Jazz live
Publié le 5 Juil 2016

UNE SOIRÉE VIENNOISE : LISA SIMONE & RANDY WESTON

Le 4 juillet, votre serviteur faisait escale à Vienne (Isère) pour une soirée du festival. Après un prélude en fin d’après-midi sur la scène des Jardins de Cybèle, et un sympathique big band amateur du Maryland, un peu criard mais très carré, et une aimable rencontre de la presse avec Lisa Simone, animée avec tact par Robert Lapassade, viendrait l’obscur objet du désir : ce concert qui rassemblerait l’ardente Lisa Simone, en première partie, et ensuite le trop rare Randy Weston.

Columbia Jazz Band  Columbia Jazz Band aux Jardins de Cybèle

LISA SIMONE « My World »

Lisa Simone (voix), Hervé Samb (guitare), Reggie Washington (contrebasse & guitare basse), Sonny Troupé (batterie)

Festival « Jazz à Vienne », Théâtre antique, 4 juillet, 20h30

Lisa Simone, de la scène  à l'écran      Lisa Simone, de la scène à l’écran

Pour son concert, Lisa Simone avait choisi pour intitulé « My World », également le titre de son tout récent CD. Et très naturellement, elle puise majoritairement dans le répertoire de ce disque. Alternant ballades assez folky et vigueur rythm’n’blues, elle va très vite aussi évoquer, sobrement, sa mère, en reprenant avec force Ain’t Got No I got Life. Dans l’entretien qu’elle a accordé en fin d’après-midi, entre la balance et le concert, à Robert Lapassade, en présence de la presse, la chanteuse a beaucoup insisté sur la manière dont elle s’était reconstruite, dans notre pays et depuis 4 ou 5 ans, en tournant la page d’une enfance compliquée, et d’un héritage forcément écrasant, en retapant la maison de Carry-le-Rouet, laissée à l’abandon à la mort de Nina Simone. Et c’est pour et comme elle-même, maintenant, qu’elle s’affirme avec éclat. Quand elle chante This Place, ce lieu et ce pays où elle est redevenue elle-même, elle s’adresse en prélude au public : « Ce lieu, dit-elle, ce n’est pas seulement ma maison, c’est mon cœur, et le temps de guérir toutes les blessures ». Un adieu aux larmes en quelque sorte, auquel nous participons en l’écoutant. L’atmosphère musicale est très soul music, mais comme elle le dit volontiers, ce mot renvoie pour elle prioritairement à la force d’âme, et au pouvoir de communiquer avec le public. Son empathie est extrême, et qu’elle évoque son nouveau monde intérieur, pacifié (la chanson My World), ou qu’elle reprenne d’une manière très personnelle le très beau Suzanne de Leonard Cohen (qu’elle donne ici sous influence caribéenne, entre reggae et calypso), le public la suit mot à mot. Le groupe est très soudé : la succession des concerts leur a donné une vraie cohésion, et chaque soliste force l’admiration : Reggie Washington en faisant chanter sa guitare basse lors d’une très intense introduction, Hervé Samb en parsemant le concert de solos incendiaires et très élaborés ; et Sonny Troupé en jouant sur sa batterie des paysages de percussions, entre toms et wood-blocks, avec une infinie subtilité. Tout cela se conclut avec une chanson torride, à l’arrachée, avec descente prolongée dans le public où Lisa serre des mains et donne des accolades sans cesser de chanter, sollicitant même la voix du public pour des riffs bien en place. Ovation verticale, évidemment, et amplement méritée, suivi d’un rappel où elle reprend Work Song, qui figurait déjà en 2008 sur le disque « Simone on Simone ». Un disque un peu absent de ses bio-discographies, et que nous aimons pourtant, même si elle n’y était pas encore tout à fait elle-même….

Lisa à contre-jour, pendant la balance      Lisa à contre-jour, pendant la balance

RANDY WESTON African Rhythms 5tet

Randy Weston (piano), TK Blue alias Talib Kibwe (saxophone alto, flûte), Billy Harper (saxophone ténor), Alex Blake (contrebasse), Neil Clarke (percussions)

Invités :

Cheick Tidiane Seck (piano électrique, synthétiseur, orgue), Ablaye Cissoko (kora), Mohamed Abozekry (oud)

Festival « Jazz à Vienne », Théâtre antique, 4 juillet, 22h

R Weston 5tet

Plaisir dès l’attente, que d’écouter Randy Weston, rare en nos contrées, et que je n’avais pas vu sur scène depuis bien des années. Ce n’est un secret pour personne que Randy Weston fut, à l’orée des années 60, le pionnier d’un retour du jazz aux sources africaines. Les disques « Highlife » (1963) et « Uhuru Afrika » (sur un poème de Langston Hughes, 1960), en attestent avec force et ferveur. Pour ce concert de Jazz à Vienne, l’essentiel du programme sera emprunté au disque « The Spirit of Our Ancestors » (Verve, 1991), lequel accueillait Dizzy Gillespie et Pharoah Sanders, sur des arrangements de Melba Liston. Les deux saxophonistes et le contrebassiste du concert de Vienne, fidèles partenaires, étaient déjà, en cette occasion, aux côtés de Randy Weston. Le programme commence avec African Cookbook, longue suite à multiples tiroirs où les dialogues transversaux s’installent : piano/percussions, piano/contrebasse, percussions/contrebasse…. Dès les premières minutes, on est dans ce groove très particulier, très afro-américain et ressourcé à l’Afrique tout à la fois. Sur un blues ensuite, le pianiste laisse surgir les dissonances monkiennes qu’il affectionne. Les improvisations des saxophonistes font contraste : expressivité forcenée ou staccato joueur pour Talib Kibwe, fluidité prolixe et sophistiquée pour Billy Harper. Vient à présent African Sunrise, autre suite du disque de 1991, écrite à l’origine pour Gillespie dans l’esprit du big band de Machito : belle intro de piano, chorus à l’orientale du sax alto, et plus orienté jazz pour le ténor. Ce qui frappe, et séduit, chez Randy Weston, c’est une autre conception du temps musical, lisible dans la gestion de la forme. D’ailleurs, on n’est plus dans cette problématique formelle léguée par l’académisme musical. On est plutôt en terrain de rituel, de temps cyclique qui engendre l’envoûtement. La partie en quintette se clos avec l’inoxydable High Fly, et dans une longue intro Randy Weston se joue de ce thème par lui composé et souvent ressassé. Ce faisant il en donne une version nouvelle, et fraîche, finement harmonisée pour le quintette. Quand les sax dialoguent à tour de rôle avec basse et batterie, le pianiste, auditeur passif et consentant, jubile : cela se voit, même du haut de l’immense gradin du théâtre antique. En fin de concert, le groupe reçoit ses invités : le pianiste malien, le oudiste égyptien et le joueur de kora sénégalais ont toute légitimité pour cette échange, surtout en ce contexte d’un groupe qui brasse ses sources africaines. Mais la,magie n’est pas au rendez-vous : les solos défilent, parfois spectaculaires, et après le rituel sacré du quintette, nous voici revenu au rituel profane, et à l’humaine condition de mortel. Cette ultime et relative déconvenue n’aura toutefois pas altéré le bonheur global de cette très belle soirée.

Xavier Prévost

La suite du programme de Jazz à Vienne, jusqu’au 15 juillet, sur  www.jazzavienne.com |

Le 4 juillet, votre serviteur faisait escale à Vienne (Isère) pour une soirée du festival. Après un prélude en fin d’après-midi sur la scène des Jardins de Cybèle, et un sympathique big band amateur du Maryland, un peu criard mais très carré, et une aimable rencontre de la presse avec Lisa Simone, animée avec tact par Robert Lapassade, viendrait l’obscur objet du désir : ce concert qui rassemblerait l’ardente Lisa Simone, en première partie, et ensuite le trop rare Randy Weston.

Columbia Jazz Band  Columbia Jazz Band aux Jardins de Cybèle

LISA SIMONE « My World »

Lisa Simone (voix), Hervé Samb (guitare), Reggie Washington (contrebasse & guitare basse), Sonny Troupé (batterie)

Festival « Jazz à Vienne », Théâtre antique, 4 juillet, 20h30

Lisa Simone, de la scène  à l'écran      Lisa Simone, de la scène à l’écran

Pour son concert, Lisa Simone avait choisi pour intitulé « My World », également le titre de son tout récent CD. Et très naturellement, elle puise majoritairement dans le répertoire de ce disque. Alternant ballades assez folky et vigueur rythm’n’blues, elle va très vite aussi évoquer, sobrement, sa mère, en reprenant avec force Ain’t Got No I got Life. Dans l’entretien qu’elle a accordé en fin d’après-midi, entre la balance et le concert, à Robert Lapassade, en présence de la presse, la chanteuse a beaucoup insisté sur la manière dont elle s’était reconstruite, dans notre pays et depuis 4 ou 5 ans, en tournant la page d’une enfance compliquée, et d’un héritage forcément écrasant, en retapant la maison de Carry-le-Rouet, laissée à l’abandon à la mort de Nina Simone. Et c’est pour et comme elle-même, maintenant, qu’elle s’affirme avec éclat. Quand elle chante This Place, ce lieu et ce pays où elle est redevenue elle-même, elle s’adresse en prélude au public : « Ce lieu, dit-elle, ce n’est pas seulement ma maison, c’est mon cœur, et le temps de guérir toutes les blessures ». Un adieu aux larmes en quelque sorte, auquel nous participons en l’écoutant. L’atmosphère musicale est très soul music, mais comme elle le dit volontiers, ce mot renvoie pour elle prioritairement à la force d’âme, et au pouvoir de communiquer avec le public. Son empathie est extrême, et qu’elle évoque son nouveau monde intérieur, pacifié (la chanson My World), ou qu’elle reprenne d’une manière très personnelle le très beau Suzanne de Leonard Cohen (qu’elle donne ici sous influence caribéenne, entre reggae et calypso), le public la suit mot à mot. Le groupe est très soudé : la succession des concerts leur a donné une vraie cohésion, et chaque soliste force l’admiration : Reggie Washington en faisant chanter sa guitare basse lors d’une très intense introduction, Hervé Samb en parsemant le concert de solos incendiaires et très élaborés ; et Sonny Troupé en jouant sur sa batterie des paysages de percussions, entre toms et wood-blocks, avec une infinie subtilité. Tout cela se conclut avec une chanson torride, à l’arrachée, avec descente prolongée dans le public où Lisa serre des mains et donne des accolades sans cesser de chanter, sollicitant même la voix du public pour des riffs bien en place. Ovation verticale, évidemment, et amplement méritée, suivi d’un rappel où elle reprend Work Song, qui figurait déjà en 2008 sur le disque « Simone on Simone ». Un disque un peu absent de ses bio-discographies, et que nous aimons pourtant, même si elle n’y était pas encore tout à fait elle-même….

Lisa à contre-jour, pendant la balance      Lisa à contre-jour, pendant la balance

RANDY WESTON African Rhythms 5tet

Randy Weston (piano), TK Blue alias Talib Kibwe (saxophone alto, flûte), Billy Harper (saxophone ténor), Alex Blake (contrebasse), Neil Clarke (percussions)

Invités :

Cheick Tidiane Seck (piano électrique, synthétiseur, orgue), Ablaye Cissoko (kora), Mohamed Abozekry (oud)

Festival « Jazz à Vienne », Théâtre antique, 4 juillet, 22h

R Weston 5tet

Plaisir dès l’attente, que d’écouter Randy Weston, rare en nos contrées, et que je n’avais pas vu sur scène depuis bien des années. Ce n’est un secret pour personne que Randy Weston fut, à l’orée des années 60, le pionnier d’un retour du jazz aux sources africaines. Les disques « Highlife » (1963) et « Uhuru Afrika » (sur un poème de Langston Hughes, 1960), en attestent avec force et ferveur. Pour ce concert de Jazz à Vienne, l’essentiel du programme sera emprunté au disque « The Spirit of Our Ancestors » (Verve, 1991), lequel accueillait Dizzy Gillespie et Pharoah Sanders, sur des arrangements de Melba Liston. Les deux saxophonistes et le contrebassiste du concert de Vienne, fidèles partenaires, étaient déjà, en cette occasion, aux côtés de Randy Weston. Le programme commence avec African Cookbook, longue suite à multiples tiroirs où les dialogues transversaux s’installent : piano/percussions, piano/contrebasse, percussions/contrebasse…. Dès les premières minutes, on est dans ce groove très particulier, très afro-américain et ressourcé à l’Afrique tout à la fois. Sur un blues ensuite, le pianiste laisse surgir les dissonances monkiennes qu’il affectionne. Les improvisations des saxophonistes font contraste : expressivité forcenée ou staccato joueur pour Talib Kibwe, fluidité prolixe et sophistiquée pour Billy Harper. Vient à présent African Sunrise, autre suite du disque de 1991, écrite à l’origine pour Gillespie dans l’esprit du big band de Machito : belle intro de piano, chorus à l’orientale du sax alto, et plus orienté jazz pour le ténor. Ce qui frappe, et séduit, chez Randy Weston, c’est une autre conception du temps musical, lisible dans la gestion de la forme. D’ailleurs, on n’est plus dans cette problématique formelle léguée par l’académisme musical. On est plutôt en terrain de rituel, de temps cyclique qui engendre l’envoûtement. La partie en quintette se clos avec l’inoxydable High Fly, et dans une longue intro Randy Weston se joue de ce thème par lui composé et souvent ressassé. Ce faisant il en donne une version nouvelle, et fraîche, finement harmonisée pour le quintette. Quand les sax dialoguent à tour de rôle avec basse et batterie, le pianiste, auditeur passif et consentant, jubile : cela se voit, même du haut de l’immense gradin du théâtre antique. En fin de concert, le groupe reçoit ses invités : le pianiste malien, le oudiste égyptien et le joueur de kora sénégalais ont toute légitimité pour cette échange, surtout en ce contexte d’un groupe qui brasse ses sources africaines. Mais la,magie n’est pas au rendez-vous : les solos défilent, parfois spectaculaires, et après le rituel sacré du quintette, nous voici revenu au rituel profane, et à l’humaine condition de mortel. Cette ultime et relative déconvenue n’aura toutefois pas altéré le bonheur global de cette très belle soirée.

Xavier Prévost

La suite du programme de Jazz à Vienne, jusqu’au 15 juillet, sur  www.jazzavienne.com |

Le 4 juillet, votre serviteur faisait escale à Vienne (Isère) pour une soirée du festival. Après un prélude en fin d’après-midi sur la scène des Jardins de Cybèle, et un sympathique big band amateur du Maryland, un peu criard mais très carré, et une aimable rencontre de la presse avec Lisa Simone, animée avec tact par Robert Lapassade, viendrait l’obscur objet du désir : ce concert qui rassemblerait l’ardente Lisa Simone, en première partie, et ensuite le trop rare Randy Weston.

Columbia Jazz Band  Columbia Jazz Band aux Jardins de Cybèle

LISA SIMONE « My World »

Lisa Simone (voix), Hervé Samb (guitare), Reggie Washington (contrebasse & guitare basse), Sonny Troupé (batterie)

Festival « Jazz à Vienne », Théâtre antique, 4 juillet, 20h30

Lisa Simone, de la scène  à l'écran      Lisa Simone, de la scène à l’écran

Pour son concert, Lisa Simone avait choisi pour intitulé « My World », également le titre de son tout récent CD. Et très naturellement, elle puise majoritairement dans le répertoire de ce disque. Alternant ballades assez folky et vigueur rythm’n’blues, elle va très vite aussi évoquer, sobrement, sa mère, en reprenant avec force Ain’t Got No I got Life. Dans l’entretien qu’elle a accordé en fin d’après-midi, entre la balance et le concert, à Robert Lapassade, en présence de la presse, la chanteuse a beaucoup insisté sur la manière dont elle s’était reconstruite, dans notre pays et depuis 4 ou 5 ans, en tournant la page d’une enfance compliquée, et d’un héritage forcément écrasant, en retapant la maison de Carry-le-Rouet, laissée à l’abandon à la mort de Nina Simone. Et c’est pour et comme elle-même, maintenant, qu’elle s’affirme avec éclat. Quand elle chante This Place, ce lieu et ce pays où elle est redevenue elle-même, elle s’adresse en prélude au public : « Ce lieu, dit-elle, ce n’est pas seulement ma maison, c’est mon cœur, et le temps de guérir toutes les blessures ». Un adieu aux larmes en quelque sorte, auquel nous participons en l’écoutant. L’atmosphère musicale est très soul music, mais comme elle le dit volontiers, ce mot renvoie pour elle prioritairement à la force d’âme, et au pouvoir de communiquer avec le public. Son empathie est extrême, et qu’elle évoque son nouveau monde intérieur, pacifié (la chanson My World), ou qu’elle reprenne d’une manière très personnelle le très beau Suzanne de Leonard Cohen (qu’elle donne ici sous influence caribéenne, entre reggae et calypso), le public la suit mot à mot. Le groupe est très soudé : la succession des concerts leur a donné une vraie cohésion, et chaque soliste force l’admiration : Reggie Washington en faisant chanter sa guitare basse lors d’une très intense introduction, Hervé Samb en parsemant le concert de solos incendiaires et très élaborés ; et Sonny Troupé en jouant sur sa batterie des paysages de percussions, entre toms et wood-blocks, avec une infinie subtilité. Tout cela se conclut avec une chanson torride, à l’arrachée, avec descente prolongée dans le public où Lisa serre des mains et donne des accolades sans cesser de chanter, sollicitant même la voix du public pour des riffs bien en place. Ovation verticale, évidemment, et amplement méritée, suivi d’un rappel où elle reprend Work Song, qui figurait déjà en 2008 sur le disque « Simone on Simone ». Un disque un peu absent de ses bio-discographies, et que nous aimons pourtant, même si elle n’y était pas encore tout à fait elle-même….

Lisa à contre-jour, pendant la balance      Lisa à contre-jour, pendant la balance

RANDY WESTON African Rhythms 5tet

Randy Weston (piano), TK Blue alias Talib Kibwe (saxophone alto, flûte), Billy Harper (saxophone ténor), Alex Blake (contrebasse), Neil Clarke (percussions)

Invités :

Cheick Tidiane Seck (piano électrique, synthétiseur, orgue), Ablaye Cissoko (kora), Mohamed Abozekry (oud)

Festival « Jazz à Vienne », Théâtre antique, 4 juillet, 22h

R Weston 5tet

Plaisir dès l’attente, que d’écouter Randy Weston, rare en nos contrées, et que je n’avais pas vu sur scène depuis bien des années. Ce n’est un secret pour personne que Randy Weston fut, à l’orée des années 60, le pionnier d’un retour du jazz aux sources africaines. Les disques « Highlife » (1963) et « Uhuru Afrika » (sur un poème de Langston Hughes, 1960), en attestent avec force et ferveur. Pour ce concert de Jazz à Vienne, l’essentiel du programme sera emprunté au disque « The Spirit of Our Ancestors » (Verve, 1991), lequel accueillait Dizzy Gillespie et Pharoah Sanders, sur des arrangements de Melba Liston. Les deux saxophonistes et le contrebassiste du concert de Vienne, fidèles partenaires, étaient déjà, en cette occasion, aux côtés de Randy Weston. Le programme commence avec African Cookbook, longue suite à multiples tiroirs où les dialogues transversaux s’installent : piano/percussions, piano/contrebasse, percussions/contrebasse…. Dès les premières minutes, on est dans ce groove très particulier, très afro-américain et ressourcé à l’Afrique tout à la fois. Sur un blues ensuite, le pianiste laisse surgir les dissonances monkiennes qu’il affectionne. Les improvisations des saxophonistes font contraste : expressivité forcenée ou staccato joueur pour Talib Kibwe, fluidité prolixe et sophistiquée pour Billy Harper. Vient à présent African Sunrise, autre suite du disque de 1991, écrite à l’origine pour Gillespie dans l’esprit du big band de Machito : belle intro de piano, chorus à l’orientale du sax alto, et plus orienté jazz pour le ténor. Ce qui frappe, et séduit, chez Randy Weston, c’est une autre conception du temps musical, lisible dans la gestion de la forme. D’ailleurs, on n’est plus dans cette problématique formelle léguée par l’académisme musical. On est plutôt en terrain de rituel, de temps cyclique qui engendre l’envoûtement. La partie en quintette se clos avec l’inoxydable High Fly, et dans une longue intro Randy Weston se joue de ce thème par lui composé et souvent ressassé. Ce faisant il en donne une version nouvelle, et fraîche, finement harmonisée pour le quintette. Quand les sax dialoguent à tour de rôle avec basse et batterie, le pianiste, auditeur passif et consentant, jubile : cela se voit, même du haut de l’immense gradin du théâtre antique. En fin de concert, le groupe reçoit ses invités : le pianiste malien, le oudiste égyptien et le joueur de kora sénégalais ont toute légitimité pour cette échange, surtout en ce contexte d’un groupe qui brasse ses sources africaines. Mais la,magie n’est pas au rendez-vous : les solos défilent, parfois spectaculaires, et après le rituel sacré du quintette, nous voici revenu au rituel profane, et à l’humaine condition de mortel. Cette ultime et relative déconvenue n’aura toutefois pas altéré le bonheur global de cette très belle soirée.

Xavier Prévost

La suite du programme de Jazz à Vienne, jusqu’au 15 juillet, sur  www.jazzavienne.com |

Le 4 juillet, votre serviteur faisait escale à Vienne (Isère) pour une soirée du festival. Après un prélude en fin d’après-midi sur la scène des Jardins de Cybèle, et un sympathique big band amateur du Maryland, un peu criard mais très carré, et une aimable rencontre de la presse avec Lisa Simone, animée avec tact par Robert Lapassade, viendrait l’obscur objet du désir : ce concert qui rassemblerait l’ardente Lisa Simone, en première partie, et ensuite le trop rare Randy Weston.

Columbia Jazz Band  Columbia Jazz Band aux Jardins de Cybèle

LISA SIMONE « My World »

Lisa Simone (voix), Hervé Samb (guitare), Reggie Washington (contrebasse & guitare basse), Sonny Troupé (batterie)

Festival « Jazz à Vienne », Théâtre antique, 4 juillet, 20h30

Lisa Simone, de la scène  à l'écran      Lisa Simone, de la scène à l’écran

Pour son concert, Lisa Simone avait choisi pour intitulé « My World », également le titre de son tout récent CD. Et très naturellement, elle puise majoritairement dans le répertoire de ce disque. Alternant ballades assez folky et vigueur rythm’n’blues, elle va très vite aussi évoquer, sobrement, sa mère, en reprenant avec force Ain’t Got No I got Life. Dans l’entretien qu’elle a accordé en fin d’après-midi, entre la balance et le concert, à Robert Lapassade, en présence de la presse, la chanteuse a beaucoup insisté sur la manière dont elle s’était reconstruite, dans notre pays et depuis 4 ou 5 ans, en tournant la page d’une enfance compliquée, et d’un héritage forcément écrasant, en retapant la maison de Carry-le-Rouet, laissée à l’abandon à la mort de Nina Simone. Et c’est pour et comme elle-même, maintenant, qu’elle s’affirme avec éclat. Quand elle chante This Place, ce lieu et ce pays où elle est redevenue elle-même, elle s’adresse en prélude au public : « Ce lieu, dit-elle, ce n’est pas seulement ma maison, c’est mon cœur, et le temps de guérir toutes les blessures ». Un adieu aux larmes en quelque sorte, auquel nous participons en l’écoutant. L’atmosphère musicale est très soul music, mais comme elle le dit volontiers, ce mot renvoie pour elle prioritairement à la force d’âme, et au pouvoir de communiquer avec le public. Son empathie est extrême, et qu’elle évoque son nouveau monde intérieur, pacifié (la chanson My World), ou qu’elle reprenne d’une manière très personnelle le très beau Suzanne de Leonard Cohen (qu’elle donne ici sous influence caribéenne, entre reggae et calypso), le public la suit mot à mot. Le groupe est très soudé : la succession des concerts leur a donné une vraie cohésion, et chaque soliste force l’admiration : Reggie Washington en faisant chanter sa guitare basse lors d’une très intense introduction, Hervé Samb en parsemant le concert de solos incendiaires et très élaborés ; et Sonny Troupé en jouant sur sa batterie des paysages de percussions, entre toms et wood-blocks, avec une infinie subtilité. Tout cela se conclut avec une chanson torride, à l’arrachée, avec descente prolongée dans le public où Lisa serre des mains et donne des accolades sans cesser de chanter, sollicitant même la voix du public pour des riffs bien en place. Ovation verticale, évidemment, et amplement méritée, suivi d’un rappel où elle reprend Work Song, qui figurait déjà en 2008 sur le disque « Simone on Simone ». Un disque un peu absent de ses bio-discographies, et que nous aimons pourtant, même si elle n’y était pas encore tout à fait elle-même….

Lisa à contre-jour, pendant la balance      Lisa à contre-jour, pendant la balance

RANDY WESTON African Rhythms 5tet

Randy Weston (piano), TK Blue alias Talib Kibwe (saxophone alto, flûte), Billy Harper (saxophone ténor), Alex Blake (contrebasse), Neil Clarke (percussions)

Invités :

Cheick Tidiane Seck (piano électrique, synthétiseur, orgue), Ablaye Cissoko (kora), Mohamed Abozekry (oud)

Festival « Jazz à Vienne », Théâtre antique, 4 juillet, 22h

R Weston 5tet

Plaisir dès l’attente, que d’écouter Randy Weston, rare en nos contrées, et que je n’avais pas vu sur scène depuis bien des années. Ce n’est un secret pour personne que Randy Weston fut, à l’orée des années 60, le pionnier d’un retour du jazz aux sources africaines. Les disques « Highlife » (1963) et « Uhuru Afrika » (sur un poème de Langston Hughes, 1960), en attestent avec force et ferveur. Pour ce concert de Jazz à Vienne, l’essentiel du programme sera emprunté au disque « The Spirit of Our Ancestors » (Verve, 1991), lequel accueillait Dizzy Gillespie et Pharoah Sanders, sur des arrangements de Melba Liston. Les deux saxophonistes et le contrebassiste du concert de Vienne, fidèles partenaires, étaient déjà, en cette occasion, aux côtés de Randy Weston. Le programme commence avec African Cookbook, longue suite à multiples tiroirs où les dialogues transversaux s’installent : piano/percussions, piano/contrebasse, percussions/contrebasse…. Dès les premières minutes, on est dans ce groove très particulier, très afro-américain et ressourcé à l’Afrique tout à la fois. Sur un blues ensuite, le pianiste laisse surgir les dissonances monkiennes qu’il affectionne. Les improvisations des saxophonistes font contraste : expressivité forcenée ou staccato joueur pour Talib Kibwe, fluidité prolixe et sophistiquée pour Billy Harper. Vient à présent African Sunrise, autre suite du disque de 1991, écrite à l’origine pour Gillespie dans l’esprit du big band de Machito : belle intro de piano, chorus à l’orientale du sax alto, et plus orienté jazz pour le ténor. Ce qui frappe, et séduit, chez Randy Weston, c’est une autre conception du temps musical, lisible dans la gestion de la forme. D’ailleurs, on n’est plus dans cette problématique formelle léguée par l’académisme musical. On est plutôt en terrain de rituel, de temps cyclique qui engendre l’envoûtement. La partie en quintette se clos avec l’inoxydable High Fly, et dans une longue intro Randy Weston se joue de ce thème par lui composé et souvent ressassé. Ce faisant il en donne une version nouvelle, et fraîche, finement harmonisée pour le quintette. Quand les sax dialoguent à tour de rôle avec basse et batterie, le pianiste, auditeur passif et consentant, jubile : cela se voit, même du haut de l’immense gradin du théâtre antique. En fin de concert, le groupe reçoit ses invités : le pianiste malien, le oudiste égyptien et le joueur de kora sénégalais ont toute légitimité pour cette échange, surtout en ce contexte d’un groupe qui brasse ses sources africaines. Mais la,magie n’est pas au rendez-vous : les solos défilent, parfois spectaculaires, et après le rituel sacré du quintette, nous voici revenu au rituel profane, et à l’humaine condition de mortel. Cette ultime et relative déconvenue n’aura toutefois pas altéré le bonheur global de cette très belle soirée.

Xavier Prévost

La suite du programme de Jazz à Vienne, jusqu’au 15 juillet, sur  www.jazzavienne.com