Prospectus accueille Sophia Domancich - Jazz Magazine
Jazz live
Publié le 8 Mar 2026

Prospectus accueille Sophia Domancich

Soit, au 38 Riv’, Léa Ciechelski (as), Henry Peyrous (ss, bcl), Julien Ducoin (b), Étienne Ziemniak (dm), quartette devenu quintette avec l’adoption de Sophia Domancich.

Adoption, ce qui ferait une orpheline de cette pianiste nommée au palmarès de l’Académie du jazz pour son disque “Whishes” (avec Mark Helias et Eric McPherson). Et d’ailleurs qui adopte qui ? Marrainage, si l’on considère que trois des musiciens du quartette Prospectus avaient à peine l’âge de raison lorsque la pianiste se vit décerner le Prix Django Reinhardt en 1999. Je me souviens d’avoir assisté au concert de lancement de la 9ème édition du dispositif d’aide au développement “Jazz Migrations” en décembre 2023 et que, des quatre groupes présentés, Prospectus avait été mon préféré, quoique cette préférence n’ait pas été très partagée par mes confrères. Trop jazz pour les uns. Suffisamment enraciné dans ce savoir improviser, ce savoir rythmique et ce savoir musiquer ensemble qui seul mérite à mes yeux le label jazz, migrations ou pas.

Depuis j’ai entendu moult fois Léa Ciechelski tracer sa route avec un égal élan au sein de moult formations ; et depuis cette unique occasion pour moi d’entendre Prospectus, la batterie a changé de mains, désormais celles d’Étienne Ziemniak dont je ne m’étais encore fait qu’une idée très vague au travers d’autres collaborations auprès des frères Ceccaldi. Et le temps de constater tout ça, la différence d’âge s’estompe, non que l’on efface comme ça les trois décennies d’écart qui séparent en années de naissance ces jeunes adultes de leur invitée (tant en termes “d’époque” que d’expérience), mais la pianiste se jette dans le bain que lui font couler ses hôtes comme chez elle avec des frères et sœurs.

Au cours de la petite heure de bus et métro séparant mon domicile du 38 Riv’, j’avais entamé une nouvelle lecture : Le Legs de Mrs Wilcox (Howard Ends) du grand écrivain E.M. Forster relativement peu connu de ce côté de la Manche, pourtant figure importante de ce cheminement du roman vers ce que l’on a appelé le courant de conscience, ce qui en fait un proche de Virginia Woolf. Et j’admirai au fil des premières pages, comme, par petites touches qui constituent déjà un début d’intrigue, Forster dispose ses personnages, les localise, les identifie, les relie entre eux, par des regards des uns vers les autres, des lettres, des télégrammes, des trains, une automobile… et un baiser volé sans conséquence, passant de l’un à l’autre par un jeu savant de correspondances, pour en faire une histoire commune, avec une virtuosité réjouissante, son regard d’auteur se faisant moins omniscient qu’il ne semble découvrir au fil des lignes, en même temps que son lecteur, les tenants et aboutissants de son intrigue… partageant avec ce dernier un mélange de jubilation et d’ironie qui participe de sa tendresse sans indulgence pour la société anglaise et même européenne à l’orée du 20e siècle, de ses luttes des classes et des sexes, de ses conflits mondiaux et catastrophes humanitaires.

Encore tout à la joie de ce jeu littéraire, c’est ainsi que je redécouvrais hier la musique de Prospectus, entraperçue il y a plus de deux ans au cours d’un bref showcase, l’observant comme un jeu où les rôles de chacun se déploient sans partition visible, se re-découvrent, se dispersent sans se perdre de vue, toujours reliés par quelque fil narratif invisible, se rassemblent dans une polyphonie traversée d’unissons fugitifs, de merveilleux à peu-près et un sens constant de l’écoute mutuelle et collective.

Passé la pirouette de la métaphore narrative, au-delà les lieux communs d’une musicologie approximative, le jazz critic saura-t-il nous dire ce qu’il a entendu. Il lui reste le mode comparatif et l’argument de l’enracinement dans l’histoire du jazz. Lâchons les noms à la volée – que les intéressés ne réfuteront probablement pas, mais voudront peut-être relativiser, réorganiser, hiérarchiser, compléter par d’autres noms plus récents que le vieux critique n’a pas encore ou mal assimilés, dépassé qu’il est par une histoire qui depuis les années 1970 ne se laisse plus enfermer dans les petites boîtes esthétiques qui avaient jusque-là prévalu –, lâchons les donc ces noms : Ornette, Dolphy, Lacy, Cherry, McLean (celui des années 1960), Haden, Peacock, Mingus… Du côté de la batterie, le nouveau batteur balaie mon souvenir d’Ed Blackwell et Billy Higgins par une conception plus libertaire (« plus multidirectionnelle » dirait Billy Hart) de la battue… allant de Paul Motian à – pas tout à fait – Rashied Ali, en tout cas une espèce de hâte fiévreuse dans l’expression sonore du ryhme.

Quant à Sophia Domancich, qu’on ne saurait désigner comme “guest star”, on entendra sous ses doigts du McCoy Tyner – mais pas comme tel, cette locomotive ! –, plutôt comme on peut l’entendre chez Chick Corea ou d’autres, cette sorte d’élan porteur et propulseur. Ailleurs, il y aura du Tristano et autant de “modèles oubliés” qui , tels qu’elle les a assimilés, ont nourri sa capacité à avancer inexorablement vers ce que l’inattendu sous ses doigts, renouvelé mesure après mesure, lui suggère de propos à venir.

Concert de 19h30 à 20h30, rondement mené. Ils reprendront à 21h30 devant une jauge renouvelée (j’ai compté 30 spectateurs, tous sièges occupés sous la petite voute de pierre), avant les quotidiennes jam sessions thématisées du 38 Riv’ en fin de soirée. À suivre la semaine prochaine : Tony Paeleman Trio, Biguine Extension, Peaks invite Olivier Laisney, Carte Blanche à Tony Tixier, Cocolite, Yutaka Shiina et Pierrick Pedron… demandez l’programme. Franck Bergerot

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