Du jazz français haut de gamme à l'Astrada de Marciac - Jazz Magazine
Jazz live
Publié le 5 Août 2026

Du jazz français haut de gamme à l’Astrada de Marciac

L’Astrada avec la statue de Winton Marsalis

L’Astrada, belle et confortable salle de 500 places construite à deux pas du centre du village gersois de Marciac (1200 habitants!): étonnant et ambitieux projet culturel de territoire en milieu rural.

L’Astrada est une institution multi labellisée : par l’Etat comme Pôle d’Excellence Rurale, par la région Midi-Pyrénées comme Grand Projet de Pays, par le département du Gers comme Pôle de rayonnement départemental, par le Ministère de la Culture  comme première scène conventionnée d’intérêt national pour le jazz en milieu rural!

Enfin (ouf !) l’Astrada est devenu en janvier 2017 un Établissement Public de Coopération Culturelle à caractère industriel et commercial  avec pour missions, entre autres: « jazz et création pluridisciplinaire », « art en territoire »… 

Mais L’Astrada n’est pas seulement un lieu de diffusion. Ses missions prévoient également la création, la formation des professionnels et des amateurs, la mise en place d’un programme d’action artistique et culturelle, la valorisation des mémoires du jazz et la consolidation de la filière jazz à l’échelle régionale.

L’Astrada : lieu de transmission et de partage…

L’Astrada a fêté ses 15 ans en avril 2026, avec à sa tête (depuis septembre 2024) Victoria Larrain. Avant de rejoindre Marciac Victoria avait passé quatre ans à l’Institut Français du Chili. Où ses fonctions l’avaient amenée à suivre de très près la vie culturelle en France… pour concevoir ses « invitations » pour la programmation des activités de sa structure au Chili.

Photo de Victoria Larrain ci dessous

La dynamique équipe de l’Astrada propose tout au long de l’année spectacles et activités variés.

Mais, pendant le célèbre festival Jazz In Marciac avec ses 17 jours de concerts fin juillet/début août sous un immense chapiteau de 6000 places et sur la place du village, L’Astrada présente dans son bâtiment (climatisé : un bonheur pendant les jours de canicule…) une programmation jazz de 20 concerts. Une programmation « pointue » et originale avec des jeunes talents et des « grands » jazzmen confirmés de la scène francaise.

L’Astrada organise aussi deux stages très suivis. Un stage de danse à claquettes animé par Soraya et Leïla Bénac et un stage « orchestral » avec un all stars : Leïla Olivesi, Yoni Zelnick, Quentin Ghomari, Manu Codja, Julie Saury, Ellinoa et Jean-Michel Thinot. 

Les restitutions en public des stages attirent beaucoup de monde sur la place centrale de Marciac.

Enfin, initiative originale (et appréciée), en fin d’après midi sur le parvis ombragé (bienvenu par les temps qui courent…) de la salle, découverte d’une œuvre musicale et d’un vignoble… avec les vignerons de Plaimont…

Le jazz « pointu » de l’Astrada…

Nous avons assisté à 3 concerts de la programmation jazz Astrada 2026, ceux de Robinson Khoury, Louis Sclavis et Henri Texier : trois pointures du jazz hexagonal.

Robinson Khoury et son projet Mÿa

Robinson Koury (tb, voc, synthé modulaire), Léo Jassef (p, voc, synthés), Anissa Nehary (perc). 24 juillet.

Virtuose du trombone Robinson Khoury, à 31 ans, a déjà multiplié les expériences au sein d’orchestres prestigieux tout en collaborant régulièrement avec de grands jazzmen français et internationaux. Avec ses propres groupes, de formats et compositions variés, il propose, depuis plus d’une dizaine d’années, moult projets originaux, certains gravés sur cds et vinyles (3, les plus récents, sur le label Act).

Musicien en constante exploration. Créatif. Infatigable…

Il a obtenu en 2024 le prix Django Reinhardt de l’Académie du jazz. 

A Marciac Robinson a présenté sa création Mÿa (qu’il avait enregistré en 2024).

Son (excellent) claviériste Léo Jassef a été élève, il y a quelques années, des classes jazz du collège de Marciac… Robinson a évoqué avec humour et chaleur ce lien très particulier de Léo avec Marciac…

Anissa Nehary a construit un set de percussions vraiment original (beaucoup de petites cymbales -aucune grande ou moyenne-, cajon, mini high hat devant son cajon…) qu’elle utilise de manière très personnelle. Son approche de la percussion n’est pas conventionnelle. Elle est parfaitement adaptée aux compositions et improvisations du tromboniste.

Khoury mixe son jeu acoustique brillant à des effets électroniques maîtrisés. La manière dont il crée des boucles sur son synthétiseur modulaire est impressionnante. Aucune boucle n’est pré-programmée. C’est en « direct live » qu’il « triture » les potentiomètres et qu’il déplace les nombreux câbles de la façade du synthé qu’il programme avec tact, délicatesse, originalité et musicalité. Il ne « noie » jamais le son acoustique ou transformé du trombone dans des effets gratuits et clinquants. La sonorité de son trombone est toujours admirablement mise en valeur, avec ses lignes mélodiques très bien « dessinées ». Khoury pimente le tout par quelques interventions orales politiques progressistes.

(NB : le synthétiseur modulaire, instrument auréolé de « mystères » permet de créer des sons en connectant des modules distincts formant ainsi un instrument personnalisé).

 

Louis Sclavis : India

Sarah Murcia (b), Benjamin Moussay (p), Christophe Lavergne (dr), Olivier Laisney (tp), Louis Sclavis (clarinettes). 28 juillet.

Louis Sclavis a 73 ans, il est en superforme et son humour décapant lui permet de « balancer » tous azimuts des vannes très drôles et bien ciblées…

Son CV est impressionnant.

Dans les années 70 il s’est fait connaître avec ses amis lyonnais du Free Jazz Worshop et de l’Arfi (Association à la Recherche d’un Folklore Imaginaire). Puis sa carrière a très vite décollé au plus haut niveau. Aux côtés, entre autres, de Michel Portal, Bernard Lubat, Henri Texier…

Depuis 50 ans il a développé de très nombreux projets personnels originaux (avec beaucoup de musiciens passionnants) et a écrit de magnifiques musiques de films.

Avec India il tourne beaucoup depuis 2024 (il a enregistré un album avec ce titre).

Ses compositions ont des allures de Carnets de Route (son premier disque était intitulé Chine !) faites de mélodies, de danses et d’improvisations soutenues par des pulsations et des rythmes obstinés, inspirés par les souvenirs d’un voyage en Inde. Sclavis : infatigable voyageur de l’imaginaire !

Les atmosphères varient d’un thème à l’autre, passages véhéments, propos délicats, vibrations telluriques, nappes sonores éthérées, syncopes, pulsations orageuses. Succession de pièces vibrantes et enlevées.

Sclavis annonce les titres des thèmes avec humour (inventant au passage des stories dit-il, car c’est à la mode!) : Mousson, A Night in Kali Temple, Montée Au K2, Gange… On est bien en Inde !

Les premiers concerts d’India avaient été joués en quartet. Mais récemment Sclavis a invité le trompettiste Olivier Laisney à se joindre au projet.  Laisney a su se faire une place, ce qui n’était pas facile, dans les beaux unissons avec les clarinettes.

Benjamin Moussay vieux complice de Sclavis, merveilleux pianiste en apesanteur, se déploie avec lyrisme sur toute l’étendue du clavier… Christophe Lavergne aux drums, visiblement fort heureux d’être là, emporte furieusement le tempo aidé de la contrebassiste Sarah Murcia qui fait chanter les cordes.

La musicalité du quintet est remarquable.

On peut avoir l’impression pendant le concert que la musique se déploie librement alors qu’elle repose sur un travail ultra précis du quintet…

Standing ovation finale, plus que méritée.

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Henri Texier : Healing Songs

Henri Texier (b), Sebastien Texier (as, clarinettes), Manu Codja (g), Gautier Garrigue (dr). 30 juillet.

Texier devait jouer ici avec un quintet mais… le pianiste prévu a eu un accident de voiture et le trompettiste qui venait d’Allemagne a été « victime » des problèmes de circulation ferroviaire dus aux feux de forêt dans la région de Bordeaux ! Par chance Manu Kodja était présent à Marciac comme maître du stage orchestral organisé par l’Astrada. Manu a accepté avec plaisir de participer au concert de Texier (avec lequel il avait joué il y a quelques années). Problème : Manu ne connaissait pas les thèmes d’Healing Song… Musicien surdoué il s’est parfaitement adapté au programme prévu…

Texier est un « géant » du jazz à la carrière éblouissante. Débutée à l’âge de 16 ans elle s’est déroulée ensuite pendant plus de 60 ans à très haut niveau. Accompagnateur de pointures comme Chet Baker, Bud Powell, Johny Griffin, Don Cherry, Barney Wilen, Jean-Luc Ponty, Michel Portal, Bernard Lubat et de tant d’autres… En 1968 il devient le pilier du mythique European Rythm Machine. Un petit tour du côté du « folk rock » avec son Total Issue… Puis à partir des années 80 il a créé ses (nombreux et variés) propres groupes toujours de très haut niveau et toujours surprenants. Comme son trio avec François Jeanneau (sax) et Daniel Humair (dr) qui a joué un grand de concerts en France. Autre groupe mythique : son « Trio Africain » (avec Sclavis… ) qui a enregistré les célèbres albums « Carnet de Route ».

Mais… impossible de citer toutes ses incroyables « aventures » dans cette courte chronique.

Quoi qu’il en soit c’est bien un grand monsieur du jazz de 81 ans qui était sur scène à L’Astrada et… en pleine forme.

« Bassiste leader, accompagnateur-interlocuteur exceptionnellement stimulant » : Philippe Carles a présenté ainsi Texier dans Le Dictionnaire du Jazz. Qualités amplement démontrées ici.

Son fils Sébastien qui joue depuis fort longtemps avec lui (« bon sang ne saurait mentir »!), avec sa vivacité fluide et onctueuse s’insère magnifiquement dans les pulsions chantantes de son père.

Manu Codja fut, comme toujours, incroyablement inventif (rappelons le … sur un répertoire qu’il découvrait). Et, plus qu’étonnant, imperturbable. Même pendant qu’il nous offrait ses chorus les plus décoiffants!

Enfin le merveilleux batteur Gauthier Garrigue fut littéralement époustouflant. Il prit un chorus sur tous les thèmes. Chorus jamais basés sur des effets d’étalage de virtuosité « démonstrative ». Chorus construits, « musicaux », ouverts, sensibles… Superbes.

A la fin du concert la « batteuse » Julie Saury, qui s’y connaît en la matière, et qui avait pleinement apprécié son « confrère » est monté sur scène pour le féliciter chaleureusement.

La salle était archi pleine d’un public ravi.

Pierre-Henri Ardonceau