Stevie Wonder fête les 50 ans de « Songs in the Key of Life »
15 octobre, Bercy
Annoncée quelques semaines à peine à l’avance, complète dès la mise en vente malgré des prix déraisonnables, la première venue de Stevie Wonder à Paris depuis seize ans est sans conteste l’évènement live de l’année, d’autant que le concert coïncide avec le demi-siècle de l’un de ses albums majeurs « Songs in the Key of Life » et que la tournée, qui ne fait qu’une seule étape en France, est dédiée à sa commémoration.
Alors que l’ensemble de ses prestations françaises depuis les années 2000 au moins étaient consacrées à un répertoire en forme de best of, c’est donc le répertoire de ce copieux double album de 21 chansons qui constitue le cœur du programme de la soirée.
A 20 h 15, l’obscurité se fait et un petit discours enregistré de Wonder est diffusé. Quand la lumière revient, la scène est remplie : Wonder lui-même trône en majesté, assis derrière ses claviers, et il est entouré d’une bonne vingtaine de musiciens : Greg Phillinganes et Eddie Brown aux claviers, Stanley Randolph à la batterie, Aaron Draper et Senfaub Stoney aux percussions, Errol Cooney et Yohei Nakamura à la guitare et le fidèle Nathan Watts à la basse, Dwight Adams et Igmar Thomas à la trompette, Corey Wallace au trombone, Brent Birckhead et Nate Myers IV au saxophone, six choristes (le fidèle Keith John, la « lovely » Aisha Morris (qui accompagne également les déplacements de son père), Jada Spight, Latrelle Lantz, Zuri Yvette, KJ McNeill) et une section de cordes de neufs musiciens sous la direction du Docteur Henry Panion III, collaborateur de longue date de Wonder. C’est désormais Greg Phillinganes qui assure les fonction de directeur musical, à la place de Nathan Watts – tous deux apparaissaient d’ailleurs sur l’album original-, et la différence est frappante. Là où les prestations de Wonder dans les années 2000 et 2010 étaient quelques peu desservies par des arrangements « oldies » qui avaient tendance à uniformiser le son des morceaux, Phillinganes choisi de rester aussi proche que possible des originaux, tout en laissant à Wonder la place pour improviser si l’envie lui en prend.
Comme sur l’album, c’est par Love’s in Need of Love Today que commence le concert. Bonne surprise : même s’il semble déléguer une bonne partie des claviers à Phillinganes, la voix est là, bien supérieure à ce que laissait entendre certaines vidéos d’il y a quelques années. Pour le titre suivant, Have a Talk With God, il est rejoint par son fils, Mandla Morris, dont le chant évoque beaucoup l’influence paternelle, et par l’harmoniciste français Frédéric Yonnet, un de ses collaborateurs réguliers. Le premier grand moment de la soirée vient de Village Ghetto Land, que Wonder chante seul avec l’accompagnement des cordes, reproduisant à la perfection l’arrangement de la version originale. L’instrumental jazz-rock Contusion permet ensuite aux membres de l’orchestre de montrer qu’ils n’ont pas grand-chose à envier à leurs prédécesseurs. Très attendus, les tubes arrivent dans la foulée, avec l’enchaînement Sir Duke / I Wish, repris à plein voix par toute la salle. Visiblement de très bonne humeur, Wonder commente « je le suis encore et je le serai toujours » après la phrase d’ouverture sur l’époque où il était « a little nappy-headed boy »…
Après un très beau Knocks Me Off My Feet prolongé par une jam étendue au cours de laquelle Wonder encourage la participation du public, les cordes occupent à nouveau l’avant-plan musical pour une version proprement stupéfiante de Pastime Paradise, un des classiques de Wonder qu’il ne joue que rarement. Plus prévisibles, Summer Soft et Ordinary Pain viennent ensuite, avant que le set ne se conclue par deux titres du EP « A Something’s Extra » Saturn (déjà interprété par Wonder à Bercy en 1992 !) et Ebony Eyes, souvent négligés sur disque mais qui, déclinés en live, prennent vraiment vie.
Après une heure dix de musique sans temps faible, l’entracte, bref, est bienvenu pour se remettre de ses émotions, et Wonder ne tarde pas à revenir sur scène pour une séance de présentation de photos de ses différents enfants, qui s’enchaîne évidemment sur Isn’t She Lovely. Etrangement, la pause n’a pas vraiment été profitable à Wonder, qui semble soudainement manquer d’énergie, comme l’indiquent le long solo d’harmonica en pilotage automatique qui vient clore le morceau ou la terne version de Joy Inside My Tears qui suit. Le passage par Black Man, sans doute la composition la plus médiocre du double album original, et par les deux titres restant du EP, All Day Sucker et Easy Goin’ Evening (My Mama’s Call), ne permet pas vraiment de redresser la barre même si le retour de Yonnet à l’harmonica pour un trio avec Wonder, également à l’harmonica, et Phillinganes au melodica, sur ce dernier morceau ne manque par de charme. Même si le résultat est encore un peu confus, Wonder semble retrouver sa concentration sur Ngiculela – Es Una Historia – I Am Singing, prélude à ce qui est pour moi le sommet du concert : un duo à couper le souffle avec la harpe de Brandee Younger, dont c’est la seule apparition de la soirée, sur If It’s Magic. Wonder n’a plus à forcer son talent pour les deux derniers morceaux du disque, As, accueilli par des cris de joie, et Another Star. A noter que les quatre morceaux inédits issus des séances de l’album parus fin septembre n’ont pas été joués, et que Wonder n’y a fait aucune allusion…
Même si le second set a déjà dépassé une heure dix et que le programme du disque original est épuisé, personne n’a vraiment envie que cela s’arrête, et Wonder moins encore que les autres. Il s’amuse à imiter l’accent français (« Stevie, you have to go ») et joue avec les nerfs du public en mentionnant un invité surprise avant d’attaquer Superstition. Lors du passage précédent de Wonder à Bercy, c’est Prince qui l’avait rejoint pour ce morceau – et il est probable que nombre de spectateurs, présents ou non ce soir-là, ont l’image en tête -, aujourd’hui c’est Lenny Kravitz qui est de la partie. Si je ne peux pas dire que cela me réjouit particulièrement, la réaction du public est plus qu’enthousiaste, et Kravitz, à la guitare et au chant se sort mieux que bien de l’exercice, qui semble l’enchanter. Et si Wonder quitte la scène alors que le riff du morceau tourne encore, c’est pour mieux y revenir quelques instants plus tard, le temps de quelques couplets de You Haven’t Done Nothin’ – peut-être un clin d’œil aux politiques qu’il interpelait quelques instants plus tôt tout en assurant ne pas être là pour parler de politique !
Pas sûr que Wonder, dont les prestations se sont beaucoup raréfiées ces dernières années, sur fond de santé défaillante, ait encore souvent l’occasion d’arpenter les scènes françaises, mais si c’est la dernière fois qu’il apparaît chez nous, c’est un bouquet final à la hauteur de sa carrière…