Pianos préparés et orchestrés
Ce samedi 17 janvier, au Pan Piper, le Pan Piper célébrait la sortie de l’album “Piano Extended” de l’ensemble Panoramic Project ; et Grégoire Letouvet partageait une passion de dix ans pour le piano préparé avec trois complices autour de deux “pianos-jumeaux”.
Ainsi, le programme Rose(s) réunissait, autour de deux Steinway assemblés en tête-bêche, quatre complices compositeurs·rices et interprètes : lui-même Grégoire Letouvet, Thibault Gomez, Estreilla Besson et Nina Gat, cette dernière remplaçant pour l’occasion Delphine Deau appelée à se ménager ces temps-ci, dans l’attente d’une enfant.
Performance impressionnante que de voir, sous les projecteurs, ces quatre “opérateurs” penchés comme autant de chirurgiens sur les entrailles de ce gigantesque organisme noir et luisant constitué des deux pianos imbriqués l’un dans l’autres, des entrailles desquelles ils extraient de longs filaments blancs en quoi j’ai cru reconnaitre des mèches d’archet, tout du moins dans la pièce d’ouverture imaginée par Letouvet lui-même.
On verra nos concertistes (et compositeurs·rices, chaucun·e signataire de l’un des quatre pièces, Delphine Deau restant créditée pour l’une d’elles) plus continument revenu·es sur leurs tabourets pendant les trois autres pièces, sauf le temps de quelques « préparations » des cordes entre chaque morceau, une main baladeuse étant encore ici et là requise par quelque tripatouillage dans le ventre de l’une des deux « bêtes », les doigts (voire les poings, voire l’avant-bras) le plus souvent requis sur le clavier qu’ils actionnent, martèlent ou piquètent… « Bach, merveilleuse machine à coudre… » je cite Audiberti de mémoire, moins pour faire valoir un point de vue sur le cantor de Leipzig, que pour en appeler à l’art métaphorique de l’écrivain désignant quelque obstination, inexorable, opiniâtre, voire vicieuse (on pense aussi à la “machine” de La Colonie pénitentiaire de Kafka) dans l’efficacité de ces quarante doigts et le déroulé de ces sonorités d’une étrange quincaillerie, d’après ces partitions évoquant ici Steve Reich, là György Ligetti ou encore Conlon Nancarrow et ses infernales partitions percées dans le carton pour être jouées selon de déraisonnables tempos sur piano mécanique, qui inspirèrent à Frank Zappa son recours au synclavier (Jazz From the Hell, The Black Page). Ces comparaisons forcément réductrices, résultant à l’heure où j’écris ces lignes, d’un souvenir déjà vieux de 24 heures.
À l’issue de ces quatre performances, Leo Jeannet présenta la soirée, annonçant une seconde partie à la tête de son Panoramic Project, mais, dès avant l’entracte, une sorte de prélude concertant sur une séduisante partition orchestrale mettant en valeur deux invités, Médéric Collignon (voix) et Andrea Romani (flûte ney), pour nous entraîner vers d’autres paysages également hors du commun.
De retour sur scène, le Panoramic Project célébra la sortie de son album “Piano Extended” et fit défiler d’autres pianistes invité·es et leurs compositions telles qu’arrangées par le saxophoniste alto Guillaume Guedin. Un répertoire trop large pour que ma mémoire puisse ici en rendre compte – son existence désormais sur disque fera immanquablement l’objet de chroniques à venir, voir par ailleurs le contenu plus détaillé de Robert Latxague –, mais j’en ai retenu la brillante prestation du pianiste Alexis Bajot-Nercessian et la composition d’Estreilla Besson dont la richesse évènementielle et orchestrale ne fut pas sans me rappeler l’univers de Maria Schneider, mais dont la construction labyrinthique souffrit, dans cette interprétation “live”, d’un manque, au moins apparent, de préparation. Franck Bergerot
Les pianistes-compositeurs·rices invité·es : Sandrine Marchetti, Delphine Deau (absente), Estreilla Besson, Clelya Abraham, Enzo Carniel, Alexis Bajot-Nercessian, Etienne Manchon.
Panoramic Project : Léo Jeannet (trompette, direction), Quentin Lourties (trompette), Nicolas Benedetti et Olivier Miqueu, l’un d’eux remplacé par Judith Weckstein (trombone), Xavier Trombini (saxes soprano et alto), Guillaume Guedin (sax alto et arrangements), Rémi Scribe (sax ténor), Balthazar Naturel (sax baryton), Ivan Guintero (guitare), Thomas Julienne (contrebasse), Pierre Demange (batterie).