Vitoria (1) : Jazz & musiques live d’hier et d’aujourd’hui
L’an prochain Jaialdia, patronyme du Festival de Jazz de Vitoria, capitale de la province basque d’Alava, et siège du gouvernement de la Communauté Autonome d’Euskadi, fêtera son cinquantième anniversaire. D’ores et déjà le festival s’est choisi un nouveau logo. On le découvrira à cette occasion de cet anniversaire marquant un demi-siècle de jazz estival dans la ville. Désormais les concerts se déroulent en deux lieux distincts: Le Palacio de Europa, salle façon théâtre moderne accueille les musiciens et groupes en devenir. Le Polideportivo de Mendizorrotza, grand complexe d’ordinaire dévolu au sport, l’équipe de basket du Baskonia en particulier, un des grands clubs européens, reçoit les noms confirmés du jazz et musiques voisines.
Palacio de Europa
16 juillet
Kris Davis (p) Robert Hurst (b) Jonathan Blake (dm)

On n’a pas souvent l’occasion d’écouter sur scène la pianiste canadienne en trio. Alors que son dernier album la voit évoluer en compagnies de cordes, on retrouve ici tout de suite en live via une courte introduction une finesse certaine du toucher. Dans cet environnement du trio elle utilise beaucoup les accords en base d’’expression rythmique. Les longues pièces oscillent entre phases structurées et explorations plus aléatoires, elles déstructurées. Sur des phrases pianistiques plus explosives en mode de cris Kris Davis ne rechigne pas sur l’atonalité.

Revenant au jeu collectif elle va consciencieusement chercher la rythmique. Celle ci répond illico, Jonathan Blake en particulier, puissance et précision en alliage même si parfois le volume s’avère un peu fort ru égard à celui du piano. Les thèmes s’installent dans la durée. Jazz de contrastes. Exemple: ce moment en sorte de petit haiku pianistique à dominante circulaire permet à la musicienne de Vancouver de lâcher sa main droite égrenée en totale liberté formelle. Vient ensuite une étonnante séquence en duo: batterie en feu roulant de roulements intensifs et piano singulièrement frappé coudes carrément en à plat. La suite passe par un vrai effet trio d’expression égale avec la basse de Robert Hurst figurant en métronome. Modus vivendi caractéristique
et d’une originalité certaine dans l’expression stylistique. On ne dispose pas forcément d’un référentiel immédiat question pianiste de jazz. Tant mieux. Reste que Kris Davis conjugue en trio live modernité et tradition. Nantie d’un certain « arte » en la matière.
Polideportivo Mendizorrotza
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Irene Reig (as, ss) Xavi Torres (p) Pau Sala (b) Andreu Pitarch (dm)

Constat immédiat Irene Reig bénéficie au sax soprano comme à l’alto d’une sonorité lâchée à sec, sans fioriture. La saxophoniste catalane l’enrichît d’articulations toutes de précision. Sur l’instrument l’attaque, les accents posés se trouvent fournis au bon moment. Discours net, propre. Si l’on osait la comparaison, pour demeurer foutument franchouillard, sa manière se trouverait plus tournée vers une Lisa Cat Berro que chez Géraldine Laurent…Le contenu du concert suit la ligne des thèmes de son dernier album Anima (Lossless) Le quartet tourne rond, en toute cohérence. La veine hard bop irrigue le propos en un référentiel réactualisé. Soliste majoritairement associé, le pianiste Xavi Torres, assure les tours et les contours -exposé digressions solos- non sans une pointe de brio. La saxophoniste, elle, n’hésite pas à se livrer à une séance solitaire de stop chorus histoire d’imprégner le moment choisi de diverses nuances sur l’alto. Puis à l’occasion d’une ballade (!La bassa) sensée illustrer en soft power sonore une crique de la côte catalane qu’elle vénère, filtre une réminiscence de couleurs jazz west coast; y passe également l’ombre portée de Lee Konitz qui sait…
À ce stade, dans un sillon jazz ainsi creusé l’Espagne joue bel et bien dans les phases finales décisives d’un panel imaginaire musique improvisée World Cup…
Sun Ra Arkestra: Tara Middleton « Jupiter Girl Blue » (voc), Knoel Scott (as, bas, perc), Chris Hemmingway (as), James Stewart (ts), Alex Harding (bas), Andrew Murchinson (tb), Cecil Brooks, Michael Ray (tp), Vincent Chancey (cor), Carl Le Blanc (g), Lafayette Gilchrist (p), Stephen Killion (b), Elson Nascimiento, José Da Silva (perc), Georges Gray (dm)

« Dernier concert de cette tournée où l’on a célébré les soixante dix années d’existence du Sun Ra Arkestra » annonce Knoel Scott, passeur célébrant désigné coiffé de son chapeau en bec d’aigle type Robin des Bois perché sur le devant du crâne. On peut légitimement se poser la question de la valeur du témoignage lorsque l’on a assisté à un concert du groupe originel en 1979 -ce fut mon cas- au Festival de Nîmes dans les arènes antiques featuring Sun Ra en personne, évidemment, un soleil fictif fiché sur le crâne et ses mains libres se baladant impromptues sur l’orgue Farfisa.. Le fait est qu‘au delà du décorum des costumes or et paillettes, en cette soirée la musique tourne, avec en basique cette batterie tradition fil tendu depuis une rythmique façon Fletcher Henderson, l‘orchestre initiatique du maestro solaire évanoui dans une éclipse définitive depuis une trentaine d’années.. Les orchestrations elles sonnent d’aujourd’hui plus que d’hier, paradoxe détonnant poussé par la voix puissante d’une big mama soulfull de force autant que de volume.

Bien sûr on ne peut s’empêcher de penser aussi en parallèle que pareilles réitérations revivalistes ont quelque chose à voir avec des arrières pensées bancables telles les stories biographiques élégiaques du cinéma hollywoodien ou les remake de groupes pop stars, à fleurs fanées d’âge conséquent.

Reste que présentement sur scène la musique sonne, les arrangements offrent leur réalité (intro en mariage de percussions latines), les cuivres, les percussions font leur boulot -les rythmes appuyés renvoient aux épisodes jazz de Chicago jusqu’à New Orleans. Chaque musicien s’implique, assume le poids de son bagage instrumental gardant en vie les accents mainstreams ou piqués de dissonances tels que créés par ce compositeur original et visionnaire que fut Sun Ra. Dès lors le trombone en glissade se la joue bonne, les sax portent leurs cris, leurs points d’exclamation (sans Marshall Allen, hélas..) dans les hauts de hurle vent, le cor pousse vers le corps à corps, la guitare elle trop timide se met un peu hors-jeu …, le doré sub éclatant sous les spots péte à bloc sur les planches.
Le show-business de la Centrale Solaire must go on..,
17juillet
Palacio de Europa
Le programme Europa est construit pour la découverte. Petite remarque en passant. Le festival Jazz Vitoria, dans les cartes de candidatures retenues prend souvent dans la pioche américaine…Ceci dit dans la programmation de cette 49e édition on n’a pas pas découvert encore cette année de musiciens trésors cachés, de pépite…
Riley Mulherkar (tp), Chris Pattishal (p), Barry Stephenson (b), Jason Burger (dm)

« King Porter storm » standard éternel : le quartet offre une formule jazz plutôt orthodoxe sur la ligne de départ. Mais bon, revirement d’un coup d’un seul : des effets électroniques jaillissent sur la sonorité globale. Le trompettiste se livre: de pics d’aiguës en notes agressives tenues. Soit un moment de dérapage contrôle avec en point d’orgue un silo de piano en passage d’accords fougueux « Demain c’est mon anniversaire merci de le célébrer avec moi dès ce soir… » La musique, changeante, prend soudain des chemins de traverse. La sonorité générale s’en trouve élargie, apaisée via la tonalité sage de la mélodie. Rien d’exceptionnel dans le genre. Cependant un flot d’air anime ce jazz, générateur d’espaces. Le trompettiste originaire de Seattle rend hommage à ses mentors . Ron Miles d’abord sut une composition Just married occasion d’une cavalcade de rythmes marqués crescendo decrescendo. Fort d’un travail intensif sur l’embouchure de l’instrument en relation avec les arpèges du piano. (Stardust) Dès lors la phase d’’apaisement se prolonge en ligne de notes choisies. Le background demeure intense mais comme en retenue, naturellement modéré. Wynton Marsalis second de ses trompettistes influenceurs et son prof à la Julliard lui avait offert le CD Vitoria suite. La figure emblématique de la famille de musiciens de La Nouvelle Orléans l’avait enregistré à l’occasion des longs éjours ici à Vitoria, son festival fétiche à l’invitation de Iñaki Añua, directeur initial de l’évènement. Avant de basculer vers celui de Marciac. (À noter pour la petite histoire qu’une sculpture représentant Wynton en action trône dans le Parc de la Florida de la cité basque) Hommage particulier donc de la part de Riley Mulherkar au long cours d’une ballade en duo,. Soit un bel exercice de piano dans le climat généré d’une coolitude garantie.
Mendizorrotza
Magali Sare (voc,perc, flûte), Manel Fortia (b)

La basse en forte marque rythmique assure également le fond, le soutien harmonique. Croisement de lignes expertes à même la vibration des cordes pincées ou caressées pour un plus d’harmoniques. Étonnant, vraiment de voir les deux protagonistes comme enlacés, enchâssés autour de la contrebasse. Se dessine ainsi une voie de chanson alimentée d’un souffle, d’un courant continu. Texte plein de feeling sur la douleur synonyme de lâcheté de certains amants soumis au dépit amoureux. Contenu pensé, fouillé jusqu’à enchaîner sur une ranchera mexicaine. Illustration de mélodies enracinées en terres américaines toujours. Riche de sa voix, sa gestuelle, sa complicité entière avec Manel Fortia, Magali Sare, non sans obstination veille à produire une filière de chansons en veine de théâtralisation. Jusqu’à parvenir à faire chanter la salle à sa suite en mode de point d’orgue.

La chanteuse issue des îles Baléares impose une base de voix de tête mais très malléable pour autant. Avec cette capacité qui lui est propre de jouer sur les attaques et les finales; d’aller chercher des pointes d’aiguës. Pour d’atteindre et rester solide au niveau du cri à la façon de sa compatriote catalane Sylvia Perez Cruz. Cette marque de fabrique lui fournît les clefs d’un art apte à créer des histoires contées sur un vocal et/ou parlé chanté en langue de Menorca. Elle prend aussi sa flûte à l’occasion. Rarement lors de ce concert il est vrai. Un tango mi habanera mi rumba catalane (Volver, air rendu célèbre par le film de Pedro Alodovar du même nom) « Nous voulons évoluer dans des rythmes et musiques des deux rives de l’Atlantique, comme en aller retour… » Exemple immédiat: un chant d’origine Venezuela « en hommage au peuple vénézuélien .. » objet d’une gerbe d’applaudissements nourris de la part du public basque très attentif à cette cause ainsi évoquée.
Ruben Blades (voc) & Big Band Roberto Delgado (direct, b) Carlos Agrázal, Miguel Arauz (as), Ivan Navarro, Luis Carlos Perez (ts), Carlos Ubarte (bas, ss), Luis Becerra (clav, voc), Juan Berna (p), Idigoras Bethancourt, Francisco Delvecchio, Higinio Flores, Avenicio Nuñez (tb), Juna Carlo Lopez, Roberto Ruiz, Alejandro Castillo (tp), Raul Ribera (perc), Ademar Berrocal (perc, voc), Daniel Jimenez-Bloise (dm)

De la folie dès son entrée sur les planches du Palais des Sports ! Des cris des apostrophes et autres interpellations. Effet explosif immédiat d’une star latina projetée sur scène. « Mon problème, moi chanteur qui ai plus de passé que d’avenir désormais c’est de choisir les chansons que je dois interpréter sur scène. Plus d’une centaine…Bon, celle là tiens, je l’ai écrite en 1986 et enregistrée l’anné suivante. Elle s’intitule Ojos de pero azul. On le sent tout de suite: Ruben Blades, le panaméen exilé à New York accroche une terrible présence sur scène. Porteur d’un débit de voix que tous les latinos des Amériques ou de nombre d’hispaniques reconnaissent au premier écho. Le contenu de ses chansons reste braqué sur le champ politico-social. Un récital de Ruben Blades figure un meeting d’artiste engagé. La démocratie dans « Un pais portatil » ou « Emigrantes » hymne créé pour tous ceux qui ont du s’arracher à leur terre. Et derrière les mots, portant ferme les paroles, élevant le niveau du sens rugit une machine de guerre de musique latina. Lot impressionnant de cuivres choisis pour la mise en relief. Armada de percussions, claviers dédoublés. Le son global change ses accents, fait varier les couleurs, multiplie les rythmes. Ainsi la puissance, le choc musical formel demeure à fond de baromètre. Cultive la pression. Le lead vocal trace le sillon sans faillir. Les membres du chœur étagent les lignes mélodiques, les cuivres construisent les contrechants. Toute cette architecture musicale soutenue au premier chef par le travail foncier décisif de la basse de Roberto Delgado, boss du big band, tourne grave. Dans une précision horlogère question découpe des arrangements. Sur nombre de tempos chaque mesure figure un appel à la danse.

Ainsi, accompagné d’un discours d’explications élargies histoire d’expliciter chaque chanson, Ruben Blades déroule le chemin de table live. Lui toujours sur le devant, homme de scène hors pair. Au final pour raccrocher avec le jazz figurant dans le titre du festival Ruben Blades raconte qu‘il a chanté Watch what happens rien moins qu’avec les orchestres de Wynton Marsalis, Buddy Rich et Michel Legrand… « Je l’ai également fait avec mon ami Tony Bennet »

Point final, foule d’aficionados en liesse. Quoique éreintés à une heure du matin au bout de presque trois heures de concert.
Robert Latxague