Film#21/2 Claude Guilhot, un moment de grâce
Avec René Urtreger et Pierre Michelot. C’était le 20 juin 1981 et se termine ici mon premier cahier de négatifs. À suivre prochainement dans ces pages, ce qu’il nous reste du 4ème Concours de Jazz de la Défense annulé pour cause de pluie.
Encore un concert dans la petite salle du Cim. Parmi le public, certains se reconnaîtront autour du bar tenu par le saxophoniste Omar Mansouri : d’autres élèves à l’époque (Alain Moreau, Joseph Benarroch), une figure de la scène dixieland (Jack Cadieu, tromboniste des Jazz O’Maniacs, que Laurent Cugny recruta cette année-là au sein d’une nouvelle mouture “plus cuivrée” que son big band Lumière) et Madame la directrice du Cim, Christine Guerrini.
Ce soir-là, sur la scène Claude Guilhot qui s’était entouré des historiques René Urtreger et Pierre Michelot. On connaît moins Claude Guilhot. Il était né le 2 septembre 1929 à Toulouse et avait été batteur, instrument sur lequel il tourna avec Mezz Mezzrow vers 1957, avant d’adopter le vibraphone. En 1959, il s’associe à Michel Roques au sein d’un groupe qui accueillera tant Buck Clayton et Bill Coleman que Sonny Grey et Lucky Thompson. Installé à Paris en 1962, il fait son apparition dans la discographie en 1964-65 chez Pathé avec un disque sous son nom, “Bach on Vibes” au personnel à géométrie variable où l’on croise notamment Pierre Cullaz, Eddy Louiss, Bibi Rovère, Charles Saudrais. En 1969, pour “Belbology” chez Véga, il s’entoure d’un pianiste (Georges Arvanitas), d’un bugliste (Pierre Dutour) et d’un quatuor à cordes. Six ans plus tard, il signe la deuxième référence du catalogue Owl de Jean-Jacques Pussiau,“Trafficos”, entouré du trio d’Arva (Jacky Samson et Charles Saudrais). En 1979, c’est Alain Guerrini qui produit un nouvel album, “Petit Voyage”, toujours avec Charles Saudrais, mais avec Marc Fosset et Patrice Caratini. Il apparaît encore dans les discographies en 1985 sur “Goden Coast Blues” du guitariste Patrick Saussois, puis en duo avec Arvanitas en 1986 sur “Qu’est-ce qu’on joue ?”, avant de disparaître définitivement le 15 décembre 1990.
Je ne parviens pas à mettre la main sur “Petit Voyage”, seul de ces albums que j’espérais trouver sur mes étagères. Qu’en penserai-je aujourd’hui ? À l’époque, j’avais entendu peu de vibraphonistes. Je connaissais Gary Burton dont j’avais fait un peu une idole, impressionné comme beaucoup par son jeu à quatre baguettes et touché par un répertoire et des partenariats qui en faisait le vibraphoniste historique des années 1960-70 (Mike Mainieri m’était encore quasi inconnu). Milt Jackson, son vibrato, ses contributions phonographiques me paraissaient datés. Et je laissais Lionel Hampton aux vieilles barbes.
Je ne me souviens pas avoir vu jouer de vibraphoniste “en présentiel” avant Claude Guilhot au Caveau de la Montagne… Un duo surement, mais avec qui ? Probablement Georges Arvanitas. Ça m’avait plu. Le fait qu’il ne jouait qu’à deux baguettes aurait pu lui faire perdre du prestige à mes yeux, mais cette présence contribua à m’ouvrir les yeux sur “un autre vibraphone”. Il y avait là un mélange de générosité et d’énergie qui me plaisait et qui passait d’autant mieux à être constaté “de visu”. Un autre monde que celui de Burton s’ouvrait à moi. Et dans les contextes où je l’ai entendu – le Caveau de la Montagne et au Cim –, il jouait sans micro, avec un franchise très excitante. Je découvrais un instrument très physique, presque sportif. François-René Simon a lui des souvenirs de Claude Guilhot sur le terrain du football.
Recourait-il au vibrato ? Tout ce que je peux dire, c’est que dans une interview pour un dossier “vibraphone” du Jazzophone (le journal du Cim, numéro 17, 1984), il se rappelait l’avoir peu, voire pas utilisé sur “Petit Voyage” enregistré en 1979, correspondant à cette époque où je l’ai écouté “live”. Reste qu’il dégageait encore une fois quelque chose de généreux, d’entier, d’habité.

De ce concert, j’ai une préférence pour cette photo (quoiqu’ici desservie), que j’ai déjà publiée sur facebook, mais particulièrement pour ce tirage. J’en ai essayé plusieurs recourant à un cache de façon à marquer la distance entre l’instrumentiste et son public. On pourrait me reprocher d’avoir exagéré la sous-exposition de l’arrière-plan, et plus encore la surexposition noircissant, “brûlant” toute la matière existante dans le dos du musicien. À vrai, il ne s’y trouve pas grand-chose sinon une espèce de “bruit” gênant. J’aimais voir le vibraphoniste surgir de nulle part, comme du néant et, à l’opposé, j’aimais exagérer la distance entre lui et son public qui, ainsi sous-exposé, semble projeté sur un écran tendu derrière le piano, comme figé dans un moment d’irréalité.
Lui, seul tout à l’éblouissement d’une sorte d’orgasme qu’il vient d’atteindre, aboutissement de quelque cheminement jouissif ou douloureux, imaginant quelle suite il pourra lui donner ; ou peut-être blessé par une note qu’il n’aurait pas voulue et alors… comment s’en sortir ; à moins qu’il soit saisi là tout à l’écoute de ce que fomentent contrebassiste et pianiste derrière son dos, et concevant quelque réplique… encore que l’absence de ses deux comparses dans le cadre ne se prête guère à cette dernière interprétation. Dans le cadre d’une exposition de mes photos accueillie par Marlène Amiot, j’avais titré cette photo Falling Grace, ce que les connaisseurs jugeront à contresens, tant ce titre de Steve Swallow est connoté “Gary Burton”.
Alors montrons les ces comparses ! René Urtreger, peut-être photographié lors de la mise en place du groupe, l’air un peu canaille, testant le piano du Cim, le blouson encore sur les épaules. Hypothèse que dément l’ordre des prises de vue sur ma planche contact. Pierre Michelot, toujours discret, attentif, nécessaire. Un dernier cliché qui n’apparaît pas ici, pris de la pièce qui s’ouvrait à gauche de la salle, à l’opposé du bar, montre Patrice Caratini debout juste derrière Michelot, le poing droit sur la hanche et observant les gestes et les choix de notes du grand Michelot. Franck Bergerot
