Richard Raux, définitivement absent - Jazz Magazine
Jazz live
Publié le 25 Juil 2026

Richard Raux, définitivement absent

« Scandaleusement absent du Dictionnaire du jazz » peut-on lire à son propos. Comme beaucoup d’autres dans le domaine encyclopédique, surtout les insaisissables de l’Histoire, retors à l’étiquetage, au catalogage, à l’appartenance. Richard Raux n’est plus… 

Pas de fiche Wikipedia, une information qui s’éparpille au fil du net, des sites pour amateurs de “rare grooves”, l’index des grandes revues de jazz restant quasiment muet à son sujet. Une discographie par Michel Bedin dans le numéro 545 de Jazz Hot (novembre 1997), une interview de Jean-Pierre Patillot et Gérald Arnaud dans Jazz Hot de septembre 1981 et une biographie anonyme sur le site de Monster Melodies me permettent de rassembler mes souvenirs et d’évoquer une réputation : humilité, générosité, spontanéité, passion pour Coltrane qu’honorait la robustesse de son jeu saxophone, un intérêt partagé entre le modal et les traditions harmoniques du bop, le tout nourri de cultures et de spiritualités extra-européennes.

Cinq ans avant l’interview de Jazz Hot, il avait nommé Hamsa Music le groupe avec lequel il enregistra ses deux premiers disques (“Richard Raux & Hamsa”, 1975 ; “Hamsa Music”, 1980). Hamsa, mot sanskrit désignant l’oie sauvage, l’oiseau migrateur, la persistance de l’âme au gré de ses réincarnations. « J’ai pensé qu’Hamsa Music pouvait être l’équivalent de la Soul music, mais dans un sens plus universel, et pas seulement restreint à l’âme noire américaine. » Interrogé sur l’influence de la musique indienne, il revient sur ses origines, sous le signe d’un permanent métissage. « Je suis créole, j’ai vécu à Madagascar. Il y a dans ce pays un grand mélange de races : des Chinois, des Indiens, des Africains… C’est là-bas que je suis né à la musique, que je l’ai vraiment ressentie, découverte. »

Né en 1945 à Périgueux, il rejoint sa famille d’origine deux ans plus tard à Madagascar, où il vivra jusqu’à 19 ans, dans le contexte musical local – « le rythme de base, le salegy, que l’on retrouve aussi à la Réunion », plus des disques qu’un copain d’école lui ramène de France : Django, Brassens, Coltrane, Dolphy, Monk, et l’apprentissage dès l’enfance, quoique sur ce point mes sources se contredisent. Questionné par Jazz Hot au sujet de ses débuts au saxophone, il précise : « J’ai commencé par la batterie ; j’avais douze ans. J’ai débuté dans l’orchestre de Jeanot Rabeson (le père de Tony avec qui j’ai joué récemment au Musée d’Art moderne). Jeanot était la grande vedette du jazz à Madagascar. Je ne savais pas encore faire grand-chose à la batterie à l’époque : je l’ai appris sur le tas, comme le saxophone. Dans l’orchestre de Rabeson, son frère jouait du ténor ; j’avais été très impressionné. Et puis, bien sûr j’écoutais Parker et Coltrane. » De retour à Périgueux, il retrouve son grand-père, chef d’orchestre, qui lui offre un saxophone. Monté à Paris, il étudie auprès du saxophoniste classique Daniel Defayet qui, peu porté sur l’improvisation, lui vante néanmoins la discipline rythmique du big band. C’est l’époque où il se rend à la Bohème écouter le big band du trompettiste Sonny Grey, qui comprenait alors Don Cherry et Mal Waldron.

Parallèlement, il joue de la flûte, suit des cours de poésie et de littérature anglaise à la Sorbonne. Puis, frustré de se voir imposer un son et soucieux de posséder le sien en propre, il prend son indépendance : « En fait, je suis un autodidacte. J’ai surtout appris la musique en écoutant Mal Waldron par exemple, qui possède un formidable sens du rythme. » Il cite encore Siegfried Kessler et Michel Graillier.

1968 et la suite : la scène française sous influence étrangère (l’Amérique noire et le swingin’ London) est en pleine effervescence. Il joue du rhythm and blues avec le Royal Show du chanteur marocain Abdelghafour Mouhsine, alias Vigon, enregistre pour la première fois sur l’album “La Devanture des ivresses” au sein du groupe de Melmoth (avec Dashiell Hedayat l’un des pseudonymes de l’écrivain Daniel Théron). Il fait le bœuf au Chat qui pêche, se découvre une passion commune pour John Coltrane avec Christian Vander qui le fait jouer sur le premier album de Magma. Mais la musique entièrement écrite du groupe le décourage rapidement, et il rejoint pour un an le quintette de René Urtreger au Trois Mailletz : « J’étais surtout connu comme altiste. Urtreger me reproche souvent d’avoir abandonné ; il trouve que j’avais un beau son, rare à l’alto. Mais je l’ai vendu… » On peut y voir l’influence de Coltrane qui le ramène vers Christian Vander. Il invite ce dernier au sein de l’éphémère Stuff avec le guitariste Claude Engel, le bassiste Paganotti et le percussionniste Paco Charlery. Par ailleurs, il enregistre en sideman au Château d’Hérouville pour Michel Magne, Jacques Higelin (“Irradié”) ou Eddie Mitchell (“Ketchup électrique” avec notamment Sonny Grey, Pierre Fanen, Marc Bertaux, Christian Lété ou Bernard Lubat).

C’est l’époque où il forme Hamsa Music, avec son frère Patrice, le bassiste Alain Lecointe et le batteur Jean Padovani. En résidence au Riberbop et reçoit la visite de Christian Vander et Didier Lockwood au cours d’une soirée suramplifiée qui vaudra au club une fermeture administrative de douze mois ! Un premier disque “Richard Raux & Hamsa” * est enregistré au Château d’Hérouville en 1975 moyennant quelques invités (le guitariste John Faure, le contrebassiste Alby Cullaz) ou remplaçants (Padovani n’apparaissant que sur un titre, remplacé sur les autres par Jean-Louis Besson), plus des chœurs. Le groupe connait par la suite des personnels changeants, ce dont témoigne un enregistrement de décembre 1976 au studio 105 de la Maison de la Radio où figurent notamment le saxophoniste Bruce Grant, le pianiste Siegfried Kessler, le bassiste Sylvin Marc et le percussionniste Aiyb Dieng (publication en 2018 sur Monster Melodies Records).

D’une certaine façon, “Richard Raux & Hamsa” constitue le tour de chauffe de “Hamsa Music” enregistré en août 1980 avec Siegfried Kessler et Michel Graillier aux claviers, Sonny Grey à la trompette, Marc Steckar aux trombone et tuba, toujours Patrice à la guitare, Jack Gregg à la contrebasse (en complément de Lecointe) et Roger Raspail aux percussions. Mais tout est tour de chauffe chez Richard Raux, work in progress, quête insatiable, aboutissements à venir, quête d’une identité. Par la suite, Hamsa verra défiler dans ses rangs de nombreux musiciens tels les trompettistes François Chassagnite et Patrick Artero, le tromboniste Glenn Ferris, le saxophoniste Hervé Bourde, le guitariste Lionel Benhamou, les claviéristes Hervé Lavandier et Daniel Goyone, le bassiste Michel Alibo et les batteurs Mokhtar Samba, Thierry Arpino et Sangoma Everett. Liste à compléter et à valider, car il est possible que certains de ces musiciens aient collaboré dans d’autres contextes que Hamsa.

Entre temps, “Irradié” de Jacques Higelin est paru en janvier 1976 et Hamsa est invité à accompagner le chanteur sur scène, une aventure qui tournera rapidement au conflit, le chanteur n’accordant aucune place à l’improvisation. Mais Richard Raux a rencontré une autre oie sauvage, Eddy Louiss, ce dont témoignent les albums “Combo” et “Histoire sans paroles” de 1978-79 avec le tromboniste Adolf “Ramadolf” Winkler, le saxophoniste Jo Maka, Patrice Raux, Jacky Samson à la basse électrique, Claude Vamur à la batterie et Mano aux percussions.

Notre oie sauvage se trouve alors sollicitée par tant de directions : le free jazz historique américain de Sunny Murray (“Aigu Grave” Marge, 1979) et sa diaspora en France (Bobby Few, Alan Silva dont il fréquentera brièvement le Celestrial Communication Orchestra), d’autres Américains familiers de la scène française (notamment Roy Burrowes et Mal Waldron “Live at the Dreher 1980), l’avant-garde française (“Opération Rhino”, 1976) et la bande à Bernard Lubat. On l’entend également auprès du guitariste guadeloupéen André Condouant (“Happy Funk”, 1979), les bluesmen Luther Allison et Jimmy Johnson, le chanteur·Pierre Vassiliu, la chanteuse Mama Bea, l’artiste gabonnais Pierre Akendengué. Il aborde toutes ces expériences avec une identique disponibilité même s’il avoue à Jean-Pierre Patillot et Gerald Arnaud « Le free n’est pas vraiment mon fort. J’aime trop le rythme en lui-même. Je m’ennuie vite hors tempo. » Mais il confesse son admiration pour la façon dont John Coltrane et Archie Shepp ont su rester enraciné dans la tradition du jazz.

Lorsqu’il est interviewé par Jazz Hot en 1981, il vient de convaincre Sonny Grey de remonter son big band, ce qui lui donne l’occasion d’arranger pour 19 musiciens sa composition déjà enregistrée par le groupe Hamsa, Move on the Bartok Scale. « J’étudie en ce moment ce qu’a fait Duke Ellington en matière d’orchestration. Il est génial, notamment dans sa manière de mélanger l’Afrique, les sons de la jungle, avec la musique classique. » Il explique en fin d’interview avoir pour projet la création d’un Hamsa Big Band et de l’ouvrir même aux voix et aux cordes. Hélas, ce projet n’aura laissé nulle trace !

La suite de la discographie de Richard Raux le montre néanmoins à la tête de quartettes plus modestes et plus classiques : “Feel Good at Last” avec Alain Jean-Marie, Alby Cullaz et George Brown (1983), “Under the Magnolias” avec Jeanot Rabeson, Jacques Vidal et George Brown (1989, enregistré quelques mois après un New Morning avec Claudine François, François Méchali et un nouveau venu en France, John Betsch qui doit à Richard Raux son installation à Paris, plus le percussionniste Sam Kelly), “The Interval” avec Olivier Hutman, Wayne Dockery et Charles Belonzi (2000), “Determination” Jack Gregg et John Betsch plus le trompettiste Longineu Parsons (2008, il existe une captation vidéo de ce quartette sans piano au New Morning titrée “Ichinen”). En 2003, il semble réaliser son rêve en rassemblant un big band en partenariat avec le vibraphoniste Pascal Bivalski, mais la distribution de “Genèse” restera confidentielle.

Suite à l’opération d’une hernie discale, il se convertit au boudhisme en 2010. En 2012, il se retire dans le Gard puis dans les Cévennes, jouant encore avec différents musiciens locaux et/ou amateurs, proposant même au festival Radio France de Montpellier un arrangement de la musique d’Howard Shore pour Le Seigneur des anneaux, avec un imposant personnel orchestral et vocal de 12 à 78 ans.

Il est parti discrètement, nous laissant de longues heures dans l’incertitude alors que l’annonce de sa mort commençait à circuler de bouche à oreille. Voici quelques jours, la chanteuse Véronique Lortal-Raux alertait sur le déclin de son frère Richard. Aujourd’hui elle écrivait sur son compte facebook « Mon magnifique frère, mon talentueux ami, mon pilier, Richard Raux, tous ces bons moments passés ensemble à jouer, à chanter, à rire et à philosopher… Merci, merci d’avoir été ce compagnon de voyage durant toute ma vie, de m’avoir protégée des méandres de cette sacrée vie, de m’avoir guidée. Amuses toi bien là ou tu vas, léger, libre. » Jazz Magazine se joint à ces vœux d’adieu.

* Annonce de Théo Jarrier pour Le Souffle Continu : Le premier Hamsa sera réédité dans une belle version remasterisée, avec un important livret texte et photos, en octobre prochain sur Souffle Continu records.