Jazz live
Publié le 27 Juil 2015

Saint-Omer Jaaz Festival : Laurent Cugny gagne son pari


Du 15 au dimanche 19 juillet, Saint-Omer, ville du Nord-Pas-de-Calais, a vibré au rythme du jazz. Laurent Cugny était le chef d’orchestre de cette manifestation en terre audomaroise. En qualité de directeur artistique, le pianiste a proposé deux points d’orgues à cette première plutôt de haute volée : de vibrants concerts de son Gil Evans Paris Workshop mais aussi du Brussels Jazz Orchestra accompagné par David Linx et l’esprit de Brel.

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Fluctuations du temps sur Saint-Omer. Distorsions harmoniques dans Saint-Omer. Entre averses, brises glaciales ou soleil radieux. Entre standards, stylistiques parfaitement ordonnées ou originalités déconcertantes. La ville de Saint-Omer, sous l’impulsion de son maire François Decoster (UDI) – qui, visiblement, ne manque jamais une occasion de faire la part belle à la culture, a fait place à la musique que l’on nomme “jazz”. De la Place Victor Hugo à la motte castrale (cette ancienne prison qui avait servi de QG à l’armée britannique pendant la Grande Guerre), en passant par l’Eglise Saint-Bernard du village de Clairmarais, située à quelques encablures de la commune, ou encore l’Hôtel de Ville et l’Atelier littéraire des Venterniers, le jazz suinte de partout. On en parle, on en joue, on en lit, on en rie, on en écoute, on s’en émerveille, on s’en étonne, le plus souvent avec une bière à la main. Un “jaaz” festival pour rappeler l’Aa, ce petit fleuve côtier du Nord-Pas-de-Calais qui se jette dans la mer du Nord, un zèbre comme symbole (peut-être pour rappeler le clavier d’un piano ?), des chapeaux pour reconnaître l’équipe d’organisateurs plutôt bien coordonnée, des pancartes dans la ville, etc.  

 

De Jazz à Vienne à Saint-Omer

« C’est Olivier Saez, un fondu de jazz, qui, il y a un an et demi, m’a parlé du Mingus Big Band qu’il avait entendu à New-York et m’a poussé à monter le Gil Evans Paris Workshop avec de jeunes musiciens. Cela fait maintenant un an que nous jouons. Nous arrivons de Jazz à Vienne et nous voici à Saint-Omer », sourit Laurent Cugny. C’est le même Olivier Saez qui a provoqué la rencontre entre le musicien et le maire de Saint-Omer, également mordu de jazz. « Je savais que François Decoster avait vaguement l’idée que le Gil Evans Paris Workshop puisse un jour venir jouer à Saint-Omer mais j’étais loin de m’imaginer que lui et son adjoint à la culture, Bruno Humetz, souhaitaient monter un festival de jazz dont je serai le directeur artistique. Je suis tombé des nues », raconte Laurent Cugny. « J’ai fini par dire oui. Je ne savais pas où je mettais les pieds mais l’intérêt et la motivation étaient étaient palpables. Je savais que François avait organisé des concerts ici il y a des années, que ce n’était pas une lubie ». Les deux se sont rencontrés en septembre 2014 à Paris. Quelques semaines après, tout s’enchaîne pour mettre sur pied un festival prévu en juillet 2015. Soit à peine quelques mois pour tout organiser. Sacré challenge ! « Il n’y a pas eu de heurts au cours de l’organisation. C’était incroyable. Laurent est très vite venu découvrir Saint-Omer », se souvient François Decoster.

 

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Laurent Cugny 


La scène jazz française à l’honneur

Dès le mois de décembre, Laurent Cugny a déjà en tête les contours de ce nouveau festival. L’équipe est très vite constituée. Le maire de Moulle décide même de se joindre à la partie en acceptant d’accueillir les concerts d’ouverture et de clôture dans sa ville (Sandrine Vahié Sextet). L’objectif : ouverture à un large public, association des acteurs locaux et synergie sur l’ensemble du territoire autour de Saint-Omer. « Nous voulions que ce festival parle aux amateurs de jazz mais aussi aux novices. C’est pour cette raison que nous avons choisi de miser sur la gratuité », insiste le maire. Et Laurent Cugny de continuer : « Faire appel à des musiciens français et francophones était une façon de marquer notre différence par rapport à d’autres festivals. Il y a environ 105 musiciens dont la moitié viennent de la région ». Selon lui, la France compte des musiciens incroyables que l’on ne voit pas beaucoup dans les festivals. Aussi, pour les musiciens français, l’été est presque une période creuse car on semble leur préférer les musiciens américains. « C’est un peu trop déséquilibré », déplore l’universitaire. « On ne va pas changer le monde à nous tous seul, mais il est intéressant de voir tous ces jeunes musiciens s’exprimer au sein de leurs formations. Il y a tant d’esthétiques différentes ».

 

De Bird  à “Cabu Swing”

Au programme de ce Saint-Omer Jaaz Festival, des stages et des ateliers autour du jazz ; des projections de films comme le fameux Bird de Clint Eastwood dans le cinéma de la ville ; des concerts sur le site de la motte castrale, à l’église Saint-Bernard de Clairmarais, des rencontres littéraires, une parade, etc. Sans oublier les bœufs organisés dans les cafés alentours jusque tard dans la nuit. « Les gérants d’établissements étaient très emballés par cette idée », indique Laurent Cugny. A l’Hôtel de Ville, les curieux peuvent également admirer l’exposition Cabu Swing, importée par la Maison du Duke de Paris. Une bonne rasade d’activités pour une manifestation itinérante et
foisonnante. Plus d’une centaine de musiciens se retrouvent réunis à Saint-Omer. L’après-midi, les concerts de la motte castrale attirent petits et grands installés dans des chaises longues sur la pelouse du site. Quand il pleut, les concerts s’arrêtent. Quand le soleil réapparait, c’est un petit plaisir auquel on ne résiste pas. Y passent des formations telles que le Jazz Club de Dunkerque, Flash Pig, le Quintette Eugene, Big Four, le Trio Forge, le Quartette Jessy Blondeel, le Quartette Laurent Cugny ou encore Novembre. Des formations qui comptent, pour la plupart, des musiciens du Gil Evans Paris Worshop. Vendredi soir, sur la Place Victor Hugo, à eux la grande scène, juste après le passage du JFC Big Band. Il y a du monde. La pluie s’invite et au lieu de se vider, la place finit par être noire de monde. Les gérants de cafés et restaurants alentours se frottent les mains. Depuis des décennies, on n’avait jamais vu une telle effervescence sur la place, soient des parapluies comme figés dans le temps et en pleine soirée.


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De gauche à droite : Martin Guerpin Antonin Tri-Hoang,

Adrien Sanchez et Jean-Philippe Scali, quelques souffleurs

du Gil Evans Paris Workshop

 

 La grâce du Gil Evans Paris Workshop

Arrive, aux alentours de 22 heures, le moment de grâce. Le Gil Evans Paris Workshop est fin prêt. On y reconnaît Joachim Govin à la contrebasse, Marc-Antoine Perrio à la guitare, le saxophoniste Jean-Philippe Scali, le tromboniste Léo Pellet, ce petit génie de batteur qu’est Gautier Garrigue et son acolyte au sax Adrien Sanchez (tous deux membres de Flash Pig). Mention spéciale au trompettiste Arno de Casanove et surtout au saxophoniste Antonin Tri Hoang, membre du groupe Novembre. Il sera notre coup de cœur de la soirée. « Maman, c’est ça le jazz ? », demande une petite fille. « C’est quand même pas mal quand ça s’arrête », ronchonne un vieux briscard visiblement éméché. « Je crois qu’il y a un problème de branchement », ricane un homme en regardant son épouse, subjuguée, à l’écoute de l’introduction expérimentale du Lilia de Milton Nascimiento. « C’est très très beau », souffle une vieille dame. « Le jazz, j’y connais rien, donc c’est sympa d’avoir l’occasion d’en écouter », lance un jeune homme qui vient d’achever sa partie de 421 dans un café du coin. « Comment il est trop beau le trompettiste sur scène ! », chuchote une adolescente à son amie qui baille d’ennui. Liviore, Time Of The Barracudas, La vie facile… Les morceaux s’enchaînent avec raffinement et énergie. Ces ingrédients qui confèrent au Gil Evans Paris Workshop sa singularité. Et cela, surtout quand les jeux de lumière semblent faire écho aux différentes voix qui s’entremêlent : bleu canard électrique, rouge écarlate rugissant ou violet prune magnétique. En effleurant à peine son piano, Laurent Cugny semble laisser libre cours aux logorrhées des musiciens mais il n’en est rien en réalité. Il rappelle à l’ordre d’un simple regard et égraine quelques mélodies avec un doigté semblant souffler quelques directions sur l’ampleur et le volume. Un ravissement. Une atmosphère où la spontanéité et la confiance mutuelle font loi.


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David Linx 


Clin d’œil aux Belges

Le lendemain, ce sera au tour de David Linx et du Brussels Jazz Orchestra de faire vibrer l’audience. « Pour moi, David Linx est un chanteur d’exception qui mérite une plus grande notoriété que celle dont il jouit déjà. Et puis l’occasion était trop belle de faire connaître son programme consacré à Jacques Brel », affirme Laurent Cugny. On se souvient d’ailleurs de leur coopération sur l’opéra-jazz La tectonique des nuages. David Linx chantant Jacques Brel avec le seul big band professionnel de toute la Belgique constitue un sacré clin d’œil à nos voisins du Nord qui n’a pas échappé au directeur artistique du festival. C’est qu’il souhaitait « rappeler notre proximité avec les Belges ». Et le spectacle vaut le détour. Le lendemain, petit tour à l’Atelier des Venterniers où une rencontre est organisée avec des auteurs sur le thème “Le jazz et les mots”. Il y a des livres sur le blues, le jazz et même sur le rock. Stéphane Koechlin, fils de Philippe, est de la partie.

 

Vers un nouveau Marciac ?

Le journaliste et auteur de biographies de James Brown et John Lee Hooker est venu présenter ses livres sur le blues et le rock, mais aussi parler jazz. « Ce festival me fait penser à Marciac qui a commencé dans une fabrique de dépôts de meubles et qui, maintenant est devenu un festival gigantesque
dont toute la France parle. Marciac est un village reculé dans le Gers plus petit qu’ici. Saint-Omer pourrait devenir le nouveau Marciac. Les choses commencent toujours de manière modeste »,
analyse-t-il. Les heures passent et Laurent Cugny, a de plus en plus de mal à cacher sa satisfaction. Quant au maire de la ville, il déambule dans les rues tout sourire en saluant le moindre passant. « C’est une réussite au-delà de tout ce qu’on a espéré. Il y a un véritable élan de la part du public alors que ce vendredi il ne faisait pas très beau », se réjouit le pianiste tout en dédicaçant quelques exemplaires de son livre Une histoire du jazz en France. Tome 1 : du milieu du XIXème siècle à 1929 (Edition Outre Mesure/Novembre 2004). « Ce qui m’intéressait était d’exposer la jeune génération, la nouvelle scène jazz française, mais aussi les jeunes musiciens de la région. La jeunesse donne un supplément d’intérêt. C’est très frais ». On ne le contredira pas. Il semble plutôt sûr qu’une deuxième édition devrait voir le jour l’an prochain compte-tenu du succès de cette première. Le public semblait largement au rendez-vous. Plus d’un millier si l’on en croit les organisateurs avec des visiteurs venus de
Calais, Boulogne, Aire-sur-la-Lys, Hazebrouck et même de Grande-Bretagne. Le samedi soir, jusqu’à près de 3 heures du matin, ça joue dans les bars. Bercé par l’air de A Night In Tunisia, voilà qu’on en oublie qu’il s’agit d’une nuit à Saint-Omer… Katia Touré

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Du 15 au dimanche 19 juillet, Saint-Omer, ville du Nord-Pas-de-Calais, a vibré au rythme du jazz. Laurent Cugny était le chef d’orchestre de cette manifestation en terre audomaroise. En qualité de directeur artistique, le pianiste a proposé deux points d’orgues à cette première plutôt de haute volée : de vibrants concerts de son Gil Evans Paris Workshop mais aussi du Brussels Jazz Orchestra accompagné par David Linx et l’esprit de Brel.

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Fluctuations du temps sur Saint-Omer. Distorsions harmoniques dans Saint-Omer. Entre averses, brises glaciales ou soleil radieux. Entre standards, stylistiques parfaitement ordonnées ou originalités déconcertantes. La ville de Saint-Omer, sous l’impulsion de son maire François Decoster (UDI) – qui, visiblement, ne manque jamais une occasion de faire la part belle à la culture, a fait place à la musique que l’on nomme “jazz”. De la Place Victor Hugo à la motte castrale (cette ancienne prison qui avait servi de QG à l’armée britannique pendant la Grande Guerre), en passant par l’Eglise Saint-Bernard du village de Clairmarais, située à quelques encablures de la commune, ou encore l’Hôtel de Ville et l’Atelier littéraire des Venterniers, le jazz suinte de partout. On en parle, on en joue, on en lit, on en rie, on en écoute, on s’en émerveille, on s’en étonne, le plus souvent avec une bière à la main. Un “jaaz” festival pour rappeler l’Aa, ce petit fleuve côtier du Nord-Pas-de-Calais qui se jette dans la mer du Nord, un zèbre comme symbole (peut-être pour rappeler le clavier d’un piano ?), des chapeaux pour reconnaître l’équipe d’organisateurs plutôt bien coordonnée, des pancartes dans la ville, etc.  

 

De Jazz à Vienne à Saint-Omer

« C’est Olivier Saez, un fondu de jazz, qui, il y a un an et demi, m’a parlé du Mingus Big Band qu’il avait entendu à New-York et m’a poussé à monter le Gil Evans Paris Workshop avec de jeunes musiciens. Cela fait maintenant un an que nous jouons. Nous arrivons de Jazz à Vienne et nous voici à Saint-Omer », sourit Laurent Cugny. C’est le même Olivier Saez qui a provoqué la rencontre entre le musicien et le maire de Saint-Omer, également mordu de jazz. « Je savais que François Decoster avait vaguement l’idée que le Gil Evans Paris Workshop puisse un jour venir jouer à Saint-Omer mais j’étais loin de m’imaginer que lui et son adjoint à la culture, Bruno Humetz, souhaitaient monter un festival de jazz dont je serai le directeur artistique. Je suis tombé des nues », raconte Laurent Cugny. « J’ai fini par dire oui. Je ne savais pas où je mettais les pieds mais l’intérêt et la motivation étaient étaient palpables. Je savais que François avait organisé des concerts ici il y a des années, que ce n’était pas une lubie ». Les deux se sont rencontrés en septembre 2014 à Paris. Quelques semaines après, tout s’enchaîne pour mettre sur pied un festival prévu en juillet 2015. Soit à peine quelques mois pour tout organiser. Sacré challenge ! « Il n’y a pas eu de heurts au cours de l’organisation. C’était incroyable. Laurent est très vite venu découvrir Saint-Omer », se souvient François Decoster.

 

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Laurent Cugny 


La scène jazz française à l’honneur

Dès le mois de décembre, Laurent Cugny a déjà en tête les contours de ce nouveau festival. L’équipe est très vite constituée. Le maire de Moulle décide même de se joindre à la partie en acceptant d’accueillir les concerts d’ouverture et de clôture dans sa ville (Sandrine Vahié Sextet). L’objectif : ouverture à un large public, association des acteurs locaux et synergie sur l’ensemble du territoire autour de Saint-Omer. « Nous voulions que ce festival parle aux amateurs de jazz mais aussi aux novices. C’est pour cette raison que nous avons choisi de miser sur la gratuité », insiste le maire. Et Laurent Cugny de continuer : « Faire appel à des musiciens français et francophones était une façon de marquer notre différence par rapport à d’autres festivals. Il y a environ 105 musiciens dont la moitié viennent de la région ». Selon lui, la France compte des musiciens incroyables que l’on ne voit pas beaucoup dans les festivals. Aussi, pour les musiciens français, l’été est presque une période creuse car on semble leur préférer les musiciens américains. « C’est un peu trop déséquilibré », déplore l’universitaire. « On ne va pas changer le monde à nous tous seul, mais il est intéressant de voir tous ces jeunes musiciens s’exprimer au sein de leurs formations. Il y a tant d’esthétiques différentes ».

 

De Bird  à “Cabu Swing”

Au programme de ce Saint-Omer Jaaz Festival, des stages et des ateliers autour du jazz ; des projections de films comme le fameux Bird de Clint Eastwood dans le cinéma de la ville ; des concerts sur le site de la motte castrale, à l’église Saint-Bernard de Clairmarais, des rencontres littéraires, une parade, etc. Sans oublier les bœufs organisés dans les cafés alentours jusque tard dans la nuit. « Les gérants d’établissements étaient très emballés par cette idée », indique Laurent Cugny. A l’Hôtel de Ville, les curieux peuvent également admirer l’exposition Cabu Swing, importée par la Maison du Duke de Paris. Une bonne rasade d’activités pour une manifestation itinérante et
foisonnante. Plus d’une centaine de musiciens se retrouvent réunis à Saint-Omer. L’après-midi, les concerts de la motte castrale attirent petits et grands installés dans des chaises longues sur la pelouse du site. Quand il pleut, les concerts s’arrêtent. Quand le soleil réapparait, c’est un petit plaisir auquel on ne résiste pas. Y passent des formations telles que le Jazz Club de Dunkerque, Flash Pig, le Quintette Eugene, Big Four, le Trio Forge, le Quartette Jessy Blondeel, le Quartette Laurent Cugny ou encore Novembre. Des formations qui comptent, pour la plupart, des musiciens du Gil Evans Paris Worshop. Vendredi soir, sur la Place Victor Hugo, à eux la grande scène, juste après le passage du JFC Big Band. Il y a du monde. La pluie s’invite et au lieu de se vider, la place finit par être noire de monde. Les gérants de cafés et restaurants alentours se frottent les mains. Depuis des décennies, on n’avait jamais vu une telle effervescence sur la place, soient des parapluies comme figés dans le temps et en pleine soirée.


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De gauche à droite : Martin Guerpin Antonin Tri-Hoang,

Adrien Sanchez et Jean-Philippe Scali, quelques souffleurs

du Gil Evans Paris Workshop

 

 La grâce du Gil Evans Paris Workshop

Arrive, aux alentours de 22 heures, le moment de grâce. Le Gil Evans Paris Workshop est fin prêt. On y reconnaît Joachim Govin à la contrebasse, Marc-Antoine Perrio à la guitare, le saxophoniste Jean-Philippe Scali, le tromboniste Léo Pellet, ce petit génie de batteur qu’est Gautier Garrigue et son acolyte au sax Adrien Sanchez (tous deux membres de Flash Pig). Mention spéciale au trompettiste Arno de Casanove et surtout au saxophoniste Antonin Tri Hoang, membre du groupe Novembre. Il sera notre coup de cœur de la soirée. « Maman, c’est ça le jazz ? », demande une petite fille. « C’est quand même pas mal quand ça s’arrête », ronchonne un vieux briscard visiblement éméché. « Je crois qu’il y a un problème de branchement », ricane un homme en regardant son épouse, subjuguée, à l’écoute de l’introduction expérimentale du Lilia de Milton Nascimiento. « C’est très très beau », souffle une vieille dame. « Le jazz, j’y connais rien, donc c’est sympa d’avoir l’occasion d’en écouter », lance un jeune homme qui vient d’achever sa partie de 421 dans un café du coin. « Comment il est trop beau le trompettiste sur scène ! », chuchote une adolescente à son amie qui baille d’ennui. Liviore, Time Of The Barracudas, La vie facile… Les morceaux s’enchaînent avec raffinement et énergie. Ces ingrédients qui confèrent au Gil Evans Paris Workshop sa singularité. Et cela, surtout quand les jeux de lumière semblent faire écho aux différentes voix qui s’entremêlent : bleu canard électrique, rouge écarlate rugissant ou violet prune magnétique. En effleurant à peine son piano, Laurent Cugny semble laisser libre cours aux logorrhées des musiciens mais il n’en est rien en réalité. Il rappelle à l’ordre d’un simple regard et égraine quelques mélodies avec un doigté semblant souffler quelques directions sur l’ampleur et le volume. Un ravissement. Une atmosphère où la spontanéité et la confiance mutuelle font loi.


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David Linx 


Clin d’œil aux Belges

Le lendemain, ce sera au tour de David Linx et du Brussels Jazz Orchestra de faire vibrer l’audience. « Pour moi, David Linx est un chanteur d’exception qui mérite une plus grande notoriété que celle dont il jouit déjà. Et puis l’occasion était trop belle de faire connaître son programme consacré à Jacques Brel », affirme Laurent Cugny. On se souvient d’ailleurs de leur coopération sur l’opéra-jazz La tectonique des nuages. David Linx chantant Jacques Brel avec le seul big band professionnel de toute la Belgique constitue un sacré clin d’œil à nos voisins du Nord qui n’a pas échappé au directeur artistique du festival. C’est qu’il souhaitait « rappeler notre proximité avec les Belges ». Et le spectacle vaut le détour. Le lendemain, petit tour à l’Atelier des Venterniers où une rencontre est organisée avec des auteurs sur le thème “Le jazz et les mots”. Il y a des livres sur le blues, le jazz et même sur le rock. Stéphane Koechlin, fils de Philippe, est de la partie.

 

Vers un nouveau Marciac ?

Le journaliste et auteur de biographies de James Brown et John Lee Hooker est venu présenter ses livres sur le blues et le rock, mais aussi parler jazz. « Ce festival me fait penser à Marciac qui a commencé dans une fabrique de dépôts de meubles et qui, maintenant est devenu un festival gigantesque
dont toute la France parle. Marciac est un village reculé dans le Gers plus petit qu’ici. Saint-Omer pourrait devenir le nouveau Marciac. Les choses commencent toujours de manière modeste »,
analyse-t-il. Les heures passent et Laurent Cugny, a de plus en plus de mal à cacher sa satisfaction. Quant au maire de la ville, il déambule dans les rues tout sourire en saluant le moindre passant. « C’est une réussite au-delà de tout ce qu’on a espéré. Il y a un véritable élan de la part du public alors que ce vendredi il ne faisait pas très beau », se réjouit le pianiste tout en dédicaçant quelques exemplaires de son livre Une histoire du jazz en France. Tome 1 : du milieu du XIXème siècle à 1929 (Edition Outre Mesure/Novembre 2004). « Ce qui m’intéressait était d’exposer la jeune génération, la nouvelle scène jazz française, mais aussi les jeunes musiciens de la région. La jeunesse donne un supplément d’intérêt. C’est très frais ». On ne le contredira pas. Il semble plutôt sûr qu’une deuxième édition devrait voir le jour l’an prochain compte-tenu du succès de cette première. Le public semblait largement au rendez-vous. Plus d’un millier si l’on en croit les organisateurs avec des visiteurs venus de
Calais, Boulogne, Aire-sur-la-Lys, Hazebrouck et même de Grande-Bretagne. Le samedi soir, jusqu’à près de 3 heures du matin, ça joue dans les bars. Bercé par l’air de A Night In Tunisia, voilà qu’on en oublie qu’il s’agit d’une nuit à Saint-Omer… Katia Touré

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Du 15 au dimanche 19 juillet, Saint-Omer, ville du Nord-Pas-de-Calais, a vibré au rythme du jazz. Laurent Cugny était le chef d’orchestre de cette manifestation en terre audomaroise. En qualité de directeur artistique, le pianiste a proposé deux points d’orgues à cette première plutôt de haute volée : de vibrants concerts de son Gil Evans Paris Workshop mais aussi du Brussels Jazz Orchestra accompagné par David Linx et l’esprit de Brel.

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Fluctuations du temps sur Saint-Omer. Distorsions harmoniques dans Saint-Omer. Entre averses, brises glaciales ou soleil radieux. Entre standards, stylistiques parfaitement ordonnées ou originalités déconcertantes. La ville de Saint-Omer, sous l’impulsion de son maire François Decoster (UDI) – qui, visiblement, ne manque jamais une occasion de faire la part belle à la culture, a fait place à la musique que l’on nomme “jazz”. De la Place Victor Hugo à la motte castrale (cette ancienne prison qui avait servi de QG à l’armée britannique pendant la Grande Guerre), en passant par l’Eglise Saint-Bernard du village de Clairmarais, située à quelques encablures de la commune, ou encore l’Hôtel de Ville et l’Atelier littéraire des Venterniers, le jazz suinte de partout. On en parle, on en joue, on en lit, on en rie, on en écoute, on s’en émerveille, on s’en étonne, le plus souvent avec une bière à la main. Un “jaaz” festival pour rappeler l’Aa, ce petit fleuve côtier du Nord-Pas-de-Calais qui se jette dans la mer du Nord, un zèbre comme symbole (peut-être pour rappeler le clavier d’un piano ?), des chapeaux pour reconnaître l’équipe d’organisateurs plutôt bien coordonnée, des pancartes dans la ville, etc.  

 

De Jazz à Vienne à Saint-Omer

« C’est Olivier Saez, un fondu de jazz, qui, il y a un an et demi, m’a parlé du Mingus Big Band qu’il avait entendu à New-York et m’a poussé à monter le Gil Evans Paris Workshop avec de jeunes musiciens. Cela fait maintenant un an que nous jouons. Nous arrivons de Jazz à Vienne et nous voici à Saint-Omer », sourit Laurent Cugny. C’est le même Olivier Saez qui a provoqué la rencontre entre le musicien et le maire de Saint-Omer, également mordu de jazz. « Je savais que François Decoster avait vaguement l’idée que le Gil Evans Paris Workshop puisse un jour venir jouer à Saint-Omer mais j’étais loin de m’imaginer que lui et son adjoint à la culture, Bruno Humetz, souhaitaient monter un festival de jazz dont je serai le directeur artistique. Je suis tombé des nues », raconte Laurent Cugny. « J’ai fini par dire oui. Je ne savais pas où je mettais les pieds mais l’intérêt et la motivation étaient étaient palpables. Je savais que François avait organisé des concerts ici il y a des années, que ce n’était pas une lubie ». Les deux se sont rencontrés en septembre 2014 à Paris. Quelques semaines après, tout s’enchaîne pour mettre sur pied un festival prévu en juillet 2015. Soit à peine quelques mois pour tout organiser. Sacré challenge ! « Il n’y a pas eu de heurts au cours de l’organisation. C’était incroyable. Laurent est très vite venu découvrir Saint-Omer », se souvient François Decoster.

 

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Laurent Cugny 


La scène jazz française à l’honneur

Dès le mois de décembre, Laurent Cugny a déjà en tête les contours de ce nouveau festival. L’équipe est très vite constituée. Le maire de Moulle décide même de se joindre à la partie en acceptant d’accueillir les concerts d’ouverture et de clôture dans sa ville (Sandrine Vahié Sextet). L’objectif : ouverture à un large public, association des acteurs locaux et synergie sur l’ensemble du territoire autour de Saint-Omer. « Nous voulions que ce festival parle aux amateurs de jazz mais aussi aux novices. C’est pour cette raison que nous avons choisi de miser sur la gratuité », insiste le maire. Et Laurent Cugny de continuer : « Faire appel à des musiciens français et francophones était une façon de marquer notre différence par rapport à d’autres festivals. Il y a environ 105 musiciens dont la moitié viennent de la région ». Selon lui, la France compte des musiciens incroyables que l’on ne voit pas beaucoup dans les festivals. Aussi, pour les musiciens français, l’été est presque une période creuse car on semble leur préférer les musiciens américains. « C’est un peu trop déséquilibré », déplore l’universitaire. « On ne va pas changer le monde à nous tous seul, mais il est intéressant de voir tous ces jeunes musiciens s’exprimer au sein de leurs formations. Il y a tant d’esthétiques différentes ».

 

De Bird  à “Cabu Swing”

Au programme de ce Saint-Omer Jaaz Festival, des stages et des ateliers autour du jazz ; des projections de films comme le fameux Bird de Clint Eastwood dans le cinéma de la ville ; des concerts sur le site de la motte castrale, à l’église Saint-Bernard de Clairmarais, des rencontres littéraires, une parade, etc. Sans oublier les bœufs organisés dans les cafés alentours jusque tard dans la nuit. « Les gérants d’établissements étaient très emballés par cette idée », indique Laurent Cugny. A l’Hôtel de Ville, les curieux peuvent également admirer l’exposition Cabu Swing, importée par la Maison du Duke de Paris. Une bonne rasade d’activités pour une manifestation itinérante et
foisonnante. Plus d’une centaine de musiciens se retrouvent réunis à Saint-Omer. L’après-midi, les concerts de la motte castrale attirent petits et grands installés dans des chaises longues sur la pelouse du site. Quand il pleut, les concerts s’arrêtent. Quand le soleil réapparait, c’est un petit plaisir auquel on ne résiste pas. Y passent des formations telles que le Jazz Club de Dunkerque, Flash Pig, le Quintette Eugene, Big Four, le Trio Forge, le Quartette Jessy Blondeel, le Quartette Laurent Cugny ou encore Novembre. Des formations qui comptent, pour la plupart, des musiciens du Gil Evans Paris Worshop. Vendredi soir, sur la Place Victor Hugo, à eux la grande scène, juste après le passage du JFC Big Band. Il y a du monde. La pluie s’invite et au lieu de se vider, la place finit par être noire de monde. Les gérants de cafés et restaurants alentours se frottent les mains. Depuis des décennies, on n’avait jamais vu une telle effervescence sur la place, soient des parapluies comme figés dans le temps et en pleine soirée.


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De gauche à droite : Martin Guerpin Antonin Tri-Hoang,

Adrien Sanchez et Jean-Philippe Scali, quelques souffleurs

du Gil Evans Paris Workshop

 

 La grâce du Gil Evans Paris Workshop

Arrive, aux alentours de 22 heures, le moment de grâce. Le Gil Evans Paris Workshop est fin prêt. On y reconnaît Joachim Govin à la contrebasse, Marc-Antoine Perrio à la guitare, le saxophoniste Jean-Philippe Scali, le tromboniste Léo Pellet, ce petit génie de batteur qu’est Gautier Garrigue et son acolyte au sax Adrien Sanchez (tous deux membres de Flash Pig). Mention spéciale au trompettiste Arno de Casanove et surtout au saxophoniste Antonin Tri Hoang, membre du groupe Novembre. Il sera notre coup de cœur de la soirée. « Maman, c’est ça le jazz ? », demande une petite fille. « C’est quand même pas mal quand ça s’arrête », ronchonne un vieux briscard visiblement éméché. « Je crois qu’il y a un problème de branchement », ricane un homme en regardant son épouse, subjuguée, à l’écoute de l’introduction expérimentale du Lilia de Milton Nascimiento. « C’est très très beau », souffle une vieille dame. « Le jazz, j’y connais rien, donc c’est sympa d’avoir l’occasion d’en écouter », lance un jeune homme qui vient d’achever sa partie de 421 dans un café du coin. « Comment il est trop beau le trompettiste sur scène ! », chuchote une adolescente à son amie qui baille d’ennui. Liviore, Time Of The Barracudas, La vie facile… Les morceaux s’enchaînent avec raffinement et énergie. Ces ingrédients qui confèrent au Gil Evans Paris Workshop sa singularité. Et cela, surtout quand les jeux de lumière semblent faire écho aux différentes voix qui s’entremêlent : bleu canard électrique, rouge écarlate rugissant ou violet prune magnétique. En effleurant à peine son piano, Laurent Cugny semble laisser libre cours aux logorrhées des musiciens mais il n’en est rien en réalité. Il rappelle à l’ordre d’un simple regard et égraine quelques mélodies avec un doigté semblant souffler quelques directions sur l’ampleur et le volume. Un ravissement. Une atmosphère où la spontanéité et la confiance mutuelle font loi.


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David Linx 


Clin d’œil aux Belges

Le lendemain, ce sera au tour de David Linx et du Brussels Jazz Orchestra de faire vibrer l’audience. « Pour moi, David Linx est un chanteur d’exception qui mérite une plus grande notoriété que celle dont il jouit déjà. Et puis l’occasion était trop belle de faire connaître son programme consacré à Jacques Brel », affirme Laurent Cugny. On se souvient d’ailleurs de leur coopération sur l’opéra-jazz La tectonique des nuages. David Linx chantant Jacques Brel avec le seul big band professionnel de toute la Belgique constitue un sacré clin d’œil à nos voisins du Nord qui n’a pas échappé au directeur artistique du festival. C’est qu’il souhaitait « rappeler notre proximité avec les Belges ». Et le spectacle vaut le détour. Le lendemain, petit tour à l’Atelier des Venterniers où une rencontre est organisée avec des auteurs sur le thème “Le jazz et les mots”. Il y a des livres sur le blues, le jazz et même sur le rock. Stéphane Koechlin, fils de Philippe, est de la partie.

 

Vers un nouveau Marciac ?

Le journaliste et auteur de biographies de James Brown et John Lee Hooker est venu présenter ses livres sur le blues et le rock, mais aussi parler jazz. « Ce festival me fait penser à Marciac qui a commencé dans une fabrique de dépôts de meubles et qui, maintenant est devenu un festival gigantesque
dont toute la France parle. Marciac est un village reculé dans le Gers plus petit qu’ici. Saint-Omer pourrait devenir le nouveau Marciac. Les choses commencent toujours de manière modeste »,
analyse-t-il. Les heures passent et Laurent Cugny, a de plus en plus de mal à cacher sa satisfaction. Quant au maire de la ville, il déambule dans les rues tout sourire en saluant le moindre passant. « C’est une réussite au-delà de tout ce qu’on a espéré. Il y a un véritable élan de la part du public alors que ce vendredi il ne faisait pas très beau », se réjouit le pianiste tout en dédicaçant quelques exemplaires de son livre Une histoire du jazz en France. Tome 1 : du milieu du XIXème siècle à 1929 (Edition Outre Mesure/Novembre 2004). « Ce qui m’intéressait était d’exposer la jeune génération, la nouvelle scène jazz française, mais aussi les jeunes musiciens de la région. La jeunesse donne un supplément d’intérêt. C’est très frais ». On ne le contredira pas. Il semble plutôt sûr qu’une deuxième édition devrait voir le jour l’an prochain compte-tenu du succès de cette première. Le public semblait largement au rendez-vous. Plus d’un millier si l’on en croit les organisateurs avec des visiteurs venus de
Calais, Boulogne, Aire-sur-la-Lys, Hazebrouck et même de Grande-Bretagne. Le samedi soir, jusqu’à près de 3 heures du matin, ça joue dans les bars. Bercé par l’air de A Night In Tunisia, voilà qu’on en oublie qu’il s’agit d’une nuit à Saint-Omer… Katia Touré

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Du 15 au dimanche 19 juillet, Saint-Omer, ville du Nord-Pas-de-Calais, a vibré au rythme du jazz. Laurent Cugny était le chef d’orchestre de cette manifestation en terre audomaroise. En qualité de directeur artistique, le pianiste a proposé deux points d’orgues à cette première plutôt de haute volée : de vibrants concerts de son Gil Evans Paris Workshop mais aussi du Brussels Jazz Orchestra accompagné par David Linx et l’esprit de Brel.

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Fluctuations du temps sur Saint-Omer. Distorsions harmoniques dans Saint-Omer. Entre averses, brises glaciales ou soleil radieux. Entre standards, stylistiques parfaitement ordonnées ou originalités déconcertantes. La ville de Saint-Omer, sous l’impulsion de son maire François Decoster (UDI) – qui, visiblement, ne manque jamais une occasion de faire la part belle à la culture, a fait place à la musique que l’on nomme “jazz”. De la Place Victor Hugo à la motte castrale (cette ancienne prison qui avait servi de QG à l’armée britannique pendant la Grande Guerre), en passant par l’Eglise Saint-Bernard du village de Clairmarais, située à quelques encablures de la commune, ou encore l’Hôtel de Ville et l’Atelier littéraire des Venterniers, le jazz suinte de partout. On en parle, on en joue, on en lit, on en rie, on en écoute, on s’en émerveille, on s’en étonne, le plus souvent avec une bière à la main. Un “jaaz” festival pour rappeler l’Aa, ce petit fleuve côtier du Nord-Pas-de-Calais qui se jette dans la mer du Nord, un zèbre comme symbole (peut-être pour rappeler le clavier d’un piano ?), des chapeaux pour reconnaître l’équipe d’organisateurs plutôt bien coordonnée, des pancartes dans la ville, etc.  

 

De Jazz à Vienne à Saint-Omer

« C’est Olivier Saez, un fondu de jazz, qui, il y a un an et demi, m’a parlé du Mingus Big Band qu’il avait entendu à New-York et m’a poussé à monter le Gil Evans Paris Workshop avec de jeunes musiciens. Cela fait maintenant un an que nous jouons. Nous arrivons de Jazz à Vienne et nous voici à Saint-Omer », sourit Laurent Cugny. C’est le même Olivier Saez qui a provoqué la rencontre entre le musicien et le maire de Saint-Omer, également mordu de jazz. « Je savais que François Decoster avait vaguement l’idée que le Gil Evans Paris Workshop puisse un jour venir jouer à Saint-Omer mais j’étais loin de m’imaginer que lui et son adjoint à la culture, Bruno Humetz, souhaitaient monter un festival de jazz dont je serai le directeur artistique. Je suis tombé des nues », raconte Laurent Cugny. « J’ai fini par dire oui. Je ne savais pas où je mettais les pieds mais l’intérêt et la motivation étaient étaient palpables. Je savais que François avait organisé des concerts ici il y a des années, que ce n’était pas une lubie ». Les deux se sont rencontrés en septembre 2014 à Paris. Quelques semaines après, tout s’enchaîne pour mettre sur pied un festival prévu en juillet 2015. Soit à peine quelques mois pour tout organiser. Sacré challenge ! « Il n’y a pas eu de heurts au cours de l’organisation. C’était incroyable. Laurent est très vite venu découvrir Saint-Omer », se souvient François Decoster.

 

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Laurent Cugny 


La scène jazz française à l’honneur

Dès le mois de décembre, Laurent Cugny a déjà en tête les contours de ce nouveau festival. L’équipe est très vite constituée. Le maire de Moulle décide même de se joindre à la partie en acceptant d’accueillir les concerts d’ouverture et de clôture dans sa ville (Sandrine Vahié Sextet). L’objectif : ouverture à un large public, association des acteurs locaux et synergie sur l’ensemble du territoire autour de Saint-Omer. « Nous voulions que ce festival parle aux amateurs de jazz mais aussi aux novices. C’est pour cette raison que nous avons choisi de miser sur la gratuité », insiste le maire. Et Laurent Cugny de continuer : « Faire appel à des musiciens français et francophones était une façon de marquer notre différence par rapport à d’autres festivals. Il y a environ 105 musiciens dont la moitié viennent de la région ». Selon lui, la France compte des musiciens incroyables que l’on ne voit pas beaucoup dans les festivals. Aussi, pour les musiciens français, l’été est presque une période creuse car on semble leur préférer les musiciens américains. « C’est un peu trop déséquilibré », déplore l’universitaire. « On ne va pas changer le monde à nous tous seul, mais il est intéressant de voir tous ces jeunes musiciens s’exprimer au sein de leurs formations. Il y a tant d’esthétiques différentes ».

 

De Bird  à “Cabu Swing”

Au programme de ce Saint-Omer Jaaz Festival, des stages et des ateliers autour du jazz ; des projections de films comme le fameux Bird de Clint Eastwood dans le cinéma de la ville ; des concerts sur le site de la motte castrale, à l’église Saint-Bernard de Clairmarais, des rencontres littéraires, une parade, etc. Sans oublier les bœufs organisés dans les cafés alentours jusque tard dans la nuit. « Les gérants d’établissements étaient très emballés par cette idée », indique Laurent Cugny. A l’Hôtel de Ville, les curieux peuvent également admirer l’exposition Cabu Swing, importée par la Maison du Duke de Paris. Une bonne rasade d’activités pour une manifestation itinérante et
foisonnante. Plus d’une centaine de musiciens se retrouvent réunis à Saint-Omer. L’après-midi, les concerts de la motte castrale attirent petits et grands installés dans des chaises longues sur la pelouse du site. Quand il pleut, les concerts s’arrêtent. Quand le soleil réapparait, c’est un petit plaisir auquel on ne résiste pas. Y passent des formations telles que le Jazz Club de Dunkerque, Flash Pig, le Quintette Eugene, Big Four, le Trio Forge, le Quartette Jessy Blondeel, le Quartette Laurent Cugny ou encore Novembre. Des formations qui comptent, pour la plupart, des musiciens du Gil Evans Paris Worshop. Vendredi soir, sur la Place Victor Hugo, à eux la grande scène, juste après le passage du JFC Big Band. Il y a du monde. La pluie s’invite et au lieu de se vider, la place finit par être noire de monde. Les gérants de cafés et restaurants alentours se frottent les mains. Depuis des décennies, on n’avait jamais vu une telle effervescence sur la place, soient des parapluies comme figés dans le temps et en pleine soirée.


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De gauche à droite : Martin Guerpin Antonin Tri-Hoang,

Adrien Sanchez et Jean-Philippe Scali, quelques souffleurs

du Gil Evans Paris Workshop

 

 La grâce du Gil Evans Paris Workshop

Arrive, aux alentours de 22 heures, le moment de grâce. Le Gil Evans Paris Workshop est fin prêt. On y reconnaît Joachim Govin à la contrebasse, Marc-Antoine Perrio à la guitare, le saxophoniste Jean-Philippe Scali, le tromboniste Léo Pellet, ce petit génie de batteur qu’est Gautier Garrigue et son acolyte au sax Adrien Sanchez (tous deux membres de Flash Pig). Mention spéciale au trompettiste Arno de Casanove et surtout au saxophoniste Antonin Tri Hoang, membre du groupe Novembre. Il sera notre coup de cœur de la soirée. « Maman, c’est ça le jazz ? », demande une petite fille. « C’est quand même pas mal quand ça s’arrête », ronchonne un vieux briscard visiblement éméché. « Je crois qu’il y a un problème de branchement », ricane un homme en regardant son épouse, subjuguée, à l’écoute de l’introduction expérimentale du Lilia de Milton Nascimiento. « C’est très très beau », souffle une vieille dame. « Le jazz, j’y connais rien, donc c’est sympa d’avoir l’occasion d’en écouter », lance un jeune homme qui vient d’achever sa partie de 421 dans un café du coin. « Comment il est trop beau le trompettiste sur scène ! », chuchote une adolescente à son amie qui baille d’ennui. Liviore, Time Of The Barracudas, La vie facile… Les morceaux s’enchaînent avec raffinement et énergie. Ces ingrédients qui confèrent au Gil Evans Paris Workshop sa singularité. Et cela, surtout quand les jeux de lumière semblent faire écho aux différentes voix qui s’entremêlent : bleu canard électrique, rouge écarlate rugissant ou violet prune magnétique. En effleurant à peine son piano, Laurent Cugny semble laisser libre cours aux logorrhées des musiciens mais il n’en est rien en réalité. Il rappelle à l’ordre d’un simple regard et égraine quelques mélodies avec un doigté semblant souffler quelques directions sur l’ampleur et le volume. Un ravissement. Une atmosphère où la spontanéité et la confiance mutuelle font loi.


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David Linx 


Clin d’œil aux Belges

Le lendemain, ce sera au tour de David Linx et du Brussels Jazz Orchestra de faire vibrer l’audience. « Pour moi, David Linx est un chanteur d’exception qui mérite une plus grande notoriété que celle dont il jouit déjà. Et puis l’occasion était trop belle de faire connaître son programme consacré à Jacques Brel », affirme Laurent Cugny. On se souvient d’ailleurs de leur coopération sur l’opéra-jazz La tectonique des nuages. David Linx chantant Jacques Brel avec le seul big band professionnel de toute la Belgique constitue un sacré clin d’œil à nos voisins du Nord qui n’a pas échappé au directeur artistique du festival. C’est qu’il souhaitait « rappeler notre proximité avec les Belges ». Et le spectacle vaut le détour. Le lendemain, petit tour à l’Atelier des Venterniers où une rencontre est organisée avec des auteurs sur le thème “Le jazz et les mots”. Il y a des livres sur le blues, le jazz et même sur le rock. Stéphane Koechlin, fils de Philippe, est de la partie.

 

Vers un nouveau Marciac ?

Le journaliste et auteur de biographies de James Brown et John Lee Hooker est venu présenter ses livres sur le blues et le rock, mais aussi parler jazz. « Ce festival me fait penser à Marciac qui a commencé dans une fabrique de dépôts de meubles et qui, maintenant est devenu un festival gigantesque
dont toute la France parle. Marciac est un village reculé dans le Gers plus petit qu’ici. Saint-Omer pourrait devenir le nouveau Marciac. Les choses commencent toujours de manière modeste »,
analyse-t-il. Les heures passent et Laurent Cugny, a de plus en plus de mal à cacher sa satisfaction. Quant au maire de la ville, il déambule dans les rues tout sourire en saluant le moindre passant. « C’est une réussite au-delà de tout ce qu’on a espéré. Il y a un véritable élan de la part du public alors que ce vendredi il ne faisait pas très beau », se réjouit le pianiste tout en dédicaçant quelques exemplaires de son livre Une histoire du jazz en France. Tome 1 : du milieu du XIXème siècle à 1929 (Edition Outre Mesure/Novembre 2004). « Ce qui m’intéressait était d’exposer la jeune génération, la nouvelle scène jazz française, mais aussi les jeunes musiciens de la région. La jeunesse donne un supplément d’intérêt. C’est très frais ». On ne le contredira pas. Il semble plutôt sûr qu’une deuxième édition devrait voir le jour l’an prochain compte-tenu du succès de cette première. Le public semblait largement au rendez-vous. Plus d’un millier si l’on en croit les organisateurs avec des visiteurs venus de
Calais, Boulogne, Aire-sur-la-Lys, Hazebrouck et même de Grande-Bretagne. Le samedi soir, jusqu’à près de 3 heures du matin, ça joue dans les bars. Bercé par l’air de A Night In Tunisia, voilà qu’on en oublie qu’il s’agit d’une nuit à Saint-Omer… Katia Touré