Aga Khan Master Musicians invitent Vincent Segal et Vincent Peirani pour un concert fraternel ! - Jazz Magazine
Jazz live
Publié le 26 Juil 2026

Aga Khan Master Musicians invitent Vincent Segal et Vincent Peirani pour un concert fraternel !

En invitant les musiciens français Vincent Segal et Vincent Peirani à le rejoindre l’espace d’un concert exceptionnel d’écoute et de respect mutuel, le groupe interculturel Aga Khan Master Musicians rend hommage au caractère fondamentalement universaliste du jazz contemporain — musique “relationnelle” par excellence, plus que jamais ouverte à la beauté composite et syncrétique de notre humanité globalisée. 

par Stéphane Ollivier

Les liens, relations, accointances entre le jazz et ce que l’on a coutume d’appeler désormais les “musiques du monde” se sont généralisés ces cinquante dernières années, générant à travers d’innombrables types d’hybridations de nouveaux territoires idiomatiques en évolutions continuelles. Si à l’origine, sous l’impulsion de pionniers comme Randy Weston, Don Cherry ou Gato Barbieri, le jazz, en ne cessant  de s’aventurer hors de ses frontières idiomatiques pour se coltiner à d’autres cultures, en quête soit de cousinages identitaires (de Cuba au Brésil) soit de filiations plus originelles et fantasmatiques (l’Afrique dans tous ses états), a servi de modèle esthétique et en quelque sorte d’esperanto à une multitude de musiciens d’origines et de cultures différentes trouvant là à la fois un outil d’émancipation et un espace de communication, ces différentes traditions musicales et culturelles s’en sont progressivement éloignées pour engager des relations fécondes en dehors de son influence. C’est le cas de l’ensemble Aga Khan Master Musicians (AKMM), groupe à géométrie variable créé dans le but de promouvoir le dialogue entre les traditions musicales de divers pays d’Afrique et d’Asie qui depuis 2013 œuvre à mettre en évidence des zones communes entre ces cultures au-delà de leurs différences.

Composé de musiciens venus d’horizons géographiques et culturels très divers et apparemment éloignés ­— ici la joueuse de pipa Wu Man, spécialiste du répertoire traditionnel chinois ; les Syriens Basel Rajoub au saxophone et Feras Charestan au qanun, grands maîtres de la musique arabe classique ; le  joueur d’oud turc Yurdal Tokcan, virtuose de la musique ottomane ; et Abbos Kosimov, percussionniste Ouzbek, figure majeure des musiques d’Asie centrale — l’ AKMM a pour ce projet particulier élargi encore ses territoires en introduisant dans son cercle l’accordéoniste Vincent Peirani et le violoncelliste Vincent Segal, deux musiciens reconnus dans la sphère du jazz français pour être adeptes de ce type d’aventures interculturelles et que l’on a pu notamment entendre ensemble dernièrement en compagnie d’Émile Parisien aux côtés du grand joueur de kora malien Ballaké Sissoko dans le groupe Les Égarés… Ce qui frappe dès les premières minutes de ce concert c’est à quel point chacun prend ici le projet au sérieux, ne se contentant pas de miser, comme cela a pu être si souvent le cas par le passé, sur l’“entente magique” de l’improvisation pour aplanir les difficultés formelles et résoudre les différences de langages. Vu la qualité et le raffinement des arrangements, il ne fait aucun doute que ce que l’on entend ici est le fruit d’un travail minutieux, chaque musicien ayant apporté oralement au groupe un ensemble de thèmes originaux pour les travailler dans un second temps de manière collective afin de prendre en compte et d’intégrer dans le son d’ensemble la spécificité de chaque instrument emblématique de sa tradition. Passant du pentatonisme de la musique chinoise magnifiquement actualisé à l’univers envoûtant des traditions d’Asie centrale portées par le doyre de Kosimov ; du raffinement du maqâm typique de la musique arabe classique (sublime duo entre l’oud et le qanun !) à des pièces de Vincent Peirani (B&H, Enzo) apportant à l’ensemble des formes et couleurs propres au jazz européen — la musique non seulement décloisonne les idiomes convoqués en les extrayant de leur sphère culturelle mais leur insuffle une vraie modernité du simple fait de les faire entrer en relation et en résonance les uns avec les autres. Conclu en apothéose par une version pleine de charme de la chanson de Bojan Z Grana od Bora rendant hommage aux racines folkloriques serbes de son univers, ce magnifique concert, en ces temps de replis communautaires et d’assignations identitaires, redonne un peu d’espoir dans les pouvoirs réparateurs et unificateurs de la musique.

Conservatoire Daris Milhaud, Aix-en-Provence, le mercredi 15 juillet