Yves Rousseau “Close to Me”
Tel est le titre du programme de contrebasse solo que recréait hier Yves Rousseau “chez l’habitant”, à Deuil-la-Barre, au Nord de Paris, dans le cadre des activités nomades de “La Baignoire”.
Voici 14 ans qu’a été créé La Baignoire, “café culturel” nomade entre Montmorency, Enghein et Deuil-la-Barre, en différents lieux publics, ou salons et jardins privés. Le jazz y trouve sa place dans des conditions de proximité acoustique qui lui vont bien. Par le passé, tel que nous le rappellent les photos qui se succèdent sur la page d’accueil du site comme sur un album de famille, on a pu y voir Éric Séva, Daniel Zimmermann, Thomas Savy, François Jeanneau, Pierre Durand, Philippe Macé, Andy Emler, Élise Caron, Christophe Monniot, Pierrick Hardy…
Hier, Yves Rousseau qui, est ici un peu comme chez lui, osait le solo. Non que l’exercice lui soit inconnu. La première fois que je l’ai vu le pratiquer, c’était à Coutances… au siècle dernier. « Comment c’était déjà ? taaaa, lalala, lalala… le vieux style. » Hier soir, il abordait néanmoins l’exercice avec appréhension, reprenant un programme créé en 2023 au festival de Chaillol, le retour à l’exercice solitaire visant à conjurer la menace que l’âge et l’arthrose font peser sur sa main gauche.
Pari gagné avec un programme de gestes sur le manche mettant à rude contribution celle-ci dont il nous a fait oublier l’effort et la peine, l’un et l’autre transcendés comme le font ces noces de brutalité et d’humanité des arts du combat japonais, cet entrelacs de l’abstraction et de l’évocation lyrique en quoi consistent le haïku, le kintsugi et le shodō. Éloge de la vitesse, de l’élan et de l’exactitude, de l’acrobatie, de l’effort digital et de la grâce manuelle (on pense aux mains d’Auguste Rodin et de Camille Claudel où l’invention le dispute à l’étude), de la sauvagerie et de l’élégance du bois, matérialité et âme.
Entrée en matière percussive, sur l’épicéa de la caisse puis sur l’ébène de la touche et les cordes qui s’y trouvent tendues ; figures gestuelles où timbre, rythme et mélodie disputent l’attention de l’auditeur, un bourdon étant ici et là tendu à travers l’espace par quelque dispositif électronique, tandis que s’esquisse un répertoire de mélodies surgissant comme des ombres.
Le public, qui les connaît intimement (ou parfois vaguement mais non moins intimement comme nous hantent au cours de nos vies des airs que nous n’avons jamais su ni nommer ni chanter intégralement mais dont l’âme nous est connue, associée à quelque “instant décisif”), le public frémit. Elles sont signées Brel, Barbara ou Mercedes Sosa, et l’on pense soudain à Bach, à ses variations, préludes et fugues.
En ce soir suspendu à d’improbables négociations, la guerre et ses chaos nous hantent et habitent la contrebasse qui tout à coup s’affole, son amplification sature et tonne, on devine une voix fredonner au loin Lili Marlène puis à travers le fracas des cordes tente de s’imposer Le Chant des partisans… qui s’éteint sans réponse, sans solution !
Concert chez l’habitant, public de voisins et d’amis, qui est là tout proche, tout autour, installé sur un mobilier hétéroclite de chaises, de poufs, de fauteuils et de tabourets, suspendu aux propos de l’instrument, explosant d’un commun accord ici et là en applaudissements, imposant finalement un rappel. Ce sera Avec le temps (on se souvient qu’Yves Rousseau consacra autrefois un programme à Léo Ferré), un thème qui parle à ce public de tous âges, mais où brille la tonsure et dominent la canitie, et où la main gauche a surmonté sans faillir l’épreuve du temps qui la menaçait.
Verre de l’amitié, trains, métros, bus, allées désertes dans la nuit des banlieues, on s’endort et se réveille ce matin encore habité. Franck Bergerot
Prochain concert de La Baignoire le 5 juin, avec le Maracuja Quartet de l’excellente flûtiste Amina Mezaache depuis des lustres à la poursuite d’une utopie afro-nordestino-amazonienne, assistée notamment de l’héliconiste Fabien Debellefontaine son complice d’au moins vingt ans. Il devrait faire beau ce jour-là !