Vitoria (2): Snarky Puppy encense Bad Plus
Une ultime journée de festival afin que les aficionados de jazz basques puissent également libérer leur énergie rentrée, leur passion couvée pour la « Roja », l’équipe d’Espagne de foot en finale face aux « bandidos » argentins la soirée suivante en finale de la Word Cup à New York, loin des mythiques clubs de jazz de Manhattan…
Palacio de Europa
18 juillet
Isaiah Collier (ts, ss), Davis Whitfield (p), Conway Campbell (b), Tim Regis (dm)

« Ce concert célèbre les cent ans de la naissance d’un géant, Joh Coltrane » De la bouche même d’Isaiah Collier ce pensum pose clairement l’équation. L’entame du set le confirme in vivo. Un « Afro Blue » de « jeune » pos-coltranien boosté aux vitamines du genre, allumé dans le souffle d’un soprano incendiaire lançant des étincelles d’aiguës en gerbes serrées. Ça dépote aussi au ténor sur les chorus d’une ballade offerte en phrases lourdes, accrochant paradoxalement au passage des sonorités davantage Rollins que Coltrane. Avec même, ressenti personnel, des charges plus acide encore type Shepp ou plus contemporaines façon Charles Gaye, filiation directe avec les tenants de l’esthétique du cri chère au free jazz. Sur chacun de ses deux instruments, soprano ou ténor en main, Collier dégage une puissance de feu impressionnante, délivrant le temps de long chorus sans escale un feu roulant de notes limite saturées.

Dans ce climat imprégné de notes en eaux de couleurs fortes, la façon claire d’exposer les thèmes demeure pourtant très travail à façon Coltrane. A ce titre le piano contribue lui aussi à la manière jazz revisité du quartet. Phases de soutien harmonique ou déroulés pour solos, Davis Whitfield imprime en appui direct de forts accords main gauche. De quoi densifier son propre jeu comme le rendu global avec la participation de la rythmique, évidemment.
L’ombre portée de John Coltrane. Hommage en haute énergie, haute tension et haute…fidélité !
Mendizorratza
The Bad Plus: Chris Speed (ts, ss, cl), Ben Monder (g), Reid Anderson (b), Dave King (dm)

Au souvenir des grosses machines de concerts précédent ayant retenti dans ce Polideportivo l’entrée en matière du quartet relève d’un coté presque intimiste. Offertes sur un plateau par les phrases d’une clarinette douce inscrite dans une rythmique placée comme en dedans.Ça s’anime certes avec l’arrivée du ténor (French Horn) Une montée en volume, une densité de lignes qui s’alignent, se croisent. Ben Monder visage impassible d’un Monsieur Propre de la guitare, pointe le bout de son manche histoire d’apporter, mine de rien un plus d’électricité. Ainsi va le jazz de Bad Plus depuis des années, disques ou concerts construits en alternance de climats. Toujours dans le contrôle. Y compris dans la prise en compte de la grosse activité d’une batterie fort présente quelque soit le volume sonore appliqué. Dave King, mentor du groupe, insiste sur une activité percussive toujours créative.
Bad Plus, leur trajectoire l’atteste, façonne un jazz d’alternance, de séquences contrastées dans l’utilisation des instruments, leur rôle dans le carré d’as, l’empreinte qu’il y laissent. Témoin ici, cette petite mélodie légère jouée en mode de chant (Giant)). Marque d’un certain dépouillement présente au besoin dans la sonorité globale, phrase en répétitions livrées en un lancinant duo guitare/sax. A l’image de l’attitude très zen de Chris Speed, tête baissée, yeux clos tout le morceau durant. Précision et finesse vont avec. Puis rebondir le temps d’honorer Ornette Colemen sur une séquence de plus d’intensité déployée, débridée en éclairs d’illuminations sonores, batterie laissée voguant très libre de mouvement. Ne pas oublier de noter le sillon de la basse en épicentre du propose musical tenu. Ni les flashs zébrants mine de rien les solos éclairants de Ben Monder père tranquille d’une guitare jazz bien d’aujourd’hui.

Une musique libre ouvragée en finesse. Un jazz sage ou pas, à voir. Toujours mouvant en tous cas « Ce concert ici ce soir à Vitoria est le dernier de Bad Plus. Le groupe va cesser d’exister après 37 années d’aventures » annonce en point d’orgue Reid Anderson d’une voix douce.
Dommage, vraiment !
Snarky Puppy : Bob Lanzetti (g), Zach Broch (vln), Chris Bullock (ts, ss), Jay Jennings (tp), Mike Maz Maher (bug), Justin Stanton, Bobby Sparks II (clav), Michael League (elb), Nate Werth, Mason Davis (perc), Jamison Ross (dm)

Il aura fallu un long temps de mise en place avant même le début du concert afin d’installer une semblable plateforme d’instruments très élargie. Sauf que patience récompensée – le public de Vitoria aussi prompt soit-il à s’enflammer type mèche express sur Ruben Blades n’en manque pas si besoin étai- il fallait encore pouvoir saisir les étages des sons produits, la complexité dans le mouvement musical, la complémentarité des sectins dans le groupe de Michael League. Beaucoup de claviers électroniques (2 Moogs en particulier, instrument proche du synthé des seventies emblématique chez Joe Zawinul notamment et revenu à la mode après revitalisation) pour asseoir l’harmonie Dans l’arsenal également un duo de percussions occupe pour sa part un bel espace. Enfin des cuivres agissent pour l’ajout de couleurs .
Quand la dite machinerie est lancée les sons jaillissent de partout, de sources plurielles, attention exigée pour une écoute active. D’autant que les jeux de solos prennent forme via guitare, violon ( Only here and nowere else ) trompette, orgue Hammond. Le son général travaillé pour un niveau de volume élevé intervient en marque d’élan transmis dans l’instant. Traduit un esprit de réjouissance à partager. Michael League, leader qui ne prend pas la lumière aborde, ému, un hommage appuyé à la trace laissée par l’orchestre qui les a précédé sue cette même scène « Merci mille fois Bad Plus. Ces extraordinaires musiciens sont un exemple pour moi. Surtout que lorsque ils on initié leur parcours, le jazz n’était pas une musique aussi ouverte que maintenant… » Et de poursuivre par une note d’intention. « Il est tard, mais sachez le nous avons décidé de jouer ce soir l’ensemble des morceaux de notre dernier album, Somni paru l’automne dernier.

Mise en place impeccable, enchaînements travaillés ( Recurrent ) on songe à Weather Report, Franck Zappa ou même Magma. Avec ces accents de mélodies accrocheuses et de rythmique métronomique sans faille Snarky Puppy a su conquérir en une dizaine d’années un public plutôt jeune. A leur propos, de l’un des albums de début du premier groupe cité on pourrait reprendre le titre pour son signifiant « I sing the body electric » Du funk, des nappes de sons synthétisé en nuages, de grands coups de cuivres collectifs mixés tranchants au possible, dans le mouvement perpétuel de la basse électrique du leader le jazz uranium enrichi du groupe cultive aussi sa part d’improvisation…dans les tranches consommés en instrument solo ( Drift )

Dans l’enceinte métallique de Mendizorrotza à priori pas conçu pour un tel propos, sur le coup d’un « round about midnight » minuit tapant à la porte, tandis qu’outre atlantique la défense calamiteuse des bleus venait de prendre un quatrième pion de la part d’anglais ravis ( !) du mid turn de cette petite finale mondiale, Snarky Puppy plus en fils prodigue qu’en pères peinard, faisait école de son.
Robert Latxague