Pianos préparés et orchestrés - Jazz Magazine
Jazz live
Publié le 18 Jan 2026

Pianos préparés et orchestrés

Ce samedi 17 janvier, au Pan Piper, le Onztette Panoramic Project du trompettiste Leo Jeannet et leurs sept pianistes invités célébraient la sortie du disque “Piano Extended”; en première partie, Grégoire Letouvet réunissait trois autres pianistes autour de deux Steinway « préparés”.

Soit le programme Rose(s), avec Thibault Gomez, Estreilla Besson, Delphine Deau (absente pour cause de grossesse) étant remplacée par Nina Gat., sur l’initiative de Grégoire Letouvet, qui travaille sur la notion de piano “préparé” depuis 10 ans. Performance impressionnante que de voir, sous les projecteurs, ces quatre “opérateurs” penchés comme autant de chirurgiens sur les entrailles de ce gigantesque organisme noir et luisant constitué des deux pianos imbriqués l’un dans l’autre, d’où ils extraient de longs filaments en quoi j’ai cru reconnaitre des mèches d’archet frottant les cordes entre lesquelles ils avaient préalablement été introduits, tout du moins dans la pièce d’ouverture imaginée par Letouvet lui-même.

On verra nos concertistes (et compositeurs·rices, chaucun·e signataire de l’un des quatre pièces, Delphine Deau restant créditée pour l’une d’elles) plus continument revenu·es sur leurs tabourets pendant les trois autres pièces, sauf le temps de quelques « préparations » des cordes entre chaque morceau, une main baladeuse étant encore ici et là requise par quelque tripatouillage dans le ventre de l’une des deux « bêtes », les doigts le plus souvent requis sur le clavier qu’ils actionnent, martèlent ou piquètent… « Bach, merveilleuse machine à coudre… » je cite Audiberti de mémoire, moins pour faire valoir un point de vue sur le cantor de Leipzig, que pour en appeler à l’art métaphorique de l’écrivain désignant quelque obstination, inexorable, inéluctable, voire cruelle (on pense aussi à la “machine” de La Colonie pénitentiaire de Kafka) dans l’efficacité de ces quarante doigts; le déroulé de ces sonorités d’une étrange quincaillerie, d’après ces partitions évoquant ici Steve Reich, là György Ligetti ou encore Conlon Nancarrow et ses infernales partitions percées dans le carton pour être jouées selon de déraisonnables tempos sur piano mécanique, qui inspirèrent à Frank Zappa son recours au synclavier (Jazz From the Hell, The Black Page). Ces comparaisons forcément réductrices, résultant à l’heure où j’écris ces lignes, d’un souvenir déjà vieux de 24 heures.

À l’issue de ces quatre performances, Leo Jeannet présenta la soirée, annonçant une seconde partie à la tête de son Panoramic Project, mais, dès avant l’entracte, une sorte de prélude concertant sur une séduisante partition orchestrale mettant en valeur deux invités notoires, Médéric Collignon (voix) et Romani (flûte ney).

De retour sur scène, le Panoramic Project célébra la sortie de son album “Piano Extended” et fit défiler les pianistes invité·es et leurs compositions telles qu’arrangées par le saxophoniste alto Guillaume Guedin. Un répertoire trop large pour que ma mémoire puisse ici en rendre compte – son existence désormais sur disque fera immanquablement l’objet de chroniques à venir –, mais j’en ai retenu la brillante prestation du pianiste Alexis Bajot-Nercessian et la composition d’Estreilla Besson dont la richesse évènementielle et orchestrale ne fut pas sans me rappeler l’univers de Maria Schneider, mais dont la construction labyrinthique souffrit, dans cette interprétation “live”, d’un manque, au moins apparent, de préparation. Franck Bergerot

Les pianistes-compositeurs·rices invité·es : Sandrine Marchetti, Delphine Deau (absente), Estreilla Besson, Clelya Abraham, Enzo Carniel, Alexis Bajot-Nercessian, Etienne Manchon.

Panoramic Project : Léo Jeannet (trompette, direction), Quentin Lourties (trompette), Nicolas Benedetti et Olivier Miqueu, l’un d’eux remplacé par Judith Weckstein (trombone), Xavier Trombini (saxes soprano et alto), Guillaume Guedin (sax alto et arrangements), Rémi Scribe (sax ténor), Balthazar Naturel (sax baryton), Ivan Guintero (guitare), Thomas Julienne (contrebasse), Pierre Demange (batterie).