Massilia Sounds à la Philharmonie de Paris
Du 19 au 22 février, la Philharmonie accueillait Massilia Sounds, week-end conceptualisé, entre autres, par Raphaël Imbert autour des circulations musicales entre Marseille, Atlanta, Paris et la Méditerranée. Entre fanfares amateurs, jazz transatlantique, rap et mémoires populaires, ces concerts auront rappelé une évidence trop souvent oubliée : le jazz n’est pas un style, c’est une manière de célébrer et de faire société.
Danser le MIA … et le jazz à la Philarmonie de Paris
Cette fois, on n’a pas que dansé le MIA, comme dirait le célèbre groupe de rap marseillais IAM, « Hey DJ, mets nous donc du Funk, que je danse le MIA »… et du jazz aussi ! Alors Marseille a débarqué à la Philharmonie de Paris – et avec elle tout ce que la ville porte de clichés, de fantasmes et de vérités mêlées. Pas la carte postale. Pas le folklore. Mais la circulation réelle des peuples, des accents, des mémoires. Massilia Sounds, incarné, entre autres, par Raphaël Imbert, aura démontré une chose simple : Marseille n’est pas un décor. C’est un lieu de vie, de danse, de mélanges culturels.
Le premier soir a posé d’emblée le paysage méditerranéen avec des groupes aux influences rock, funk, folk, jazz, orientales : Spartenza (Maura Guerrera, Malik Ziad, Manu Théron), De La Crau, (Sam Karpienia, Thomas Lippens, Manu Reymond) et Benzine (Farid Belayat, Samir Mohellebi). Sicile, Occitanie, Maghreb. Trois géographies. Une seule ville intérieure. Pour nous emmener vers le cœur battant du week-end : Atlanta – Marseille – Paris.
Non ce n’est pas un match PSG-OM, c’est une rencontre musicale ! Raphaël Imbert arrive sur scène presque incrédule : « Si un jour j’avais pensé qu’on ferait un week-end Marseille à la Philharmonie… » Résultat sportif, dit-il. Oui, sportif – parce que rien n’est verrouillé. Beaucoup d’improvisation. Les titres parfois choisis par le public. On joue dans la salle, les musiciens descendent de scène, on traverse les rangées.
Autour de lui : Kebbi Williams, incroyable saxophoniste originaire d’Atlanta à la présence et à l’énergie explosives, CJ Brinson, Brandon Stephens, Fabien Ottones, Léna Aubert. Et surtout les voix – Célia Kameni, Célia Wa, Mike Ladd – qui donnent au projet sa dimension transatlantique. Célia Kameni apparaît comme une évidence scénique : vêtue de blanc, présence solaire. Une voix qui traverse les langues et les styles. Paroles en anglais, portugais, soul, jazz, mémoire africaine. Puis, Jazz et Rap, un spectacle qui réunit Lamine Diagne, le rappeur Ilan Couartou, et le beatboxer Joos.
Un lieu de vie familiale
Le dimanche c’est le Bal Canto, cette fanfare mêlant amateurs et professionnels — professeurs de jazz, élèves venus de Marseille. La Philharmonie devient salle municipale. Et c’est magnifique. Car le jazz n’est pas élitiste, il est accessible. A tous, aux familles des musiciens amateurs présentes, pour qui jouer du jazz dans une si grande salle est un moment de grâce. Aux professionnels aussi, Marion Rampal à la direction vocale. Dans la fosse, le public danse. Tape des mains, sous le chant envoûtant de Manu Théron. On croirait une fin d’année de conservatoire, entre profs et élèves — mais avec conscience politique : casser le snobisme supposé des grandes salles. Montrer que le jazz est d’abord une pratique sociale. La famille traverse tout le projet. Imbert salue son fils à la batterie dans l’orchestre. Transmission concrète, pas théorique. Les musiques circulent librement : un thème égyptien devient funk oriental incandescent, une bourrée ancienne surgit comme la danse de nos grands-parents, les fanfares amateurs sont revisitées comme si Duke Ellington rencontrait une noce provençale. Moment suspendu : la marche sicilienne inspirée du Vendredi saint à Palerme, un souvenir amoureux que Raphaël Imbert dédie à sa compagne. Puis cette scène presque sortant d’un film de Fellini : toutes les églises qui s’ouvrent en même temps et les processions musicales du vendredi Saint dans toute la ville . « Non je ne le crois pas », sourit Raphaël Imbert. C’est ce que l’on dit parfois quand quelque chose nous touche trop, tout comme il ne croit pas à la fin de ce beau week-end festif. Il fait le lien avec les cortèges de la Nouvelle-Orléans : même mélange de deuil et de fête, même spiritualité populaire.
Peu de partitions pour les musiciens de l’orchestre, Raphaël Imbert demande à ses élèves du conservatoire de jouer par cœur. Ironie du sort, il se moque de lui-même et sort une partition pour la dernière pièce à la clarinette basse. Mémoire, écoute, humour, partage, présence. Au fond, tout Massilia Sounds repose sur une idée naïve — donc révolutionnaire : le jazz est une musique du monde, et on peut être tous ensemble. Pendant quatre jours, Paris a respiré l’air du port. Et Marseille a rappelé que la musique n’est pas un style. C’est une manière de vivre. Hanna Kay