Texier invite Bojan et Rifflet - Jazz Magazine
Jazz live
Publié le 2 Oct 2026

Texier invite Bojan et Rifflet

C’était au New Morning, c’était hier – voire avant-hier vu l’heure à laquelle je termine cette chronique, mais c’était bien. Et il y avait aussi Sébastien le fils et Gautier le benjamin, plus un trio accordéon – violoncelles que l’on va découvrir. Et je n’a pas pris de photos. C’est plutôt bon signe, signe que je n’avais pas le temps de m’ennuyer

Ça fait une paie que je n’avais pas été écouter Henri Texier. Désintérêt ? Lassitude ? Absence de priorité face à un actualité galopante ? Jeunisme exagéré me détournant des vieilles générations au profit des plus jeunes dont mon âge ne permet pas forcément de saisir au mieux les préoccupations esthétiques ?  Et voilà que j’allais manquer pour la troisième fois de l’année la présence de Texier sur la scène du New Morning. D’autant plus que découvrant  l’affiche sans vraiment la lire, le titre “Henri Texier Trio” assorti des photos de Sylvain Rifflet et Bojan Z semblait me promettre une formule totalement inédite.

J’arrive dans un New Morning des grands jours, bondé, public en partie debout jusqu’au-delà du bar, pour la première note d’un trio d’accordéon / deux violoncelles. Bigre ! Me serais-je une fois de plus, comme j’en ai l’habitude, trompé de jour, de mois voire d’année, de salle peut-être ou même de ville, joignant la confusion temporelle à la géographique. Le temps de comprendre qu’il y a là une première partie qui n’était pas annoncée. Et ce n’est pas les présentations sur scène, peu audibles, qui me fourniront les noms des musiciens, encore moins leur orthographe. Et une recherche sur internet pour retrouver précisément celle-ci s’avèrera longue, faute à m’en remettre d’emblée au préambule désormais proposé par l’IA en début de toute recherche sur Google.

Certes, j’avais reconnu auparavant le violoncelliste (par ailleurs guitariste) Karsten Hochapfel, mais je ne savais rien de son frère d’archet Sary Khalifé et du leader et compositeur de ce séduisant trio intitulé CrozPhonics, l’accordéoniste Charles Kieny. Technique impressionnante, son langage d’improvisateur, de compositeur et d’orchestrateur témoigne d’une personnalité hybride qui a su assimiler l’héritage classique et un large catalogue de musiques du monde sans trop en laisser voir évidences et coutures. Les “récits musicaux” qu’il propose à ses deux complices entre fougue et attendrissement échappent aux banalités que l’on pourrait craindre, par la qualité de leur scénario ; et le parti qu’il tire des deux violoncelles est d’autant plus convainquant que ses deux compares endossent leurs partitions avec une compétence enthousiaste, Karsten Hochapfel se distinguant par ce langage d’improvisateur émancipé qu’on lui connaît déjà.

Arrive Henri Texier et non pas son trio, mais en quintette. J’avais donc mal regardé l’affiche où il fallait lire “Henri Texier Trio” (comprenez Sébastien Texier et Gautier Garrigue) invite Bojan Z et Sylvain Rifflet. Ils ne me laissent guère le temps de ruminer une quelconque déception tant l’articulation Bojan Z / Henri Texier / Gautier Garrigue fonctionne à merveille, avec en son centre cette contrebasse qui se rêve volontiers en luth. Le répertoire, que je le connaisse ou pas (quand même quasiment intégralement, tout comme le public du New Morning qui est venu le retrouver et le fredonne presque à l’unisson), il fait partie de mon patrimoine, et il n’est pas rare que j’en retrouve l’influence dans les pages du “real book français”. Avec ses touches de musique bretonne, du Sud et de l’Ouest de la Méditerranée, avec son héritage orneto-hadenien-swalloswallow parfaitement assimilé, la “Texier Touch” est l’un des ingrédients de la “French Touch” (pas l’électro!) Ça pourrait être un sujet d’étude pour nos jeunes étudiants des départements de musicologie. Ça m’arrangerait bien de les lire. Je pourrais les pomper dans un prochaine compte rendu.

Quant aux retrouvailles de Bojan Zulfikarpasic et Henri Texier, elles me donnent l’impression, moi qui les ai entendus se découvrir l’un l’autre vers 1992 (le petit Gautier avait cinq ans), qu’ils ne se sont jamais quittés, comme si le piano du Bosniaque avait laissé quelque empreinte supplémentaire sur la musique du contrebassiste (ou tout du moins sur mon écoute de cette musique). Le piano du New Morning – ou sa sonorisation – est un peu trop dure, mais Bojan en fait son affaire, attaque la touche avec un sens du relief qu’il n’avait pas à l’époque – me semble-t-il me souvenir. Ce relief vient aussi des inattendus de sa phrase, de sa logique implacable, autoritaire et néanmoins imprévisible.

Et puis, il y a Sylvain Rifflet, royal. Je n’ai pas souvenir de l’avoir entendu chez Texier, c’est dire mon infidélité à l’un et à l’autre, mais en voyant leurs deux noms à l’affiche, c’est le désir d’entendre Rifflet avec cette rythmique, jouer ce swing où il sait se montrer admirable. Il y a là un métier du saxophone, du son du saxophone, un tournemain pour plier sa phrase, qui me renvoie à Stan Getz, royal. Mais le saxophone a d’autres rois, et le premier de ces autres qui me vient à l’esprit, c’est Rollins, peut-être parce que dans sa voracité sonore et mélodique, Rifflet me le fait entendre, voracité qui monte jusqu’à nous rappeler soudain le grand Archie Shepp de la fin des années 1960… “Donauschingen”, “The Way Ahed”… Et tout à coup, lui succédant à l’alto, Sébastien Texier qu’on verra parfois à la clarinette ou au cor de basset, monte un solo comme un tempête se lève, comme une colère murit, jusqu’à quelque chose du Coltrane des dernières années où Rifflet le rejoint avec des vociférations dignes de Pharoah Sanders.

C’est dire que – en dépit des approximations de mes descriptions –, après avoir craint de m’être fourvoyé, je n’ai regretté ni d’avoir quitté ma banlieue, ni mon retour sans chapeau ni parapluie sous une pluie torrentielle. Franck Bergerot