Les Émouvantes 2026-3 : Journal Intime et Jet Whistle
Soit, le fameux trio de Sylvain Bardiau, Matthias Mahler et Fred Gastard et les divagations interstellaires de Fanny Martin à la poursuite de la planète des poissons. (Photos © Christophe Charpenel)
On ne présente plus le trio Journal Intime qui fête ses vingt ans cette année – vingt ans déjà ! Ouverture sur un hommage à Jimi Hendrix, enchaînement sur le quatuor n°8 de Chostakovitch, puis une œuvre de Tchaikovsky (Matthias Mahler s’attribuant le chant de l’alouette), évocation de Chelsea Bridge de Billy Strayhorn et pot-pourri de leur programme autour du Livre de la jungle. Un programme à bride abattue qui vous laisse si peu de répit, que l’heure de concert terminée, il vous semble qu’elle n’a duré qu’une demie heure. Au moment du covid, Sylvain Bardiau (trompette), Matthias Mahler (trombone) et Fred Gastard (saxophone basse) avaient profité de cette pause pour s’imposer un intense rythme de travail d’écriture et de mise en œuvre dont ils livraient les résultats dans un “bulletin de santé” hebdomadaire que, presqu’un an durant, je consultais fidèlement en ligne tous les vendredis, de janvier 2021 au printemps 2023 . Il doit bien rester quelque chose de cette expérience dans cette aisance et cette gaité avec laquelle ils abordent leur premier concert au sortir de longs mois de jachère. La délicatesse de l’orchestre de chambre voisine ici avec la truculence du brass band, plus un sens du détail dans l’écriture polyphonique, la distribution et la circulation des voix comme dans les nuances extrêmes de l’interprétation, ce voisinage des extrêmes qu’incarne le saxophone basse de l’énormité de ses barrissements à la délicatesse presque flûtée de ses pianissimos jusque dans le grave de son registre. Triomphe !

Triomphe bien plus grand et standing ovation pour la seconde partie assurée par le groupe Jet Whistle qui a pris le public comme par surprise. Onirisme insolemment enjoué de la flûtiste Fanny Martin et de son exploration d’un espace stellaire de conte de fée à la poursuite de la Planète des poissons ; avec la complicité de ses cosmonautes Jules Regard (trombone), Adiane Allouche (claviers), Théo Fardèle (basse électrique) et Sacha Souêtre (batterie). Membre du jury au Tremplin du festival JazzContreBand en 2024, j’avais contribué, non sans perplexité, à la victoire de ce groupe qui avait surpris par la fraîcheur, la fantaisie, l’énergie d’un projet, cependant à mes oreilles de septuagénaire quelque peu immature. J’y avais particulièrement apprécié le tromboniste Jules Regard que l’on a retrouvé par la suite, notamment parmi les trois trombones réunis par Bruno Ducret au sein de son quartette “Les invisibles”. Adiana Allouche m’avait réjoui par la relation très ludique qu’il entretenait avec ses claviers et j’avais particulièrement aimé le batteur Sacha Souêtre qui m’avait rappelé cette espèce d’énergie dont Mitch Mitchell gratifiait l’Experience de Jimi Hendrix.

J’ai retrouvé aux Émouvantes ces qualités, un programme qui s’est rodé au fil des engagements que lui a valu sa victoire à JazzContreBand, et toujours tellement atypique qu’il a “ravi” le public des Émouvantes. Pour ma part, je l’ai effectivement retrouvé quelque peu rodé dans la continuité de son déroulement, mais pas tant mûri après deux années d’existence et toujours peu convaincant dans sa conception. S’il raconte un histoire, celle-ci n’a à proprement parler ni queue ni tête, sinon une succession de numéros qui se renouvellent aussi peu au fil du concert qu’il s’est renouvelé depuis sa victoire à JazzContreBand, le tout autour du personnage central incarné par la flûtiste Fanny Martin. Celle-ci fait preuve d’une énergie et d’une agitation un peu loufoque qui surprend le public et par cette sorte d’injonction qui est faite à ce dernier de s’amuser. Que dire du jeu de flûte de cette brillante diplômée du Conservatoire national de Lyon ? Il est tellement noyé dans des effets électroniques approximatifs et assez peu variés, par ailleurs très souvent doublé de sa voix, que l’on peine y discerner des qualités et une identité d’instrumentiste et d’improvisatrice. Reste l’énergie, adolescente et un peu en vrac, qu’elle consacre à surprendre par un mélange de gaîté et de loufoquerie auquel a succombé la majeure partie du public des Émouvantes et auquel elle semble succomber elle-même avant même de l’avoir adressé. Et l’on ne sait pas si le public est séduit par son art ou par la joie cabotine qu’elle affiche sans retenue, pouffant déjà en amont du moindre de ses “effets”. Et c’est peut-être cette absence de distance vis-à-vis d’elle-même qu’il lui reste à maîtriser pour aller de l’avant, sans s’enfermer dans le personnage qu’elle s’est faite d’elle-même. Mais à juger de son succès aux Émouvantes, peut-être doit-elle ne rien changer. Franck Bergerot