Enquête à Jazz sous les Pommiers 2/3 : Trafic de vibrations entre La Havane et Paris avec Roberto Fonseca et Vincent Segal
Texte : Hanna Kay, Photos : Maxim François
Roberto Fonseca, pianiste venu de La Havane, et Vincent Segal, violoncelliste français coutumier des alliances imprévisibles, de Cyril Atef à Ballaké Sissoko en passant par Les Égarés, ne montent pas sur scène pour amuser la galerie. Ici, le duel est affaire sérieuse. Corps-à-corps musical sous lumière intimiste. Crochets cubains du piano, esquives harmoniques du violoncelle, attaques feutrées, silences tendus. Chacun cherche la faille sensible chez l’autre sous les yeux d’un public comme suspendu à l’enquête.
Deux récidivistes du sensible
Le mélange agit comme un dispositif artisanal minutieusement préparé : une matière faite d’ostinatos, de vibrations, d’envolées lyriques, de changements de rythme et d’accélérations soudaines. Les morceaux servent de ligne directrice, presque de couverture officielle. Mais l’essentiel se joue ailleurs : dans les déviations, les risques, l’énergie immédiate du moment. Tout semble tenu et pourtant prêt à déborder. L’improvisation circule librement, comme une fuite organisée.


17h30, leur deuxième concert de la journée. Les deux hommes sont déjà en place, échauffés par un précédent, aux alentours de 15h30. Bleu d’un côté. Noir de l’autre. Le premier ostinato tombe. Répété, régulier, une pulsation discrète qui montre un chemin. Puis quelque chose dérive. Le silence du public devient suspect. Personne ne tousse, ni ne bouge. La salle entière semble en suspens et les notes prises en otage. L’enquête révèle rapidement une organisation complexe : un trafic de vibrations entre La Havane et Paris, du classique revisité, du jazz et des musiques traditionnelles cubaines en filigrane. Pas de démonstration musculaire. Ici, la fougue travaille sous couverture, avec beaucoup de respect mutuel.
Conversation clandestine sous écoute
Le duo refuse l’esbroufe. « Pour nous, la musique, c’est une conversation », a confié le pianiste pendant l’interrogatoire préliminaire.

Conversation oui, mais conversation clandestine. Entre La Havane et Paris, Beethoven revisité et ostinatos afro-cubains, musique classique et nuit de jazz. Le violoncelle de Vincent Segal procède par dépositions lentes. Archet puis pizzicati. Traces relevées sur les lieux : son feutré, grave, organique, parfois râpeux puis soudain velouté, mélange de couleurs pastel et de fulgurances plus vives, tension contenue, souffle nocturne, méditation collective. Roberto Fonseca, lui, personnifie son piano avec une virtuosité autant sensorielle que technique, comme certains inspecteurs parlent à leurs indics : avec douceur, menace parfois, calme et fidélité ancienne. Puis l’affaire prend une tournure inattendue. Vincent Segal rend hommage aux gens disparus de la radio qui ont bercé son enfance. À ces voix invisibles qui transmettent la musique sans jamais entrer sur la scène. « On pense souvent aux musiciens disparus, mais non aux gens de radio », dit-il. Alors défilent les fantômes : Claude Carrière et son émission sur Duke Ellington, les producteurs de nuit, les passeurs anonymes, les voix de France Musique. Comme si cette enquête musicale cherchait aussi ses témoins oubliés.

Résultat : un coup très bien mené, qui, par son raffinement, laisse bouche bée les enquêteurs, rêveurs des Nuits Parisiennes à la Havane, titre éponyme de l’album. L’investigation s’oriente vers une piste sérieuse : la vibration. Roberto Fonseca l’avait annoncé quelques heures plus tôt, presque comme un aveu : « La vibration, c’est la chose qui a créé le monde. »
EXTRAIT DU PROCÈS-VERBAL D’AUDITION
Dossier : Fonseca / Segal
Lieu : Jazz sous les Pommiers, Coutances
Heure : 11h05

Question : Comment vous êtes-vous rencontrés ?
Vincent Segal : « On se croisait de temps en temps dans des festivals. Quand nous étions programmés le même jour, l’un venait écouter le concert de l’autre . Roberto disait : “Viens jouer un morceau.” Mayra Andrade, que l’on connaît bien tous les deux, chantait aussi. On venait faire un morceau ensemble, mais c’était sporadique, sans répéter. »
Roberto Fonseca :
« Notre amitié a commencé comme cela. »
Question : À quel moment avez-vous décidé de former un duo organisé ?
Roberto Fonseca :
« J’ai été invité à un festival de cinéma à Biarritz. Le festival m’a proposé d’inviter quelqu’un. J’ai dit : “Je vais inviter Vincent.” L’invitation était vraiment naturelle. On n’avait rien répété. »
Question : Votre musique paraît extrêmement construite. Reconnaissez-vous les faits ?
Vincent Segal :
« On a tout écrit pour l’album, avec des parties improvisées. Mais sur scène on joue sans partitions pour s’autoriser à sortir du cadre . »
Roberto Fonseca :
« Quand tu n’as pas de partition, c’est plus libre. Tu peux faire des choses plus créatives même parfois te tromper. Et quand tu te trompes, tu trouves quelque chose de mieux. »
Question : Les enquêteurs ont retrouvé dans votre dossier les noms de Mahler, Schoenberg, Stravinsky et Picasso. Quels liens entretenez-vous avec ces individus ?
Vincent Segal :
« On a tous les deux jouer beaucoup de musique classique . Mais également de la musique contemporaine . Mais ce qu’on appelle la musique contemporaine, c’est compliqué. Avant, les musiciens étaient des artisans. Ils faisaient de la musique sans se demander s’ils allaient “faire avancer quelque chose”. Schoenberg ou Stravinsky cherchaient une voie après Mahler. Ce n’était pas un dogme. Ils essayaient de répondre à une question musicale. Picasso, lui, a vraiment inventé quelque chose de radical. Dans la musique aussi, il y a des moments où tout bascule »
Question : Qu’est-ce qui maintient la cohérence de cette organisation musicale ?
Vincent Segal :
« J’ai besoin d’avoir cette espèce de connexion humaine. »
Roberto Fonseca :
« Pour nous, la musique, c’est une conversation. »
Question : De quoi parle cette “conversation” ?
Roberto Fonseca :
« La vibration, pour moi, c’est la chose qui a créé le monde. Si tu joues d’une manière, tu sens quelque chose. Si tu joues d’une autre manière, tu sens quelque chose de différent. On a la possibilité de changer le sentiment d’une personne, du monde entier. »
Question : Comment identifiez-vous une bonne connexion musicale ?
Vincent Segal :
« On le sent. Dès qu’on commence à jouer. »
Roberto Fonseca :
« La sincérité, c’est facile à sentir chez un musicien. »
Fin de l’audition.
