Brad Mehldau / Christian McBride : « Ô Temps, suspends ton vol »
Ces deux-là se connaissent depuis 1988. Depuis, ils sont devenus des jazzmen parmi les plus admirés de la planète. Mais c’est la première fois qu’ils se produisent en duo. Au cours de leur tournée européenne, ils passaient à Toulouse, une occasion pour Jazz Magazine de comparer cette prestation avec celles données à la Philharmonie de Paris quelques jours plus tôt.
Brad Mehldau / Christian McBride
Brad Mehldau (p), Christian McBride (cb)
Lundi 23 mars 2026, Grands interprètes, Toulouse, Halle aux grains, 20h
En 2010 paraissait dans feux les Cahiers du jazz un dossier consacré à Michael Brecker. L’un des contributeurs, Pierre Sauvanet, avançait dans son article intitulé « Brecker post-moderne ? Michael Brecker et la notion de post-modernité dans les études jazzistiques » qu’après les Géants (Duke Ellington, Miles Davis, etc.), Michael Brecker avait été sans doute le premier des « Grands ». S’appuyant sur cette proposition du philosophe, on peut dire sans trembler qu’aujourd’hui Brad Mehldau et Chris McBride appartiennent d’évidence à cette catégorie. Ils l’ont prouvé amplement lors du dernier concert de cette saison dédié au jazz agencée par l’active association Les Grands interprètes.
L’exceptionnel chez ses musiciens se situent à un niveau qui échappe à la description technique : des formes conventionnels (thème/improvisations/thème), un répertoire équilibrant standards (Nobody Else But Me, Here’s That Rainy Day), compositions personnelles (une nouvelle ballade de Mehldau en clôture du concert) et reprises choisies (Angola de Wayne Shorter, Work de Monk, Estate de Bruno Martino), un langage s’appuyant sur les codes de la pratique commune du jazz, un solo absolu chacun (Calling You tiré du film Bagdad Café pour Mehldau) avant le morceau final, et deux bis en offrande (dont Dat Dere au cours duquel, pour lancer son solo, McBride cita celui qui fit Lee Morgan sur la version d’origine).
Non, chez eux l’exceptionnel se trouve d’abord dans l’incroyable maîtrise de leur instrument. En solo, Chris McBride joue de la contrebasse comme s’il s’agissait d’un sax ténor, avec une identique dextérité. Mehldau donne parfois l’illusion qu’il a plus que deux mains à sa disposition, ce afin de créer des textures inimaginées avant lui.
Mais plus que tout, c’est l’expression qui relève du hors norme chez eux. Comment le faire sentir par écrit ? Peut-être en donnant une indication non musicale. Lorsque 2000 personnes (la Halle aux grains était comble l’autre soir) écoutent dans un silence quasi religieux, reflet d’une empathie absolue avec les musiques des deux jazzmen – en particulier lors des ballades –, c’est qu’il se passe quelque chose d’exceptionnel. Une telle concentration, un tel investissement de la part d’un si grand nombre de personnes forcément différentes, chacune ayant développé un rapport spécifique à la musique (avec des connaissances culturelles et techniques parfois fort éloignées), voilà peut-être le meilleur témoignage de ce que fut le concert des duettistes : une prestation où le temps se voit suspendu, un moment de grâce, un partage d’humain à humain.
Ludovic Florin