Jazz sous les Pommiers, verdict final : de Gégé Collet au concert mémorable de Monty Alexander (3/3) - Jazz Magazine
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Publié le 19 Mai 2026

Jazz sous les Pommiers, verdict final : de Gégé Collet au concert mémorable de Monty Alexander (3/3)

Texte : Hanna Kay , Photos : Maxim François

Huit jours d’enquête, plus de 36 000 billets vendus et près de 30 000 entrées non payantes. Le mystère reste entier : comment une commune de 8 000 habitants accueille-t-elle chaque année près de 60 000 personnes autour du jazz ? Une vaste organisation de musiciens, techniciens, programmateurs et bénévoles, dont Gégé Collet, fidèle au poste depuis la première édition en 1982. Une édition marquée par le concert du légendaire pianiste Monty Alexander et l’engagement de Fatoumata Diawara pour les enfants “différents” et les femmes oubliées. 

Gégé Collet : 45 ans de bénévolat

Ancien ingénieur informatique chez Volvo, clarinettiste amateur, il fait partie des « douze apôtres » du départ. Budget initial : 80 000 euros. Aujourd’hui : trois millions. Programmateur passionné, il participe toute l’année au repérage des artistes, visionne des dizaines de concerts, écume Rotterdam et les festivals professionnels comme le North Sea Jazz Festival où l’équipe de Jazz sous les Pommiers fait du repérage chaque année, déplace des post-it sur des paperboards pour équilibrer les journées, les styles, les publics.

Il fabrique aussi les playlists diffusées dans toute la ville pendant le festival, cherche des vidéos pour le site, écrit des textes, suit les concerts sur place et transmet ses retours au directeur Denis Le Bas. « La diversité fait que le public vient et revient. C’est ça qui fait le nerf de la guerre », explique-t-il calmement.

Dans ses archives personnelles, un PDF tenu à jour depuis 1982 recense quarante-cinq années de programmation : Abdullah Ibrahim, Sonny Rollins, Wayne Shorter, Michel Petrucciani, Enrico Rava, Abbey Lincoln, Henri Texier. Toute une mémoire du jazz qui défile comme un immense procès-verbal musical.

Concert mémorable  de Monty Alexander 

81 ans. Costume élégant. Sourire immédiat. Monty Alexander recrée sur scène l’atmosphère d’un club de jazz après minuit. Une petite scène installée au cœur de la grande pour resserrer les distances, des musiciens presque collés les uns aux autres, et soudain la salle entière bascule dans une intimité chaleureuse, quelque part entre Kingston, Harlem et les nuits parisiennes.

« Je fais de la musique pour partager de la joie », nous confiait-il quelques heures plus tôt, après une longue conversation où défilaient Miles Davis, Frank Sinatra, Milt Jackson. ou Kenny Clarke avec qui il buvait des cafés au lait parisiens. Né en Jamaïque en 1944, arrivé aux États-Unis en 1963, repéré très jeune par Sinatra puis admiré par Miles Davis, Monty Alexander possède cette continuité naturelle des musiciens qui semblent n’avoir jamais cessé de jouer depuis l’enfance.

Et pourtant, presque en riant, il lâche : « Je n’ai jamais appris la musique. Je ne sais pas lire la musique. »

Le concert lui ressemble entièrement : généreux, souple, attitude et accords profondément accueillants. Son trio avec Luke Sellick à la contrebasse et Jason Brown à la batterie groove avec une décontraction souveraine. Un swing large, joyeux, toujours en mouvement. Chez Monty Alexander, le piano danse. La main gauche pousse le rythme avec une pulsation jamaïcaine discrète tandis que la droite traverse le clavier avec des éclats de bebop, des rebonds blues, des traits mélodieux qui ne sont parfois que de quelques note, façon uppercut. D’ailleurs, il parlait beaucoup de boxe avec Miles Davis, nous raconte-t-il quelques heures avant. Et surtout, cette manière unique de faire circuler l’histoire du jazz. De nombreuses citations : Duke Ellington avec Take the A Train, des accents monkiens. Lorsque résonne No Woman, No Cry, le morceau cesse presque d’appartenir à Bob Marley. Monty Alexander le transforme en standard de jazz caribéen, chaleureux et collectif. Chez lui, la Jamaïque n’est jamais folklorique : elle est un moteur rythmique intérieur. Puis le pianiste glisse vers James Bond, La Panthère Rose, quelques notes klezmer de Hava Nagila, comme si toute la mémoire populaire du XXe siècle pouvait tenir dans le même swing entre souvenirs, humour et virtuosité. Puis vient la dernière injonction : « Make it funky. » Pas seulement une formule de scène, mais une philosophie de vie. Son nouvel album “A Jamarican in Paris” sortira dans quelques mois et sera l’occasion de livrer un grand portrait de l’artiste dans les pages de Jazz Magazine…

Monty Alexander trio : Jason Brown (batterie)

Monty Alexander trio : Luke Sellick (contrebasse)

Fatoumata Diawara: un concert engagé 

Le dernier jour du festival s’achève avec le concert habité de Fatoumata Diawara. Une voix chaude, ample, presque organique, portée par des grooves hypnotiques, des guitares aux couleurs mandingues et une musique qui avance entre transe douce, folk africain et pulsations plus électriques. Chez Fatoumata Diawara, la douceur n’empêche jamais la force.

Entre les morceaux, la chanteuse rappelle que la musique sert aussi à transmettre des combats. Ce soir-là, elle chante pour « les enfants différents », malades ou exclus, et rend hommage aux mères qui les soutiennent au quotidien. Elle évoque également la lutte contre l’excision et les mariages forcés, thèmes qu’elle porte depuis plusieurs années dans ses prises de parole comme dans ses chansons.

Émotion  lorsqu’elle interprète un morceau dédié à « son père disparu ». rappelant que ses parents adoptifs sont présents ce soir dans la salle.  Elle prend le temps de les remercier publiquement et explique leur devoir « son premier anniversaire fêté » ainsi que « tout l’amour qu’ils lui ont apporté »

Liste non exhaustive 

Pour le reste , impossible évidemment de tout voir pendant le festival. La liste des absents du rapport est tristement longue : Marion Rampal, Leïla Martial, Édouard Ferlet rendant hommage à Keith Jarrett et au Köln Concert, le percussioniste iranien Bijan Chemirani, ou encore Cécile McLorin Salvant accompagnée de Sullivan Fortner.  Le prochain festival aura lieu du 1er au 8 mai 2027. Nouveau défi pour Denis Le Bas, directeur du festival depuis quarante-et-un ans : l’ouverture un 1er mai impliquera des coûts supplémentaires pour les équipes techniques et logistiques. Mais des défis, Jazz sous les Pommiers semble avoir l’habitude d’en traverser. « Le budget de départ était de 80 000 euros. Aujourd’hui il est de 3 millions », rappelle Gégé Collet.

Verdict : vivement la prochaine édition du festival! (à partir du 1er mai 2027)