Jazz live
Publié le 13 Mar 2022

Michel Portal et Sylvain Luc au Triton : un hommage au pays de l’impro

Hier soir, un duo basque se retrouvait sur la scène du Triton. Deux grands musiciens pour un two-men-show.

Ce concert est unique : pour la première fois, Michel Portal et Sylvain Luc jouent ensemble autour d’un programme prédéfini. Vous rendez-vous compte ? Une liste ! Ils ont même des partoches ! Eux-mêmes n’en reviennent pas. Ce soir, leur répertoire s’appuie sur des compositions de Michel Portal (Max mon amourThe Sandpiper, ou encore Habanera), et un droit du sol qui lie les deux musiciens. Ceux-ci enchaînent les vieux air basques (Maité, de Pablo Sorozabal), les comptines et les chants traditionnels qui semblent résonner dans la salle, portés par les murmures des souvenirs d’enfance. Ce lien si fort saute aux yeux. Ils naviguent en improvisant, flottent sur les notes de l’autre, avec un léger effet de réverbération qui place chaque mesure hors du temps.

Tout est si facile, si évident entre eux, et le regard décontenancé de Michel Portal face à chaque vague d’applaudissement semble nous souffler qu’il n’est pas là pour faire le show. « Il a envie de jouer ! », explicite Sylvain Luc. Pourtant, si la salle est conquise par la musique (pas de grande surprise à ce niveau-là), elle ne s’attendait pas à être sollicitée jusque dans les temps morts par l’humour taquin des complices. Avant d’attaquer Habanera, Sylvain Luc défouraille sa guitare d’Espagne (une petite infidélité à son habituelle Godin pour une Esteve à pan coupé), Michel Portal se munit de son « sax d’Espagne » (comprendre : « clarinette basse »), et le guitariste s’envole avec des airs d’hidalgo, en brandissant sa belle Espagnole.

La galéjade n’est que le plus bas niveau de leur complicité. C’est dans l’improvisation que celle-ci déploie sa superbe. Après une danse basque interprétée sous le silence religieux de l’auditoire, un morceau qui pourrait-être une fugue, tant les deux hommes enchaînent les chorus à la « fuis-moi, je te suis ». Michel Portal sort son saxophone soprano, sa « flûte en or ». Pour accorder les couleurs, Sylvain Luc passe à l’électrique, aux micros dorés. Un dernier hommage au pays, et le programme touche à sa fin.

« Tu te rends compte Michel, tu m’as fait lire ce soir. Pourquoi ? » « Pour que l’impro soit plus improvisée », rétorque le chantre du free jazz, qui trépigne de s’adonner à l’exercice si pur de l’improvisation. S’ensuit un moment céleste de regards, d’écoute, de tours et de détours. Les mots me trahissent. Il faut l’entendre pour y croire.

C’est fini. Le public boude.

Ça repart. Le public exulte.

Un premier rappel vient rythmer une danse basque, et pour le second rappel, Michel Portal veut jouer une ballade. « In a sentimental mood ? ». Ah non, interdit. Non, une ballade basque. Pour le souffleur, ce sera « une perceuse ». « Sur quel ton ? » demande Sylvain Luc. « Sur le ton de la perceuse ! ». C’est sur une douce comptine que le duo emporte la salle dans des émanations proustiennes. Pas de 3ème rappel, les endorphines font leur effet. Finir en beauté !

Walden Gauthier

 

(Photos : Walden Gauthier)