Tremplin jazz d’ Avignon 34 ème édition  au coeur du Jazz Avignon Musics (JAM) - Jazz Magazine
Jazz live
Publié le 2 Août 2026

Tremplin jazz d’ Avignon 34 ème édition  au coeur du Jazz Avignon Musics (JAM)

 

Retour à Avignon en ce début de weekend de migrations estivales, après un passage rapide lors du festival de théâtre pour la lecture musicale slamée sur l’oeuvre de Claude McKay dans les jardins du Palais. En ce vendredi 31 juillet, c’est l’heure du tremplin jazz européen, la trente-quatrième édition qui ouvre le festival qui a changé de nom …car l’Avignon Jazz Festival a cédé la place au JAM à savoir le Jazz Avignon Musics qui poursuit une orientation amorcée l’an dernier axée sur de nouveaux partenariats ( avec le tremplin du Nimes Metropole Jazz Festival et des concerts hors les murs comme celui le 17 juillet dernier du Henri Texier « Blue Roots » Quintet dans un vignoble de Tavel).

Je retrouve la chaleur caniculaire de la cité des papes mais la ville a repris la figure que j’aime : après le marathon théâtral de juillet, elle est encore traversée par des vagues de touristes étrangers qui n’ont pas peur de la sillonner, cherchant l’ombre dans les ruelles désertées pouvant admirer cette année le Coréen Lee Ufan au Palais des Papes.

L’association du Tremplin Jazz propose au cloître des Carmes le seul concours de jazz européen existant en France. Rappelons que c’est le premier concours de ce type créé par quelques passionnés en 1992 dans le quartier difficile de la Barbière puis dans le square Agricol Perdiguier. Il a depuis pris ses marques dans ce lieu unique, non loin de l’AJMI (scène Smac), des cinémas Utopia et du Palais des Papes. D’abord régional puis national, le Tremplin est devenu international en 2000, profitant de la reconnaissance d’Avignon comme « capitale culturelle européenne ». Avec celui de la Défense, le Tremplin Jazz d’Avignon a ouvert la voie à ces concours-événements qui ont fleuri depuis dans le paysage musical du jazz, un espace d’expression des jeunes musiciens européens qui s’affrontent amicalement au cœur de la cité papale. Des univers musicaux qui s’exaltent avec les conditions du live. En dépit des fragilités inhérentes aux associations organisatrices, toujours dépendantes de subventions qui diminuent chaque année et de la générosité de mécènes plus rares, s’il est une chose qui ne change pas, c’est la qualité de l’accueil de cette belle équipe qui doit cependant chaque année prendre ses marques dans le difficile exercice de gestion de groupe sous la direction artistique de Gilles Eloi. Avec des figures plus que familières, la dynamique team du bar, les formidables et infatigables chauffeurs, Dominique et Patrick qui convoient musiciens, groupes du tremplin et jury à n’importe quelle heure. Ou encore les photographes dont le toujours vaillant Claude Dinhut et Patrick Martineau, sans oublier Jeff Gaffet, chargé de production, toujours sur le pont, disponible et de bonne humeur.

L’événement demeure un rendez-vous annuel incontournable pour moi, même s’il est réduit à un jour depuis 2025 avec seulement trois groupes sur le nombre important de formations qui ont candidaté, 140 cette année. Une tâche délicate pour le jury chargé de la présélection et je sais de quoi il en retourne, m’étant souvent prêtée à l’exercice dans le passé. Rien de plus redoutable que cette responsabilité qui engage la manifestation et la crédibilité du Tremplin. On se demande toujours si le plateau sera à la hauteur lors du concert. Et l’on respire quand les groupes choisis font leurs preuves sur scène ce qui n’est jamais évident, compte tenu de certains paramètres comme le trac, l’heure et l’ordre de passage.

La raison d’être du tremplin implique de choisir des esthétiques et propositions différentes, contrastées même pour rendre compte des jazz(s) et musiques actuelles. Un jazz pluriel, même si ce n’est jamais assez ouvert, en présence d’un jury attentif  qui évolue aussi avec des professionnels programmateurs de scènes et festivals, des musiciens qui échangent dans une confrontation des plus amicales, des journalistes confrontant leurs expériences.

Le Tremplin offre plusieurs prix et pas seulement celui du Jury, le prix du meilleur instrumentiste, le prix de la meilleure composition et celui, non des moindres, du public, appelé à à voter pour désigner son lauréat!  Pour le Grand Prix du Jury, le festival offrait dans le temps une séance d’enregistrement au  grand studio de la Buissonne mais nous le constatons encore cette année, tous les groupes ont déjà enregistré un, voire plusieurs Cds. Il est plus important de leur offrir des occasions de se faire connaître, une première partie d’un concert du JAM de l’année suivante et le passage en septembre octobre dans le festival voisin de Nîmes Jazz Metropole de Stéphane Kochoyan.

Vendredi 31 Juillet

Cloître des Carmes, 20h30.

Le Tremplin – Jazz Avignon Musics

Le jury reprend ces marques dans ce lieu historique de taille humaine, à l’acoustique idéale. Cette année trois groupes de configuration et de styles différents s’affrontent, deux français et un espagnol vont entrer en scène avec des musiciens d’origine diverse, venant aussi d’Amérique latine. Une histoire déjà longue pour certains, malgré leur jeune âge qui tentent les concours pour se faire connaître, développer leurs réseaux, diffuser leurs musiques.

Gregori HOLLIS Quartet

Gregori Hollis (tp, bugle, congas, vocals), Ferran Rico (elb), Crisyian Gonzales (p et claviers), David Gimeno ( dms)

Le premier groupe est espagnol, entraîné par un leader fédérateur Grégori Hollis, trompettiste, bugliste, joueur de congas et chanteur à l’occasion. Le quartet catalan en est déjà à son deuxième album dans un style composite entre rythmes latins et flamenco, hip hop, jazz.

J’ai quelque difficulté, ne parlant pas espagnol à comprendre la présentation chaleureuse du leader, très à l’aise, qui situe les titres dans leur contexte : glanant au passage quelques noms de compos comme « Futur », miroir possible du passé, difficile notion à transposer en musique et surtout le poétique « Aster fugaz» ( étoile filante) qui relate la rencontre ( romantique) avec sa femme.  Il échange volontiers avec le public, complice.

Son jeu de trompette clair et fluide, son articulation précise s’imposent dès l’ouverture du set. Mais dès la deuxième pièce du programme, il se met aux congas et commence à chanter ce qui a un effet quelque peu déstabilisant, comme s’il s’agissait de mettre tout en jeu dans le court temps imparti du programme afin de révéler toutes les possibilités du groupe. Mais la musique ne circule pas aisément, souvent interrompue, hâchée. C’est seulement lors de la dernière composition que s’impose une balade mystérieuse dont la mélodie est enrichie d’effets savamment dosés. Sur un ostinato de piano obsédant qui ouvre la compo, agrémenté d’étranges effets de cloches, de vibraphone, surgit le riff  éclatant du trompettiste qui perce la touffeur nocturne. La batterie et la basse électrique interviennent progressivement dans un tableau vivant, brossant un arrière-plan ajusté à ce design sonore.  Le quartet qui paraissait jusque là manquer de cohésion inscrit alors un paysage sonore dans le cloître sur ce « I know nothing », en écho malicieux  au titre Now I know de leur album qui assurément mérite l’écoute.

CROSSING

Xavier Belin (p), Baptiste Poulin (as)

On entre dès que le duo commence dans une sorte de «ravissement»… le mot semblera sans doute excessif, je sais. Un soulagement comme si la musique que l’on espérait venait d’advenir. Des musiciens  « beyond category », au delà de la complicité, un duo télépathique. Quand on sait que le groupe profite du désistement d’une formation italienne qui venait en troisième position, on se prend à croire aux vertus du  hasard!

Ils présentent leur album Digression et leur nom Crossing célèbre la rencontre a priori improbable d’un saxophoniste alto mâconnais avec un pianiste martiniquais. Mais les deux musiciens se sont rencontrés, « trouvés » même- c’est la beauté des alliances (s)électives, en 2016 au Pôle Supérieur de musique de Paris. Ils ont eu le temps de s’acclimater l’un à l’autre, de  comprendre  leurs différences, de rendre le croisement (l’une des traductions possibles de « Crossing » , il y a aussi le mot de « Passage » moins adéquat il me semble) fécond.

Leur album est un concept album en somme qui file la métaphore du métissage avec des titres qui jouent de la rencontre de leurs terroirs d’origine. Car ça commence  « Entre Terre et Mer » où ils alternent les rôles avec une évidence confondante.

Et ça tourne bien, un altiste doué au son plein, vif, qui méandre dans les variations distinguées de ses volutes 

un pianiste subtil qui utilise toute l’étendue du clavier, sait se servir du jeu de pédales et révèle dans le titre suivant une main gauche diabolique « Arquer Bò Lan Mè »  me fait sourire : « arquer » c’est de l’argot et aussi du patois bourguignon qui signifie « marcher » et la deuxième partie du titre signifie vers « le bord de la mer » en créole ultramarin. Promenade d’agrément qu’ils accomplissent sans peine. On se regarde et mon voisin, le directeur de l’AJMI me souffle malicieusement que l’an prochain il faudra prévoir un Art du Duo dans le cycle de leurs conférences et leur programmation qui fait la part belle aux formats mythiques du jazz, cette année les multiples dimensions de l’art du trio ! Le chaloupé et plus qu’entraînant « Si j’avais » survient après que Baptiste Belin ait expliqué leur évolution. Ils ont commencé classiquement par l’étude des standards puis, passant à la vitesse supérieure, conscients de l’efficacité de leur association, ils ont décidé de mettre au point leur propre répertoire d’où est sorti ce CD, prenant exemple sur les duos mythiques de l’histoire du jazz Stan Getz/Kenny Baron ( in Focus), Martial Solal/Lee Konitz et plus récemment Brad Mehldau/ Joshua Redman. Complètement bluffant le formidable « Solitude » prend à revers, désarçonne par sa structure discontinue jouant parfaitement de l’effet de surprise des ruptures de rythme suivies de reprises impeccables ! Et ça joue vraiment, baladant tout le public où ils décident d’aller. On les suit conquis. Chaque titre réserve un plaisir de jeu différent et sur le dernier morceau éponyme, ils ajoutent  tout en s’en jouant, de la réverb sur le sax qui enveloppe et amplifie son chant de façon saisissante, onirique. L’un des rares emplois des divers effets et autres joujoux électroniques dont ils n’ont vraiment pas abusé, artifices souvent dispensables.

Avec des musiciens de cette trempe, le passage s’est effectué sans heurt, la traversée nous a conduit à bon port sur les terres d’un jazz heureux qui advient hic  dans une progression calculée intelligemment et une improvisation maîtrisée.bOn n’attend qu’une seule chose, la suite avec de nouveaux albums.

Who Parked The Car

Alice Chahbazian (vocals )Thomas Salvatore (keyboards, vocals), Sebastián Muñoz (saxophone), Félix Reneault (saxophone), César Aouillé (guitar) Ludovic Prieur (bass ), Alejandro Dixon (percussion), Malo Ropers (drums).

 

Who Parked The Car – Groove, funk et soul | Colore

Difficile de passer à la suite après un tel sentiment euphorique. Certes, le changement de plateau prendra du temps, puisqu’il s’agit d’un sextet français au nom surréaliste Who Parked The Car soit WPTC selon la mode des raccourcis et acronymes.

On est assez vite saisi par un sentiment d’incongruité, le propos artistique se démarquant assez nettement des chemins habituels du Tremplin. C’est la règle du jeu et ce dernier groupe s’ancre clairement dans des univers musicaux aux frontières du jazz. Pourquoi pas? Et pourtant quelque chose résiste et le jury n’est pas parvenu à entrer dans l’esthétique du groupe ou dans la musique qui était proposée ce soir. Comme s’il y avait eu des hésitations, un répertoire nouveau peut être, un passage trop tardif ? La musique n’ a pas pris vie. Mais je me pose tout de même la question de mon adaptation à la musique que font actuellement les jeunes. Ne faut-il pas revoir quelques réflexes bien ancrés, apprendre à modifier ses points de vue.Ne pas avoir de trop grandes espérances. C’est pour cela qu’il m’a paru important de remonter à la genèse du groupe et de revenir sur l’histoire déjà longue et mouvementée de Who Parked the Car qui va sortir en septembre prochain un troisième album dont nous entendrons quelques titres en primeur.

Le premier CD du groupe sorti en juin 2022 sur Resolution Records mélangeait allègrement jazz, soul funk, electro. Cet octet fort de deux chanteurs dont un claviériste, deux sax, était composé d’un collectif soudé de jeunes musiciens issus de l’IMEP parisien, antenne de la Berklee School qui avaient pour seule loi de valoriser le live, l’interaction complice avec le public dans des jams enfièvrées dans des squats parisiens. Le rythme prédominant dans ce style de musique favorisait le groove, la nu soul, « fusionnait » dans leur pratique et arrangements les influences les plus diverses du mythique Weather Report au non moins grand Snarky Puppy pour faire très court. Car cette musique évolutive en cours de gig vous remue sur scène, les musiciens ayant même pris des conseils auprès d’un coach scénique pour ne pas rester planté sur scène comme les plus anciens …

La chanteuse initiale a quitté le groupe, remplacée par Alice Chahbazian qui a pris la relève au pied levé, juste avant de partir pour New York en 2024 pour une série de concerts, le groupe ayant remporté le Made in New York Jazz Compétition. Fort de cette expérience décisive, le groupe s’est présenté à de nombreux concours, a pas mal tourné et a été finaliste en outre du Concours national Jazz de la Défense 2026. Mais ce soir, des huit musiciens initiaux, il n’en reste que six et le sextet est composé du sax Sébastiàn Muñoz qui ne donne pas toute sa mesure et doit se sentir esseulé, le claviériste Louis Le Page n’est pas celui d’origine. Reste un batteur percutant et quelque peu métronomique sans le support coloriste du  percussionniste Alejandro Dijon.  La chanteuse plutôt à l’aise, au look de collégienne anglo-saxonne, mène le groupe d’une voix prenante qui parfois manque un peu de grain mais qui module en anglais dans « Wrong Answers » ou « Choices » , de nouveaux titres qu’ils rodent. La chanteuse présente avec aisance et bouge bien sur scène échangeant avec le claviériste, chanteur en soutien. Les titres sont majoritairement en anglais, sauf deux en français. Car il paraît évident de proposer aussi des chansons travaillées dans la langue des musiciens ( dont deux sont tout de même originaires d’Amérique latine).

Il est certain que la musique est plus accrocheuse en CD, envoûtante même et je comprends mieux leurs succès. C’est en live que le groupe prend toute sa puissance  mais ce soir malheureusement la rencontre ne s’est pas réellement produite, même avec le public qui décernera son prix au groupe précédent, le duo Crossing. Peut être la set list est-elle aussi en cause, car quelque chose s’est produit à la fin du programme comme un déclic qui les remet sur les voies d’un jazz plus convainquant.

Pendant que le jury délibère rapidement, rencontrant une rapide unanimité sous la présidence du directeur de l’AJMI Antoine de la Roncière, tous les musiciens de la soirée se rejoignent dans un bel élan musical pour une jam qui sonne vraiment, unissant leurs timbres des trois claviers aux soufflants et diverses rythmiques. Nous les surprenons ainsi dans ce qui fait le plaisir de la rencontre impromptue. Il est temps de décerner les prix qui sont attribués à Crossing pour le Grand Prix du Jury et le Prix du Public

le Prix du meilleur instrumentiste à Xavier Belin de Crossing et pour celui de la meilleure Composition « I know nothing » à Gregori Hollis du Gregori Hollis Quartet.

Ainsi s’achève cette édition pour le moins contrastée. Le festival peut commencer samedi soir avec le groupe vainqueur du tremplin 2025 Ola Tunji en première partie de Celia Kameni et dimanche soir, le vainqueur du tremplin nîmois Odeza avant Kareen Guiock Thuram dans un hommage à Nina Simone.

Sophie Chambon

Les photos sont de Claude Dinhut et la vision panoramique de Jean Luc Maronne