Mort de quelqu’un, Alain Pinsolle - Jazz Magazine
Jazz live
Publié le 19 Juin 2026

Mort de quelqu’un, Alain Pinsolle

Titre emprunté au roman de Jules Romains, pour signifier ici : cet Alain Pinsolle dont nous apprenons la mort au détour d’un mail et ne parvenons qu’avec peine à reconstituer la carrière, c’était toud’même quelqu’un !

Du temps où j’avais quelques responsabilités au sein des rédactions de Jazzman puis de Jazz Magazine, j’ai toujours prêté quelque attention à la rubrique portant ce vilain mot de “nécrologie”. Si ma mémoire est bonne, dans les années 1970, sous le règne de Laurent Godet, elle s’intitulait Ils ont plié leur ombrelle, référence probable au folklore néo-orléanais. Mais avec la pyramide des âges, quelque nom qu’on lui ait donné, cette rubrique devenait de plus en plus “encombrante”. Les morts seraient-ils encombrants ? On pourrait inverser la question en se demandant si, aux yeux de vieux lecteurs, les artistes vivants n’occupent pas trop de place, au risque de négliger les disparus.

J’appartiens probablement à la dernière génération qui concevait le monde du jazz comme une famille insécable de Bud Scott (le banjoïste des premiers disques de King Oliver) à la dernière rising star du Critics Downbeat Poll et, pour la communauté du jazz français, de Julien Porret (1896-1979) que cite encore François Jeanneau dans son autobiographie, au moindre étudiant sorti de sa classe de jazz fort embarrassé par cette étiquette de jazz dont dépend pourtant son existence sur l’échiquier de l’art musical. La famille du jazz a-t-elle encore quelque cohésion ? Est-elle encore une famille ?

Si la création de jazzmagazine.com nous a offert l’espace nécessaire pour remédier modestement à ce dilemme sans “encombrer” nos pages imprimées, restait à résoudre le problème des compétences disponibles et de la compétence pour réagir à chaque décès… dans le cadre du bénévolat propre à la plupart des médias en ligne.

Le 14 juin dernier à une heure tardive, un mail du batteur Christian Lété me signalait le décès du vibraphoniste Alain Pinsolle en me demandant ce qu’il fallait faire pour l’annoncer dans les colonnes de Jazz Magazine. Le visage d’Alain Pinsolle m’est aussitôt revenu à l’esprit, l’estompe de la mémoire le confondant néanmoins avec les traits du contrebassiste Jean-Jacques Avenel décédé en 2014, certes d’une autre notoriété. De rares photos d’Alain Pinsolle retrouvées ici et là sur la toile, m’ont permis de repréciser ces traits, qui m’étaient décidément familier, et de revoir son regard il y a près de 50 ans posé sur moi, jeune pigiste, avec une once d’ironie, probablement bienveillante. Le souvenir d’un vibraphoniste pratiquant une improvisation très affranchie des codes du bebop ne m’a cependant pas permis de le resituer dans quelque compagnie orchestrale, ni même dans quelque lieu, sinon un soir au Caveau de la Montagne, vers 1979-1980, lors d’une scène dramatique: sous les yeux de Claude Guilhot qu’il était venu écouter, ce dernier effaré par une scène qu’il ne comprenait probablement pas, vue de la scène qu’aveuglait quelque projecteur, Pinsolle s’était fait virer par le serveur ; peut-être parce qu’il avait voulu faire valoir son statut de musicien pour échapper à la consommation obligatoire, ce serveur étant aussi un peu videur dans ce club qui échappait au rackett depuis que son patron précédent, Alain Guerrini, avait fait valoir son patronyme. Ce n’est qu’en fin de soirée, que j’ai su ce nom: Alain Pinsolle, que je repère en écrivant ces lignes dans les programmes de concert de Jazz Hot annoncé au 28 rue Dunois le 23 avril en duo avec Raymond Boni. Un an plus tard, le 29 mars 1980, à l’occasion d’une chronique très enthousiasme signé Patrick Callaghan (ce que je soupçonne être un pseudonyme), je le retrouve vibraphoniste (et pianiste) programmé au Studio 106 de Radio France dans le cadre de l’émission Libre Parcours, entouré de François Leymarie (contrebasse) et Alain Emler (batterie, percussions). Les titres révèlent un certain imaginaire: Le Chemin qui a du cœur, Le Temps, Cristal qui songe. En rappel, une « composition spontanée” venue aux trois complices lors d’une répétition inspire ce commentaire à Callaghan: « À leur grand étonnement, ce morceau s’était organisé avec des structures précises dès qu’ils eurent commencé à improviser, l’harmonie et la métrique ayant, pour ainsi dire, surgi comme par miracle. Ils n’eurent plus qu’à essayer (et ils y parvinrent) de s’en souvenir pour le concert. »

À réception du mail de Christian Lété, j’ai commencé par m’assurer de sa mort, car ça s’est déjà vu d’annoncer dans la presse la mort de quelque personnalité en parfaite santé. J’en ai trouvé la confirmation, le 31 mai, sur le site de la Maison des obsèques de Villeneuve-sur-Yonne. Puis j’ai ouvert la discographie de Tom Lord, étonné de n’y trouver que trois références : “Création Collective, Musique improvisée” du collectif Opération Rhino, un important personnel où je note, aux dates des 12 et 16 mai 1976 quelques noms dessinant un contour esthétique qui ne me surprend pas : Itaru Oki, Jacques Berrocal, Claude Bernard, Richard Raux, François Tusques, Raymond Boni, Pierre Bastien, Gilbert Artman, Mino Cinelu et même, inattendu dans ce contexte, Malo Vallois. Face 1 de ce vinyle produit sous le label Expression Spontanée : Improvisation I. Face 2 : Improvisation 2.

L’année suivante, sous le même label : “Un vibraphone dans la ville”, solo absolu réparti sous huit titres de morceaux. Puis plus rien jusqu’en 2002, où il réapparaît en quartette avec Jean-Louis Chautemps au ténor, le contrebassiste Roland Molinier et Christian Lété : “Live at la Fenêtre”, du nom d’une sorte de loft animé par Philippe Maté avant qu’il ne soit emporté par la sclérose en plaques (souvenir d’une ardente et néanmoins amicale “sax battle” entre Maté et Alain Hatot, animée à la contebasse par Tony Bonfils… et Christian Lété). Produit sur Impro, sous-marque de Marge (label de Gérard Terronès), le disque est sous-titré “Chtarbmusique”, mot sur lequel Pascal Anquetil, réagissant sur facebook, apporte ce commentaire :

« J’’ai d’abord connu Alain Pinsolle comme membre du JAPIF [Jazz Action Paris Ile-de-France], l’association qui a créé en 1984 le Centre d’Information du jazz. Je me souviens qu’il venait souvent me voir dans mon bureau du CIJ à l’époque situé dans les locaux du Cenam pour me parler de sa « chtarbmusique », comme il l’appelait. A savoir « une combinaison entre improvisation totale et structure harmonique, mélodique et rythmique organisée qui propose une dimension de poétique verbale et visuelle, une tentative entre le réfléchi et le spontané. » J’aimais beaucoup sa douce folie, sa gaieté naturelle, sa soif de liberté et d’indépendance ! »

À la vidéo de ce quartette qui traine sur le net avec un autre batteur et surtout un Jean-Louis Chautemps sinon peu concerné, du moins très fatigué, mieux vaut se rendre sur bandcamp où l’on peut trouver non seulement l’album Marge, mais aussi les solos ““Un vibraphone dans la ville” (1977) et “Hypnos” enregistré à Villeneuve-sur-Yonne en 2013.

Le clarinettiste Étienne Brunet qui a publié quelque photos sur son site, écrivait sur facebook à l’annonce de sa mort : « Il vivait à la campagne, je ne sais plus où dans l’Est de la France. J’avais joué avec lui. Il était vieux mais joyeux et en pleine forme. En 2012 nous avions joué avec Mamadou Faye au Festival des Artistes en campagne à Savin près de Provins. Il méritait plus de reconnaissance. C’était un grand musicien. »

En flanant sur le net, on tombe encore sur quelques traces de ses activités. Mairie de Ravières dans l’Yonne (2018) : « Alain Pinsolle a longtemps été musicien de cours de danses (classiques, moderne, jazz) et par ce chemin varié a expérimenté beaucoup de styles musicaux et d’instruments tout en restant au plus près du langage du corps. Car le sport et la musique ont toujours été  au cœur de ses centres d’intérêt. Il a un temps pratiqué l’athlétisme, a été également maître-nageur et enseigné la natation… mais n’a jamais perdu de vue son plaisir de la musique. Accordéon, piano, xylophone, vibraphone… » Cette pluridisciplinarité revendiquée pourrait bien expliquer que nous ayons perdu sa trace au fil des années.

Enfin, Christian Lété nous a envoyé une copie de son CV qui dévoile encore d’autres angles de sa carrière et les pointillés d’un carrière musicale où il se fit reconnaître sans jamais vraiment s’y exposer au détriment de quelque visibilité publique :

Né le 21 mars 1942. Étude de piano classique à l’âge de 6 ans. Guitare à 13 ans. Piano Jazz à 16 ans.  Instruments : piano, vibraphone et percussions. Débuts professionnels au Ladybird. À 30 ans, étudie en autodidacte le vibraphone et forme son premier groupe “Clinique”. Nombreux concerts et festivals en France et à l’étranger : Radio France, France Culture, France Musique, Fête de l’Humanité, Théâtre de Chaillot, Carré Thorigny, Centre américain, Chateauvallon, Tabarka, Cefalù, São Paulo, Mexico. Parallèlement à sa carrière de compositeur-interprète, il est musicien-accompagnateur en poste officiel à l’Université Paris VII Denis Diderot pour tous les cours de danse classique, contemporaine et jazz depuis 1973. Spécialiste dans la formation des formateurs auprès de Drac, écoles de musique et conservatoires régionaux en France, ISRP (Institut supérieur de rééducation psychomotrice de Paris), écoles de danse (Cid, Ipac), etc. Responsable de l’UV de rythmothérapie par les percussions à l’Irapsir de Mexico (Institut de formation des psychomotriciens au Mexique). Diplôme d’état de psychomotricité et de psychothérapie.

Tel était Alain Pinsolle rencontré il y a près de 50 ans dans des circonstances musicales dont j’ai oublié la nature mais dont le nom m’a immédiatement interpelé à la nouvelle de son décès. C’était vraiment quelqu’un. Franck Bergerot