Jazz live
Publié le 26 Mai 2013

San Salvador, Bahia de tous les Orixas !

Les murs, les graphs, les façades, les églises -intérieur extérieur- les boutiques, les (nombreux) vieux édifices écroulés comme les chantiers et  jusqu’aux verres de jus de fruit ou même le contenu des assiettes des restaurants « au kilo »: tout le  Pelourinho, quartier populaire de Salvador de Bahia perché au dessus de la Baie de tous les Saints, sous le soleil,  paraît éclater de couleurs vives. Dans un pareil arc en ciel surchauffé le quotidien de ce quartier écrit par Jorge Amado, et si bien chanté par Gilberto Gil vit de rythmes et de mouvements plus intimement secrets.
Balé
Frappes, roulements, peaux, cordes et métal percutées en cycles successifs: tambours et percussions représentent le socle musical unique du Balé Folclórico da Bahia fondé par Walson Botelho et coaché aujourd’hui par José Carlos Arandiba « Zebrinha ». Toutes les pièces du Panthéon des Orixas portent la marque des éléments croisés du folklore bahianais et du candomblé, expression rituelle de la religion africaine traditionnelle de cette cité que l’on dit, au sens donné par Césaire,  la plus « nègre » du Brésil. La vingtaine de jeunes danseuses et danseurs n’ont de cesse, une heure durant, de se lancer dans une ritournelle ébouriffante de pas, sauts, acrobaties sous l’assaut permanent des rythmes de tambours. Dança do fogo pour Xango (Dieu du feu et du tonnerre), Puxada de Rede (chant et danse pratiquées sur les plages  en hommage à Iemanuá, Déesse de la mer) chacun des dix tableaux en représentation  d’Orixas » (divinités africaines) ou de moments de vie (Samba de Roda, danse très sensuelle pour célébrer la femme) donne l’occasion d’exposer costumes, masques, parures, coiffures multiformes et multicolores. Une représentation formelle que l’on ne peut que rapprocher des vingts sculptures de bois du peintre et sculpteur bahianais Carybé, ami de Jorge Amado, exposées au Musée Afro-brésilien de la ville. Originales, bourrées de références imaginaires elles représentent les figures humanisées de tout ce panthéon des Dieux africains.  Le ballet se conclue dans un final en forme d’explosion de figures aériennes et de cris lâchés afin de marquer les batailles fictives de la capoeira, danse de combat et de self défense proche des arts martiaux, héritée d’esclaves bantous d’Afrique de l’ouest importés à Bahia pour récolter le cacao. 
 
Misa
Au Brésil Pentecôte fête officiellement le()esprit(s) saint(s). En signe d’accueil le prêtre vêtu d’une chasuble pourpre étend les bras au dessus de l’autel tel le Christ du Corcovado au dessus de la baie de Rio. Dans l’allée centrale de l’église San Antonio bourrée à craquer des fidèles choisis à cet effet remontent l’assemblée vers le choeur portant à bout de bras  des paniers d’osier remplis de petits pains. Lesquels décrivent au dessus de leurs têtes un balancement régulé à suivre ainsi  le rythme des battements de mains marquant le chant des participants à la cérémonie.  Dans  un mouvement binaire (d’apparence) les voix traduisent la polyrythmie des tambours, tambourins et cloches métal des musiciens installés au pied de l’autel. Le chant monte en intensité, la sueur perle des fronts, la chaleur  se fait d’autant plus étouffante qu’au dehors redouble alors une pluie tropicale torrentielle. Certains fidèles ferment les yeux  pour mieux épouser la scansion des mots, poussés au bord de la transe par la force du chant et de la musique combinés. Les sonorités mélangées de l’accent bahianais, des « alléluias » latins, l’impact des percussions, l’écho des tambours et congas donnent un volume de sons  plutôt baroque  en résonance pleine dans l’enceinte de pierres de l’église. Soudain le célébrant referme ses bras. Les chants se sont tus, les battements de mains ont cessé, les tambours se trouvent posés au sol, tous les paniers de pains déposés en offrande entourent maintenant la grille de l’autel. Le prêtre, dans un mouvement très lent saisit le calice. Les yeux se baissent. La musique n’est plus que total silence. Elle reprendra de plus belle après la communion. En conclusion de la cérémonie, asous l’assaut redoublé des voix et tambours mis en harmonie, tous les petits pains seront distribués de la main à la main..
 
Rite contrarié
Dans les ruelles mal pavées de la colline du tout autour des deux églises phares du centre historique (San Antonio façade peinte bleue azur aux couleurs de la cité, San Francisco décorée de huit cents kilos(!)  d’or récoltés par les missionnaires colonisateurs portugais) la musique marque le Pelourinho de son empreinte. Les gamins apprentis percussionistes d’Olodum, fameuse  école de Salvador capable de rivaliser avec les cariocas du carnaval de Rio, font résonner dans la rue leurs sordos et autres tambours multicolores à même le pavé sous la baguette du chef de batucada devant le siège de l’association. À cent mètres de là, rue Ordem Tercera une boutique d’aspect ordinaire abrite pourtant l’Atelier Percusivo  Mestre Lua Rasta. Diego, jeune artisan fabricant nous explique tout de suite qu’il est totalement interdit de photographier les instruments de percussions (tambours, tambourins, cloches, cachichis, berimbaus etc.) pourtant exposés à la vente « Nous tenons à garder nos secrets de fabrication » se justifie-t-il d’une voix douce. Il nous fait cependant volontiers visiter l’atelier, lui même situé en arrière boutique au bout d’un couloir plutôt sombre: bric à brac apparent de bois bruts ou travaillés, métaux divers, cordes, fils, peaux, tissus, plumes entreposés ou préparés voir déjà collés et fixés au besoin par de fins serre-joints  » Les modèles sont tous différents, dessinés ou conçus au départ par le maître, Lua Rasta »
On l’aura compris musique et célébrations rituelles marquent de leur empreinte formelle la capitale bahianaise. Sauf  qu’ayant eu l’occasion d’évoquer  plus tard dans une conversation la  proximité pour ne pas dire la mixité naturelle du religieux et du profane dans la vie sociale et culturelle de Bahia , Rónei, artiste joaillier et  guide pour l’occasion nous conte cette anecdote : « J’ai vu une émission récemment à la télé. Un membre important de la hiérarchie de l’Eglise Évangélique brésilienne haranguait une assemblée de fidèles. Il leur expliquait qu’il fallait faire des dons à son église pour gagner le droit au Paradis. Il demandait même aux plus pauvres de poser immédiatement devant eux, là sur une table, tout ce qu’ils pouvaient offrir à Dieu. En précisant  qu’ à Sao Paulo il se construisait une immense église pour eux, et qu’il avait un uegent besoin d’argent pour cela. J’ai appris plus tard que pour cette construction les leaders évangélistes du pays avaient fait venir spécialement les pierres d’Israel, on imagine le coût …Au passage le même révérend en profitait pour brandir une menace explicite contre les pratiques rituelles au Brésil: tous les adeptes du candomblé, non seulement ne pourront acheter (sic) leur place au paradis, mais pire, ils iront directement en enfer !  » Signe s’il en était besoin que cette propagande porte ses fruits notamment sur les populations  les plus pauvres de la ville « Longtemps à Sao Paulo au moment de la grande fête du candomblé on ne trouvait plus dans la ville les gombos, le légume local typique nécessaire à la préparation du plat festif traditionnel ajoute le jeune bahianais. Aujourd’hui, pas de problème on peut s’en fournir facilement. C’est donc prouvé désormais, le gombo se vend beaucoup moins bien… »
 
Précheur solitaire
Onze heures : les flashs rouge et bleu vifs du 4X4 de la Policia Turistica très présente dans le quartier crépitent dans la nuit au coeur de la place du 15 novembre à cent cinquante mètres
de la Fondation Jorge Amado, plume légendaire  de Salvador. On sort à peine du café O Cravinho. On y déguste au rythme chaloupé de bossas  ou sambas de savoureuses cachaças parfumées (citron, maracudja, gingembre, cajas) au verre ou à la garafa, tirées directement de belles bariques de bois noir. De l’autre côté de la place, sous la toile d’un restaurant d’allure plutôt cheap,  un chanteur à la voix sucrée  vient d’interpréter les vingt chanson cultes de Jobim, Joao Bosco, Jorge Ben etc. ajoutant en offrande sur sa guitare ces drôles d’accord diminués qui font le sel de la musique brésilienne. Chaque client  jeune ou vieux, homme ou femme en connaît par cœur paroles et musique. Clarindo Silva vient de faire son entrée dans l’établissement au bras d’une ravissante. Costard et chaussures blanches, cravate bleue, lunettes de métal cerclées, barbichette argentée figurant ainsi une sorte de copie conforme d’un Gandhi qui se voudrait dandy, le patron du café restaurant A Cantina de Lua, se faufile lestement entre les chaises et table de plastique jaune. Sur la petite estrade de bois le chanteur du soir lui tend son micro non sans une déférence marquée. Le speech démarre aussitôt centré sur la nécessité vitale de la culture brésilienne, le rôle historique de Salvador de Bahia dans la création culturelle depuis la fin de l’esclavage, la mission  dévolue au Pelourinho, quartier fêtiche, l’ambition de son établissement dans la perpétuation de cette tradition créatrice, les difficultés pour lui à financer ces actions.  Le poête urbain et preacher rappeur un peu illuminé  monologue ainsi dans son micro depuis plus de vingt minutes  fort et fier d’une conviction ininterrompue  » Je veux vous parler de notre culture de Bahia, je la sens battre en mon âme, je veux convaincre le maire… »  L’écho de sa voix sinusoidale rebondit sur la place mal éclairée tandis que les bouteilles de bière des clients un peu lassés par la longueur du propos s’empilent sous les tables, à même un sol de terre rouge à la propreté limite. Dans les têtes gorgées nuitamment de caipirinhas ou cachaças (alcool de canne) valse sans doute la nostalgie de la mélodie de Girl from Ipanema ou Aguas do março. Comme d’autres sans doute on aurait aimé avoir pu goûter ce soir là aussi au concert de Caetano Veloso présent sur la scène du théâtre Castro Alves, plus bas vers la mer. Peine perdue: il était sold out de toutes façons. 
Sur le chemin du retour vers  la Pousada, notre maison d’hôte, l’air de la nuit fleure bon la douceur. En foulant les pavés disjoints du centre historique on ne sait toujours pas si demain on pourra ou non manger ces fameux gombos, légume moelleux parfait pour accompagner un plat de camaraos (crevettes) ou de polvo (poulpe) bien pimenté sur une terrasse en bord de mer. Histoire de pouvoir observer à plaisir les surfeurs black and beige,  au rythme des vagues, danser une drôle de samba…
 
Robert Latxague

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Les murs, les graphs, les façades, les églises -intérieur extérieur- les boutiques, les (nombreux) vieux édifices écroulés comme les chantiers et  jusqu’aux verres de jus de fruit ou même le contenu des assiettes des restaurants « au kilo »: tout le  Pelourinho, quartier populaire de Salvador de Bahia perché au dessus de la Baie de tous les Saints, sous le soleil,  paraît éclater de couleurs vives. Dans un pareil arc en ciel surchauffé le quotidien de ce quartier écrit par Jorge Amado, et si bien chanté par Gilberto Gil vit de rythmes et de mouvements plus intimement secrets.
Balé
Frappes, roulements, peaux, cordes et métal percutées en cycles successifs: tambours et percussions représentent le socle musical unique du Balé Folclórico da Bahia fondé par Walson Botelho et coaché aujourd’hui par José Carlos Arandiba « Zebrinha ». Toutes les pièces du Panthéon des Orixas portent la marque des éléments croisés du folklore bahianais et du candomblé, expression rituelle de la religion africaine traditionnelle de cette cité que l’on dit, au sens donné par Césaire,  la plus « nègre » du Brésil. La vingtaine de jeunes danseuses et danseurs n’ont de cesse, une heure durant, de se lancer dans une ritournelle ébouriffante de pas, sauts, acrobaties sous l’assaut permanent des rythmes de tambours. Dança do fogo pour Xango (Dieu du feu et du tonnerre), Puxada de Rede (chant et danse pratiquées sur les plages  en hommage à Iemanuá, Déesse de la mer) chacun des dix tableaux en représentation  d’Orixas » (divinités africaines) ou de moments de vie (Samba de Roda, danse très sensuelle pour célébrer la femme) donne l’occasion d’exposer costumes, masques, parures, coiffures multiformes et multicolores. Une représentation formelle que l’on ne peut que rapprocher des vingts sculptures de bois du peintre et sculpteur bahianais Carybé, ami de Jorge Amado, exposées au Musée Afro-brésilien de la ville. Originales, bourrées de références imaginaires elles représentent les figures humanisées de tout ce panthéon des Dieux africains.  Le ballet se conclue dans un final en forme d’explosion de figures aériennes et de cris lâchés afin de marquer les batailles fictives de la capoeira, danse de combat et de self défense proche des arts martiaux, héritée d’esclaves bantous d’Afrique de l’ouest importés à Bahia pour récolter le cacao. 
 
Misa
Au Brésil Pentecôte fête officiellement le()esprit(s) saint(s). En signe d’accueil le prêtre vêtu d’une chasuble pourpre étend les bras au dessus de l’autel tel le Christ du Corcovado au dessus de la baie de Rio. Dans l’allée centrale de l’église San Antonio bourrée à craquer des fidèles choisis à cet effet remontent l’assemblée vers le choeur portant à bout de bras  des paniers d’osier remplis de petits pains. Lesquels décrivent au dessus de leurs têtes un balancement régulé à suivre ainsi  le rythme des battements de mains marquant le chant des participants à la cérémonie.  Dans  un mouvement binaire (d’apparence) les voix traduisent la polyrythmie des tambours, tambourins et cloches métal des musiciens installés au pied de l’autel. Le chant monte en intensité, la sueur perle des fronts, la chaleur  se fait d’autant plus étouffante qu’au dehors redouble alors une pluie tropicale torrentielle. Certains fidèles ferment les yeux  pour mieux épouser la scansion des mots, poussés au bord de la transe par la force du chant et de la musique combinés. Les sonorités mélangées de l’accent bahianais, des « alléluias » latins, l’impact des percussions, l’écho des tambours et congas donnent un volume de sons  plutôt baroque  en résonance pleine dans l’enceinte de pierres de l’église. Soudain le célébrant referme ses bras. Les chants se sont tus, les battements de mains ont cessé, les tambours se trouvent posés au sol, tous les paniers de pains déposés en offrande entourent maintenant la grille de l’autel. Le prêtre, dans un mouvement très lent saisit le calice. Les yeux se baissent. La musique n’est plus que total silence. Elle reprendra de plus belle après la communion. En conclusion de la cérémonie, asous l’assaut redoublé des voix et tambours mis en harmonie, tous les petits pains seront distribués de la main à la main..
 
Rite contrarié
Dans les ruelles mal pavées de la colline du tout autour des deux églises phares du centre historique (San Antonio façade peinte bleue azur aux couleurs de la cité, San Francisco décorée de huit cents kilos(!)  d’or récoltés par les missionnaires colonisateurs portugais) la musique marque le Pelourinho de son empreinte. Les gamins apprentis percussionistes d’Olodum, fameuse  école de Salvador capable de rivaliser avec les cariocas du carnaval de Rio, font résonner dans la rue leurs sordos et autres tambours multicolores à même le pavé sous la baguette du chef de batucada devant le siège de l’association. À cent mètres de là, rue Ordem Tercera une boutique d’aspect ordinaire abrite pourtant l’Atelier Percusivo  Mestre Lua Rasta. Diego, jeune artisan fabricant nous explique tout de suite qu’il est totalement interdit de photographier les instruments de percussions (tambours, tambourins, cloches, cachichis, berimbaus etc.) pourtant exposés à la vente « Nous tenons à garder nos secrets de fabrication » se justifie-t-il d’une voix douce. Il nous fait cependant volontiers visiter l’atelier, lui même situé en arrière boutique au bout d’un couloir plutôt sombre: bric à brac apparent de bois bruts ou travaillés, métaux divers, cordes, fils, peaux, tissus, plumes entreposés ou préparés voir déjà collés et fixés au besoin par de fins serre-joints  » Les modèles sont tous différents, dessinés ou conçus au départ par le maître, Lua Rasta »
On l’aura compris musique et célébrations rituelles marquent de leur empreinte formelle la capitale bahianaise. Sauf  qu’ayant eu l’occasion d’évoquer  plus tard dans une conversation la  proximité pour ne pas dire la mixité naturelle du religieux et du profane dans la vie sociale et culturelle de Bahia , Rónei, artiste joaillier et  guide pour l’occasion nous conte cette anecdote : « J’ai vu une émission récemment à la télé. Un membre important de la hiérarchie de l’Eglise Évangélique brésilienne haranguait une assemblée de fidèles. Il leur expliquait qu’il fallait faire des dons à son église pour gagner le droit au Paradis. Il demandait même aux plus pauvres de poser immédiatement devant eux, là sur une table, tout ce qu’ils pouvaient offrir à Dieu. En précisant  qu’ à Sao Paulo il se construisait une immense église pour eux, et qu’il avait un uegent besoin d’argent pour cela. J’ai appris plus tard que pour cette construction les leaders évangélistes du pays avaient fait venir spécialement les pierres d’Israel, on imagine le coût …Au passage le même révérend en profitait pour brandir une menace explicite contre les pratiques rituelles au Brésil: tous les adeptes du candomblé, non seulement ne pourront acheter (sic) leur place au paradis, mais pire, ils iront directement en enfer !  » Signe s’il en était besoin que cette propagande porte ses fruits notamment sur les populations  les plus pauvres de la ville « Longtemps à Sao Paulo au moment de la grande fête du candomblé on ne trouvait plus dans la ville les gombos, le légume local typique nécessaire à la préparation du plat festif traditionnel ajoute le jeune bahianais. Aujourd’hui, pas de problème on peut s’en fournir facilement. C’est donc prouvé désormais, le gombo se vend beaucoup moins bien… »
 
Précheur solitaire
Onze heures : les flashs rouge et bleu vifs du 4X4 de la Policia Turistica très présente dans le quartier crépitent dans la nuit au coeur de la place du 15 novembre à cent cinquante mètres
de la Fondation Jorge Amado, plume légendaire  de Salvador. On sort à peine du café O Cravinho. On y déguste au rythme chaloupé de bossas  ou sambas de savoureuses cachaças parfumées (citron, maracudja, gingembre, cajas) au verre ou à la garafa, tirées directement de belles bariques de bois noir. De l’autre côté de la place, sous la toile d’un restaurant d’allure plutôt cheap,  un chanteur à la voix sucrée  vient d’interpréter les vingt chanson cultes de Jobim, Joao Bosco, Jorge Ben etc. ajoutant en offrande sur sa guitare ces drôles d’accord diminués qui font le sel de la musique brésilienne. Chaque client  jeune ou vieux, homme ou femme en connaît par cœur paroles et musique. Clarindo Silva vient de faire son entrée dans l’établissement au bras d’une ravissante. Costard et chaussures blanches, cravate bleue, lunettes de métal cerclées, barbichette argentée figurant ainsi une sorte de copie conforme d’un Gandhi qui se voudrait dandy, le patron du café restaurant A Cantina de Lua, se faufile lestement entre les chaises et table de plastique jaune. Sur la petite estrade de bois le chanteur du soir lui tend son micro non sans une déférence marquée. Le speech démarre aussitôt centré sur la nécessité vitale de la culture brésilienne, le rôle historique de Salvador de Bahia dans la création culturelle depuis la fin de l’esclavage, la mission  dévolue au Pelourinho, quartier fêtiche, l’ambition de son établissement dans la perpétuation de cette tradition créatrice, les difficultés pour lui à financer ces actions.  Le poête urbain et preacher rappeur un peu illuminé  monologue ainsi dans son micro depuis plus de vingt minutes  fort et fier d’une conviction ininterrompue  » Je veux vous parler de notre culture de Bahia, je la sens battre en mon âme, je veux convaincre le maire… »  L’écho de sa voix sinusoidale rebondit sur la place mal éclairée tandis que les bouteilles de bière des clients un peu lassés par la longueur du propos s’empilent sous les tables, à même un sol de terre rouge à la propreté limite. Dans les têtes gorgées nuitamment de caipirinhas ou cachaças (alcool de canne) valse sans doute la nostalgie de la mélodie de Girl from Ipanema ou Aguas do março. Comme d’autres sans doute on aurait aimé avoir pu goûter ce soir là aussi au concert de Caetano Veloso présent sur la scène du théâtre Castro Alves, plus bas vers la mer. Peine perdue: il était sold out de toutes façons. 
Sur le chemin du retour vers  la Pousada, notre maison d’hôte, l’air de la nuit fleure bon la douceur. En foulant les pavés disjoints du centre historique on ne sait toujours pas si demain on pourra ou non manger ces fameux gombos, légume moelleux parfait pour accompagner un plat de camaraos (crevettes) ou de polvo (poulpe) bien pimenté sur une terrasse en bord de mer. Histoire de pouvoir observer à plaisir les surfeurs black and beige,  au rythme des vagues, danser une drôle de samba…
 
Robert Latxague

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Les murs, les graphs, les façades, les églises -intérieur extérieur- les boutiques, les (nombreux) vieux édifices écroulés comme les chantiers et  jusqu’aux verres de jus de fruit ou même le contenu des assiettes des restaurants « au kilo »: tout le  Pelourinho, quartier populaire de Salvador de Bahia perché au dessus de la Baie de tous les Saints, sous le soleil,  paraît éclater de couleurs vives. Dans un pareil arc en ciel surchauffé le quotidien de ce quartier écrit par Jorge Amado, et si bien chanté par Gilberto Gil vit de rythmes et de mouvements plus intimement secrets.
Balé
Frappes, roulements, peaux, cordes et métal percutées en cycles successifs: tambours et percussions représentent le socle musical unique du Balé Folclórico da Bahia fondé par Walson Botelho et coaché aujourd’hui par José Carlos Arandiba « Zebrinha ». Toutes les pièces du Panthéon des Orixas portent la marque des éléments croisés du folklore bahianais et du candomblé, expression rituelle de la religion africaine traditionnelle de cette cité que l’on dit, au sens donné par Césaire,  la plus « nègre » du Brésil. La vingtaine de jeunes danseuses et danseurs n’ont de cesse, une heure durant, de se lancer dans une ritournelle ébouriffante de pas, sauts, acrobaties sous l’assaut permanent des rythmes de tambours. Dança do fogo pour Xango (Dieu du feu et du tonnerre), Puxada de Rede (chant et danse pratiquées sur les plages  en hommage à Iemanuá, Déesse de la mer) chacun des dix tableaux en représentation  d’Orixas » (divinités africaines) ou de moments de vie (Samba de Roda, danse très sensuelle pour célébrer la femme) donne l’occasion d’exposer costumes, masques, parures, coiffures multiformes et multicolores. Une représentation formelle que l’on ne peut que rapprocher des vingts sculptures de bois du peintre et sculpteur bahianais Carybé, ami de Jorge Amado, exposées au Musée Afro-brésilien de la ville. Originales, bourrées de références imaginaires elles représentent les figures humanisées de tout ce panthéon des Dieux africains.  Le ballet se conclue dans un final en forme d’explosion de figures aériennes et de cris lâchés afin de marquer les batailles fictives de la capoeira, danse de combat et de self défense proche des arts martiaux, héritée d’esclaves bantous d’Afrique de l’ouest importés à Bahia pour récolter le cacao. 
 
Misa
Au Brésil Pentecôte fête officiellement le()esprit(s) saint(s). En signe d’accueil le prêtre vêtu d’une chasuble pourpre étend les bras au dessus de l’autel tel le Christ du Corcovado au dessus de la baie de Rio. Dans l’allée centrale de l’église San Antonio bourrée à craquer des fidèles choisis à cet effet remontent l’assemblée vers le choeur portant à bout de bras  des paniers d’osier remplis de petits pains. Lesquels décrivent au dessus de leurs têtes un balancement régulé à suivre ainsi  le rythme des battements de mains marquant le chant des participants à la cérémonie.  Dans  un mouvement binaire (d’apparence) les voix traduisent la polyrythmie des tambours, tambourins et cloches métal des musiciens installés au pied de l’autel. Le chant monte en intensité, la sueur perle des fronts, la chaleur  se fait d’autant plus étouffante qu’au dehors redouble alors une pluie tropicale torrentielle. Certains fidèles ferment les yeux  pour mieux épouser la scansion des mots, poussés au bord de la transe par la force du chant et de la musique combinés. Les sonorités mélangées de l’accent bahianais, des « alléluias » latins, l’impact des percussions, l’écho des tambours et congas donnent un volume de sons  plutôt baroque  en résonance pleine dans l’enceinte de pierres de l’église. Soudain le célébrant referme ses bras. Les chants se sont tus, les battements de mains ont cessé, les tambours se trouvent posés au sol, tous les paniers de pains déposés en offrande entourent maintenant la grille de l’autel. Le prêtre, dans un mouvement très lent saisit le calice. Les yeux se baissent. La musique n’est plus que total silence. Elle reprendra de plus belle après la communion. En conclusion de la cérémonie, asous l’assaut redoublé des voix et tambours mis en harmonie, tous les petits pains seront distribués de la main à la main..
 
Rite contrarié
Dans les ruelles mal pavées de la colline du tout autour des deux églises phares du centre historique (San Antonio façade peinte bleue azur aux couleurs de la cité, San Francisco décorée de huit cents kilos(!)  d’or récoltés par les missionnaires colonisateurs portugais) la musique marque le Pelourinho de son empreinte. Les gamins apprentis percussionistes d’Olodum, fameuse  école de Salvador capable de rivaliser avec les cariocas du carnaval de Rio, font résonner dans la rue leurs sordos et autres tambours multicolores à même le pavé sous la baguette du chef de batucada devant le siège de l’association. À cent mètres de là, rue Ordem Tercera une boutique d’aspect ordinaire abrite pourtant l’Atelier Percusivo  Mestre Lua Rasta. Diego, jeune artisan fabricant nous explique tout de suite qu’il est totalement interdit de photographier les instruments de percussions (tambours, tambourins, cloches, cachichis, berimbaus etc.) pourtant exposés à la vente « Nous tenons à garder nos secrets de fabrication » se justifie-t-il d’une voix douce. Il nous fait cependant volontiers visiter l’atelier, lui même situé en arrière boutique au bout d’un couloir plutôt sombre: bric à brac apparent de bois bruts ou travaillés, métaux divers, cordes, fils, peaux, tissus, plumes entreposés ou préparés voir déjà collés et fixés au besoin par de fins serre-joints  » Les modèles sont tous différents, dessinés ou conçus au départ par le maître, Lua Rasta »
On l’aura compris musique et célébrations rituelles marquent de leur empreinte formelle la capitale bahianaise. Sauf  qu’ayant eu l’occasion d’évoquer  plus tard dans une conversation la  proximité pour ne pas dire la mixité naturelle du religieux et du profane dans la vie sociale et culturelle de Bahia , Rónei, artiste joaillier et  guide pour l’occasion nous conte cette anecdote : « J’ai vu une émission récemment à la télé. Un membre important de la hiérarchie de l’Eglise Évangélique brésilienne haranguait une assemblée de fidèles. Il leur expliquait qu’il fallait faire des dons à son église pour gagner le droit au Paradis. Il demandait même aux plus pauvres de poser immédiatement devant eux, là sur une table, tout ce qu’ils pouvaient offrir à Dieu. En précisant  qu’ à Sao Paulo il se construisait une immense église pour eux, et qu’il avait un uegent besoin d’argent pour cela. J’ai appris plus tard que pour cette construction les leaders évangélistes du pays avaient fait venir spécialement les pierres d’Israel, on imagine le coût …Au passage le même révérend en profitait pour brandir une menace explicite contre les pratiques rituelles au Brésil: tous les adeptes du candomblé, non seulement ne pourront acheter (sic) leur place au paradis, mais pire, ils iront directement en enfer !  » Signe s’il en était besoin que cette propagande porte ses fruits notamment sur les populations  les plus pauvres de la ville « Longtemps à Sao Paulo au moment de la grande fête du candomblé on ne trouvait plus dans la ville les gombos, le légume local typique nécessaire à la préparation du plat festif traditionnel ajoute le jeune bahianais. Aujourd’hui, pas de problème on peut s’en fournir facilement. C’est donc prouvé désormais, le gombo se vend beaucoup moins bien… »
 
Précheur solitaire
Onze heures : les flashs rouge et bleu vifs du 4X4 de la Policia Turistica très présente dans le quartier crépitent dans la nuit au coeur de la place du 15 novembre à cent cinquante mètres
de la Fondation Jorge Amado, plume légendaire  de Salvador. On sort à peine du café O Cravinho. On y déguste au rythme chaloupé de bossas  ou sambas de savoureuses cachaças parfumées (citron, maracudja, gingembre, cajas) au verre ou à la garafa, tirées directement de belles bariques de bois noir. De l’autre côté de la place, sous la toile d’un restaurant d’allure plutôt cheap,  un chanteur à la voix sucrée  vient d’interpréter les vingt chanson cultes de Jobim, Joao Bosco, Jorge Ben etc. ajoutant en offrande sur sa guitare ces drôles d’accord diminués qui font le sel de la musique brésilienne. Chaque client  jeune ou vieux, homme ou femme en connaît par cœur paroles et musique. Clarindo Silva vient de faire son entrée dans l’établissement au bras d’une ravissante. Costard et chaussures blanches, cravate bleue, lunettes de métal cerclées, barbichette argentée figurant ainsi une sorte de copie conforme d’un Gandhi qui se voudrait dandy, le patron du café restaurant A Cantina de Lua, se faufile lestement entre les chaises et table de plastique jaune. Sur la petite estrade de bois le chanteur du soir lui tend son micro non sans une déférence marquée. Le speech démarre aussitôt centré sur la nécessité vitale de la culture brésilienne, le rôle historique de Salvador de Bahia dans la création culturelle depuis la fin de l’esclavage, la mission  dévolue au Pelourinho, quartier fêtiche, l’ambition de son établissement dans la perpétuation de cette tradition créatrice, les difficultés pour lui à financer ces actions.  Le poête urbain et preacher rappeur un peu illuminé  monologue ainsi dans son micro depuis plus de vingt minutes  fort et fier d’une conviction ininterrompue  » Je veux vous parler de notre culture de Bahia, je la sens battre en mon âme, je veux convaincre le maire… »  L’écho de sa voix sinusoidale rebondit sur la place mal éclairée tandis que les bouteilles de bière des clients un peu lassés par la longueur du propos s’empilent sous les tables, à même un sol de terre rouge à la propreté limite. Dans les têtes gorgées nuitamment de caipirinhas ou cachaças (alcool de canne) valse sans doute la nostalgie de la mélodie de Girl from Ipanema ou Aguas do março. Comme d’autres sans doute on aurait aimé avoir pu goûter ce soir là aussi au concert de Caetano Veloso présent sur la scène du théâtre Castro Alves, plus bas vers la mer. Peine perdue: il était sold out de toutes façons. 
Sur le chemin du retour vers  la Pousada, notre maison d’hôte, l’air de la nuit fleure bon la douceur. En foulant les pavés disjoints du centre historique on ne sait toujours pas si demain on pourra ou non manger ces fameux gombos, légume moelleux parfait pour accompagner un plat de camaraos (crevettes) ou de polvo (poulpe) bien pimenté sur une terrasse en bord de mer. Histoire de pouvoir observer à plaisir les surfeurs black and beige,  au rythme des vagues, danser une drôle de samba…
 
Robert Latxague

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Les murs, les graphs, les façades, les églises -intérieur extérieur- les boutiques, les (nombreux) vieux édifices écroulés comme les chantiers et  jusqu’aux verres de jus de fruit ou même le contenu des assiettes des restaurants « au kilo »: tout le  Pelourinho, quartier populaire de Salvador de Bahia perché au dessus de la Baie de tous les Saints, sous le soleil,  paraît éclater de couleurs vives. Dans un pareil arc en ciel surchauffé le quotidien de ce quartier écrit par Jorge Amado, et si bien chanté par Gilberto Gil vit de rythmes et de mouvements plus intimement secrets.
Balé
Frappes, roulements, peaux, cordes et métal percutées en cycles successifs: tambours et percussions représentent le socle musical unique du Balé Folclórico da Bahia fondé par Walson Botelho et coaché aujourd’hui par José Carlos Arandiba « Zebrinha ». Toutes les pièces du Panthéon des Orixas portent la marque des éléments croisés du folklore bahianais et du candomblé, expression rituelle de la religion africaine traditionnelle de cette cité que l’on dit, au sens donné par Césaire,  la plus « nègre » du Brésil. La vingtaine de jeunes danseuses et danseurs n’ont de cesse, une heure durant, de se lancer dans une ritournelle ébouriffante de pas, sauts, acrobaties sous l’assaut permanent des rythmes de tambours. Dança do fogo pour Xango (Dieu du feu et du tonnerre), Puxada de Rede (chant et danse pratiquées sur les plages  en hommage à Iemanuá, Déesse de la mer) chacun des dix tableaux en représentation  d’Orixas » (divinités africaines) ou de moments de vie (Samba de Roda, danse très sensuelle pour célébrer la femme) donne l’occasion d’exposer costumes, masques, parures, coiffures multiformes et multicolores. Une représentation formelle que l’on ne peut que rapprocher des vingts sculptures de bois du peintre et sculpteur bahianais Carybé, ami de Jorge Amado, exposées au Musée Afro-brésilien de la ville. Originales, bourrées de références imaginaires elles représentent les figures humanisées de tout ce panthéon des Dieux africains.  Le ballet se conclue dans un final en forme d’explosion de figures aériennes et de cris lâchés afin de marquer les batailles fictives de la capoeira, danse de combat et de self défense proche des arts martiaux, héritée d’esclaves bantous d’Afrique de l’ouest importés à Bahia pour récolter le cacao. 
 
Misa
Au Brésil Pentecôte fête officiellement le()esprit(s) saint(s). En signe d’accueil le prêtre vêtu d’une chasuble pourpre étend les bras au dessus de l’autel tel le Christ du Corcovado au dessus de la baie de Rio. Dans l’allée centrale de l’église San Antonio bourrée à craquer des fidèles choisis à cet effet remontent l’assemblée vers le choeur portant à bout de bras  des paniers d’osier remplis de petits pains. Lesquels décrivent au dessus de leurs têtes un balancement régulé à suivre ainsi  le rythme des battements de mains marquant le chant des participants à la cérémonie.  Dans  un mouvement binaire (d’apparence) les voix traduisent la polyrythmie des tambours, tambourins et cloches métal des musiciens installés au pied de l’autel. Le chant monte en intensité, la sueur perle des fronts, la chaleur  se fait d’autant plus étouffante qu’au dehors redouble alors une pluie tropicale torrentielle. Certains fidèles ferment les yeux  pour mieux épouser la scansion des mots, poussés au bord de la transe par la force du chant et de la musique combinés. Les sonorités mélangées de l’accent bahianais, des « alléluias » latins, l’impact des percussions, l’écho des tambours et congas donnent un volume de sons  plutôt baroque  en résonance pleine dans l’enceinte de pierres de l’église. Soudain le célébrant referme ses bras. Les chants se sont tus, les battements de mains ont cessé, les tambours se trouvent posés au sol, tous les paniers de pains déposés en offrande entourent maintenant la grille de l’autel. Le prêtre, dans un mouvement très lent saisit le calice. Les yeux se baissent. La musique n’est plus que total silence. Elle reprendra de plus belle après la communion. En conclusion de la cérémonie, asous l’assaut redoublé des voix et tambours mis en harmonie, tous les petits pains seront distribués de la main à la main..
 
Rite contrarié
Dans les ruelles mal pavées de la colline du tout autour des deux églises phares du centre historique (San Antonio façade peinte bleue azur aux couleurs de la cité, San Francisco décorée de huit cents kilos(!)  d’or récoltés par les missionnaires colonisateurs portugais) la musique marque le Pelourinho de son empreinte. Les gamins apprentis percussionistes d’Olodum, fameuse  école de Salvador capable de rivaliser avec les cariocas du carnaval de Rio, font résonner dans la rue leurs sordos et autres tambours multicolores à même le pavé sous la baguette du chef de batucada devant le siège de l’association. À cent mètres de là, rue Ordem Tercera une boutique d’aspect ordinaire abrite pourtant l’Atelier Percusivo  Mestre Lua Rasta. Diego, jeune artisan fabricant nous explique tout de suite qu’il est totalement interdit de photographier les instruments de percussions (tambours, tambourins, cloches, cachichis, berimbaus etc.) pourtant exposés à la vente « Nous tenons à garder nos secrets de fabrication » se justifie-t-il d’une voix douce. Il nous fait cependant volontiers visiter l’atelier, lui même situé en arrière boutique au bout d’un couloir plutôt sombre: bric à brac apparent de bois bruts ou travaillés, métaux divers, cordes, fils, peaux, tissus, plumes entreposés ou préparés voir déjà collés et fixés au besoin par de fins serre-joints  » Les modèles sont tous différents, dessinés ou conçus au départ par le maître, Lua Rasta »
On l’aura compris musique et célébrations rituelles marquent de leur empreinte formelle la capitale bahianaise. Sauf  qu’ayant eu l’occasion d’évoquer  plus tard dans une conversation la  proximité pour ne pas dire la mixité naturelle du religieux et du profane dans la vie sociale et culturelle de Bahia , Rónei, artiste joaillier et  guide pour l’occasion nous conte cette anecdote : « J’ai vu une émission récemment à la télé. Un membre important de la hiérarchie de l’Eglise Évangélique brésilienne haranguait une assemblée de fidèles. Il leur expliquait qu’il fallait faire des dons à son église pour gagner le droit au Paradis. Il demandait même aux plus pauvres de poser immédiatement devant eux, là sur une table, tout ce qu’ils pouvaient offrir à Dieu. En précisant  qu’ à Sao Paulo il se construisait une immense église pour eux, et qu’il avait un uegent besoin d’argent pour cela. J’ai appris plus tard que pour cette construction les leaders évangélistes du pays avaient fait venir spécialement les pierres d’Israel, on imagine le coût …Au passage le même révérend en profitait pour brandir une menace explicite contre les pratiques rituelles au Brésil: tous les adeptes du candomblé, non seulement ne pourront acheter (sic) leur place au paradis, mais pire, ils iront directement en enfer !  » Signe s’il en était besoin que cette propagande porte ses fruits notamment sur les populations  les plus pauvres de la ville « Longtemps à Sao Paulo au moment de la grande fête du candomblé on ne trouvait plus dans la ville les gombos, le légume local typique nécessaire à la préparation du plat festif traditionnel ajoute le jeune bahianais. Aujourd’hui, pas de problème on peut s’en fournir facilement. C’est donc prouvé désormais, le gombo se vend beaucoup moins bien… »
 
Précheur solitaire
Onze heures : les flashs rouge et bleu vifs du 4X4 de la Policia Turistica très présente dans le quartier crépitent dans la nuit au coeur de la place du 15 novembre à cent cinquante mètres
de la Fondation Jorge Amado, plume légendaire  de Salvador. On sort à peine du café O Cravinho. On y déguste au rythme chaloupé de bossas  ou sambas de savoureuses cachaças parfumées (citron, maracudja, gingembre, cajas) au verre ou à la garafa, tirées directement de belles bariques de bois noir. De l’autre côté de la place, sous la toile d’un restaurant d’allure plutôt cheap,  un chanteur à la voix sucrée  vient d’interpréter les vingt chanson cultes de Jobim, Joao Bosco, Jorge Ben etc. ajoutant en offrande sur sa guitare ces drôles d’accord diminués qui font le sel de la musique brésilienne. Chaque client  jeune ou vieux, homme ou femme en connaît par cœur paroles et musique. Clarindo Silva vient de faire son entrée dans l’établissement au bras d’une ravissante. Costard et chaussures blanches, cravate bleue, lunettes de métal cerclées, barbichette argentée figurant ainsi une sorte de copie conforme d’un Gandhi qui se voudrait dandy, le patron du café restaurant A Cantina de Lua, se faufile lestement entre les chaises et table de plastique jaune. Sur la petite estrade de bois le chanteur du soir lui tend son micro non sans une déférence marquée. Le speech démarre aussitôt centré sur la nécessité vitale de la culture brésilienne, le rôle historique de Salvador de Bahia dans la création culturelle depuis la fin de l’esclavage, la mission  dévolue au Pelourinho, quartier fêtiche, l’ambition de son établissement dans la perpétuation de cette tradition créatrice, les difficultés pour lui à financer ces actions.  Le poête urbain et preacher rappeur un peu illuminé  monologue ainsi dans son micro depuis plus de vingt minutes  fort et fier d’une conviction ininterrompue  » Je veux vous parler de notre culture de Bahia, je la sens battre en mon âme, je veux convaincre le maire… »  L’écho de sa voix sinusoidale rebondit sur la place mal éclairée tandis que les bouteilles de bière des clients un peu lassés par la longueur du propos s’empilent sous les tables, à même un sol de terre rouge à la propreté limite. Dans les têtes gorgées nuitamment de caipirinhas ou cachaças (alcool de canne) valse sans doute la nostalgie de la mélodie de Girl from Ipanema ou Aguas do março. Comme d’autres sans doute on aurait aimé avoir pu goûter ce soir là aussi au concert de Caetano Veloso présent sur la scène du théâtre Castro Alves, plus bas vers la mer. Peine perdue: il était sold out de toutes façons. 
Sur le chemin du retour vers  la Pousada, notre maison d’hôte, l’air de la nuit fleure bon la douceur. En foulant les pavés disjoints du centre historique on ne sait toujours pas si demain on pourra ou non manger ces fameux gombos, légume moelleux parfait pour accompagner un plat de camaraos (crevettes) ou de polvo (poulpe) bien pimenté sur une terrasse en bord de mer. Histoire de pouvoir observer à plaisir les surfeurs black and beige,  au rythme des vagues, danser une drôle de samba…
 
Robert Latxague