Récits et narrations de Musina Ébobissé
Sur le répertoire de son dernier album “Abstract Narratives”, le ténor et sa complice altiste Olga Amelchenko, le pianiste Simon Chivallon, le contrebassiste Étienne Renard et le batteur Simon Vega ont enchanté le Sunside.
Face à la masse de nouveautés phonographiques qui me sont encore envoyées et dont je devrais me réjouir et qui devraient m’inspirer quelque reconnaissance de ne pas me trouver oublié au fin fonds de ma retraite, il m’arrive de m’impatienter, certes peut-être un peu rapidement, voire injustement, à l’écoute de projets pourtant très vertueux par la technicité instrumentale, le sens du détail dont témoigne leur écriture orchestrale, et de me demander ce qu’ils ou elles ont dans la tête et d’avoir envie de leur demander ce que leurs géniteurs ou génitrices ont vu récemment au cinéma ou au théâtre, quels livres ils ont lus, quels expositions ils ont visitées. Et même s’ils se déclarent habités par quelque histoire d’amour, quelque peine ou quelque colère, de déplorer qu’ils aient si peu à en dire.
Avec Musina Ébobissé, ça ne risque pas. Il a lu ou vu et il aime en parler avant chaque morceau. Évidemment, ça pourrait être totalement “pipo”, des propos creux de beau parleur. Mais déjà, il aurait quelque partie gagnée pour désennuyer son public, même si la musique jouée entre ses élégantes et passionnées présentations n’apparaissait pas à la hauteur du propos. Mais sa musique, celle qui figure sur ses partitions et celles de ses camarades de jeu, les qualités de récit et les rebondissements qu’il y inclue, les développements par lesquels ses camarades s’en emparent tiennent son public en haleine.
On admire notamment l’économie orchestrale dont il partage la front line avec sa comparse, Olga Amelchenko, répartit et combine les registres et les contributions du ténor et de l’alto, de l’unisson à l’homophonie, de l’homophonie aux contrepoints, du propos improvisé collectif à l’alternance de récits bien distincts, plein d’apropos et de nécessités aux contrastes saillants. On salue la façon dont le piano de Simon Chivallon est invité à tramer chaque composition, à s’en emparer jusqu’à en extraire, des interventions solistes d’une belle luminosité. On ne présente plus Étienne Renard et cette façon qu’il a d’assurer un groupe et un répertoire de sa puissance de jeu et de la malice de ses inventions. Je ne connaissais pas Jesus Vega. Reportant mon attention sur l’ardeur incisive de son jeu de baguettes sur la caisse claire et la faconde de sa double cymbale charleston, je pensais à Roy Haynes, ce qui n’est pas le moindre compliment, me désintéressant d’un usage plus quelconque des balais, ces balais qu’on oublie trop de savoir leur faire dire ce qu’ils pourraient avoir à nous raconter. J’étais néanmoins ravi d’avoir fait sa connaissance et regagnait ma banlieue ravi de ma soirée quoiqu’écourtée par les aléas de la vie et l’heure tardive de ce premier set de 21h30 que je quittais en enviant ceux qui restaient. Franck Bergerot