fleur d’ Immortelle, titre éponyme de l‘album. L’intro déroule des notes de piano très claires, détachées. Le sax soprano s’invite: tranchant, sonorité à peine saturée dans le souffle.

« Quand faut y aller faut y aller » glisse le guitariste charentais à propos de la situation sociale actuelle des pratiquants des musiques vivantes D’où ce « Go on » mis en orbite via un solo de batterie immédiat enchainé sur un lancement accentué toujours très rythmique de la guitare. Chacune de ses interventions le situe clairement: Pierre Perchaud s’affirme dans un exercice physique de la guitare. Christophe Panzani lui, sax ténor ou soprano aussi incisifs, maîtrise parfaitement ses effets de souffle, grain, tessiture, hauteur de sons. Au long d’un pareil mouvement de marée, poussée de lignes écrite puis du ressac de l’improvisation, on mesure à l’écoute le résultat du travail du groupe aussi bien à partir d’une séquence de calme, manière d’hymne née d’une série d’arpèges sur les cordes que dans un final version pic d’intensité maximal en un schéma hyper funky. Chez Perchaud & compagnie ce modus vivendi identifié jazz crée des formes et trouve des couleurs singulières.
Mathias Lévy (vin, voc), Laurent Derache (acc, voc), Lou Tavano (voc), Sébastien Giniaux (cello, g, voc), Jean Philippe Viret (b, voc)

Mathias Lévy plante le décor « Avec ce projet Chant Song je voulais faire raconter des histoires à la musique » Marier la chanson et le jazz, tel se présente le pari de ce projet À cet effet, chacun et chacune donne de la voix. Participe à la construction, à l’exposé de la mise en chantier jazz du chant. Textes personnels ou écrits d’auteurs, poètes impriment l’album. Pour Chant Song lancé par des accords de guitare comme de bien entendu question matrice de chanson Lou Tavano illustre les mots de Prévert dans une mélodie récitative appuyée sur les notes inspirées de Laurent Derache. L’accordéon encore et toujours entonne son discours sur une base mi-valse mi-java. Forts de ses soufflets et claviers déclenchant le mécanisme naturel de la respiration l’instrument pose les couleurs de la mélodie. Il s’affiche partie prenante de l’acte du décorum de la chanson estampillée tricolore. Le fait est que dès lors, au long du concert, chanson dans le jazz et vice-versa, tous les acteurs se rejoignent dans la tâche: voix, cordes, archets.

Sur le projet Mathias annoncé Mathias Lévy joue pour sa part un rôle à deux voix. Celui qu’on lui connaît habituellement, violon qui coule aisé, savoir faire en démonstration répétée ( Îles) Mais à propos d’un autre écrit de Blaise Sandras (Espoir) il partage l’exercice spécifique du chant avec Lou Tavano. Les deux voix postées en réponses ou/et à l’unisson donnent un relief supplémentaire au produit musical. Avec le renfort du violoncelle joué en picking ou à l’archet, qui en accentue l’impression de profondeur. Mathias Lévy aidé de Lou Tavano auront même tenté de répercuter in fine cet écho d’airs partagé avec le public…Pas si aisée sur des stances poétiques la chose « Quand le Jazz est, quand le jazz est là… » aurait pu chanter Nougaro, passé lui en amont, plus au sud du cours la Garonne…
Théatre Comedia
10 octobre
Benny Lakner (p), Eric Séva (bas), Yoann Loustalot (tp) Christophe Wallemmes ( b), Matthieu Chazarenc (dm)

Une élue municipale, adjointe à la culture monte sur scène aux côtés d’Eric Seva programmateur du festival à l’occasion de la présentation de la soirée. Elle s’avance au micro, parole pas si fréquente dans ce milieu « Il faut soutenir la culture, les musiques vivantes en l’occurence dans notre volonté de soutenir un festival original. Une action qui vise à l’ouverture des esprits, à favoriser le vivre ensemble plus nécessaire que jamais aujourd’hui » Dont acte.

Benny Lackner, pianiste americano allemand -malgré un album enregistré l’an passé chez ECM « Spindrift » -n’est pas des plus connus dans le mundillo du jazz tricolore. Équation à une ou deux inconnues donc lorsque l’on découvre un musicien sur scène pour une première écoute, un groupe, spectacle inédit . De quoi pour le public aiguiser sa curiosité.

Constat immédiat: un piano assez sobre, avec en constante des séquences de retour au centre du clavier, accords placés dans le registre médium. Sur une telle construction les cuivres prennent leur place au travers d’un chase, un échange entre trompette et sax baryton pour un final en opposition de ph(r)ases , basses contre aiguës.

Les compositions signées du pianiste s’avèrent très construites, tissus harmoniques en trame de couleurs nuancées. Benny Lackner plutôt discret dans ses présentations de thèmes évoque pourtant l’empreinte de sa famille dans son inspiration. Référence à son grand père émigré en Californie d’abord, en dédicace (Camino ciego) Occasion déjà de retrouver la profondeur du son de basse de Christophe Wallemme au long d’un discours linéaire clean, en une tension mesurée. Un autre thème, écrit celui là par son père livre un déroulé de piano sans faute de goût, jamais trop (sur)chargé de notes précipitées. Vient s’y incruster une trompette -Yoann Loustalot- en air chaud, tonalité de cuivre qui imprime en parallèle avec le sax baryton une ligne mélodique claire en tempo moyen lent. Gage de séduction pour l’oreille. Sonorité pleine, couleurs pastels cette fois: celles judicieusement distillées dans les accents chantants du soprano d’Eric Seva.

Matthieu Chazarenc lui afin d’épicer le tout s’emploie à laisser parler ses matières douces, balais natures et fibres contons des mailloches, les « soft machines » chères à feu Robert Wyatt. Chez le batteur lot et garonnais, l’enfant du pays en quelque sorte, tout fait expression, traits de visage en avant garde. En mode bonus, sa composition « Chambary » – elle figure sur l’album du pianiste- ouvre un espace de plénitude au vrai savoir faire du duo soprano-bugle. Cette première en matière de concert témoigne en tous cas d’une cohésion pas jouée d’avance chez un groupe constitué pour l’occasion.
Paolo Fresu (tp), Bebo Ferra (g), Paolino Dalla-Porta (b), Stefano Bagnoli (dm)

On retrouve sa manière personnelle de revenir dans le jeu pour en trois notes, en deux brèves séquences relancer, soutenir l’intensité du moment. Et puis une sonorité également (finement travaillé avec des effets numériques, réverbération, échos, mises en boucles) qui le définit, le caractérise comme trompettiste parmi tous ses alter egos. Paolo Fresu tien à le rappeller « Ce groupe existe depuis 20 ans au moins… » Dans son parcours cependant sur ce même laps de temps, la nature des morceaux abordés, le son recherché a évolué. Plus tonique, plus électrique. Exemple: une longue séquence binaire appuyé sur une sorte de gimmick à peu de notes, dans une veine, un courant chargé d’une force maximale. Un jazz qui à ce titre voyage confort en première classe vers l’étiquette « fusion » ressuscitée de la décade, années 80/90.
Paolo Fresu a beaucoup joué. Beaucoup enregistré. Sorti une pléiade de disques sous son nom ou en compagnie. Dans le répertoire abordé ce soir avec de vieux complices -il narrera n’ombres d’anecdote quant à leur collaboration suivie, « branchant » en particulier, sourire à peine rentrée « Stefano notre batteur compositeur à peu de notes… » le trompettiste sarde tire un jazz aux voiles gonflées d’une énergie constante. Soit une litanie de motifs incrustés de lignes rapides, brèves, entrelacés de coupures, de breaks lancés comme autant de temps forts sous les assauts, les coups de fouet du savoir faire de la rythmique.

On ne s’y attend pas forcément de sa part. Pourtant dans le concert il convoque la figure de Louis Armstrong à plusieurs reprises. Notamment pour une version d’une de ses compositions « Someday you will be sorry » qu’il annonce être « jouée pour la première fois et qui figurera dans un disque que nous venons d’enregistrer jusqu’à hier. Il sortira au printemps prochain » Assez singulier d’ailleurs de passer de la figure de Satchmo à une séquence des plus électriques dont la référence puise plutôt à un Miles période Bitches brew avec chorus de guitare haut voltage qui va bien avec. À souligner justement le rôle de la guitare de son vieux complice Bebo Ferra: apporter à l’occasion des espaces de tempérance. Tel ce dernier moment produit sur le fil moins tendu d’une balade. Où quand le bugle suit la guitare, sonorité partagé dans un registre très moelleux, type jazz west coast. Cela figure aussi dans la gamme de produits maisons de chez Fresu, ce soir curieusement dédié spécifiquement à Amstrong. Paolo Fresu s’y entend aussi à conjuguer son jazz à tous les temps.
Christophe Monniot (as, ss) Didier Ithursarry (acc)
Eglise de Fourques sur Garonne
11 octobre

Jazz et Garonne se targue à juste titre de programmer donc de défendre in situ des musiciens protagonistes du jazz partie prenante des musiques vivantes. En parallèle, via l’association Les Z’Arts de Garonne en regardant vers l’à venir, le festival sis à Marmande, veille à poursuivre la découverte, la promotions de ces dites musiques de création auprès des milieux scolaires. Au travers d’actions didactiques, écoutes, pratiques, ateliers en relation avec les enseignants des écoles primaires du département en particulier. Au final d’une quinzaine parsemée de manifestations musicales, c’est une tradition maison: le dernier concert du festival se tient en fin d’après-midi dans une petite église d’un village situé au bord du canal latéral de la Garonne, Fourques sur Garonne à une dizaine de kilomètres de Marmande. Étape finale abritant des formations musicales se livrant avec un brin d’intimité partagée avec un public toujours très attentif, recueilli, réceptif.

Figurant aussi déjà en tête de liste de leur Hymne à l’Amour, nouvel album du duo, le Fable of Faubus de Charlie Mingus, titre chargé d’une histoire politique et sociale liée aux droits civique made in USA, revêt une résonance singulière jouée sous une coupole d’église. Ceci dit, sous les voutes de pierre les instruments s’y marient avec un écho naturel. « Les morceaux du disque que nous allons jouer ce soir participent d’une déclarations d’amour pour les gens, les compositeur qui nous sont chers » annonce Christophe Monniot. « Et ce titre là, Nougaro aussi l’a interprété à sa façon ». A peine la présentation du morceau terminé, les instruments mis en action, voilà qu’un premier intrus s’introduit dans la musique: la sonnerie insistante d’un téléphone portable impose sa ritournelle insistante. Ithursarry et Monniot se regardent, interloqués…et continuent à jouer Une petite danse de la joie, laquelle place en « Réunion » les échos venu du maloya et d’Uzeste en fondu enchainé. Ou quand en réponse au tutoiement de pics de joie du sax sopranino l’accordéon vivace se tend pour mieux se/nous détendre. Ce duo paraît avoir la danse dans le sang. Celle du Guigui d’Ithursarry s’invite d’elle même sur le fil d’un air basque joyeux. Et là, ce n’est pas si étonnant lorsque l’on le voit se produire sur scène en pas chassés et pointes entamées, Monniot enfile dans son sopranino la légèreté des espadrilles au pied. La Java du Cristobal qui suivra bientôt ? Même cause, même effet mais fort du doigté en impressionnante célérité de l’accordéon combiné cette fois au cuivre d’un l’alto tout aussi incandescent. Au final bien plus tard L’indifférence, hit de Tony Murena invitera lui à la danse tout court.

Entre temps il aura retenti sous la nef des airs libres de chansons, mélodie magique de Marc Perronne as de l’accordéon diatonique celui là; une complainte écrite et arrangée par Ornette Coleman et Pat Metheny, rien que ça, lorsque la musique ose prendre son temps, mise en orbite lente dans une introduction très sentie de Didier Ithursarry; une folie de jaillissements brésiliens aussi signée de l’incomparable Hermeto Pascual assumé plus que de nature dans la puissance des souffles de Christophe Monniot. Et là, à ce moment précis, surgit le second intrus: soudain, substrat de fonte faites percussions sous le flots de notes et accords très Brazil éclatants, les cloches de l’église retentissent sans prévenir ! Il restait juste le temps court d’un requiem, Pie Jesu de Gabriel Fauré célébré en inspiration à deux au pied de l’autel, dans un cérémonial donné au plus juste.

Quand un « Ite Missa Est » impromptu vient clore un festival de jazz bien pensé en phénomène naturel.
Robert Latxague