Mat Maneri, Benoît Delbecq, Matteo Bortone & Samuel Ber au Sunside
Dans le cadre du festival ‘pianissimo’, le Sunside accueillait Benoît Delbecq avec le quartette ‘Backhand’ (Mat Maneri, Matteo Bortone & Samuel Ber), un groupe international qui fait revivre les compositions anciennes de Keith Jarrett : celles du trio qui l’associait à Charlie Haden et Paul Motian, et celles du ‘quartette américain’ que complétait Dewey Redman, entre la fin des années 60 et le mitan des années 70. Le nom du groupe s’inspire de la composition de Jarrett, intitulée Backhand pour le disque ‘Back Hand’ enregistré en 1974

BACKHAND
Mat Maneri (violon alto), Benoît Delbecq (piano, piano préparé), Matteo Bortone (contrebasse), Samuel Ber (batterie)
Paris, Sunside, 5 août 2026, 21h

Ça commence pianississimo : la rumeur de la rue nous parvient, bien que la porte du club soit fermée ; la rue des Lombards est un peu ‘la rue de la soif’, et elle abrite quelques officines à beuveries tonitruantes. Mais la musique est bien là, dans la concentration des artistes comme dans celle du public. Le piano se joue de la tonalité en ébauchant des séries : un labyrinthe s’offre à notre ouïe. Viendra un thème, près de la coda . La musique semble abstraite, et pourtant on n’est pas dans une abstraction géométrique, pas plus que lyrique : plutôt une sorte d’abstraction charnelle (pardon pour cet oxymoron), c’est à dire que la musique s’incarne, comme une expression des corps musiciens qui la jouent. Au thème suivant c’est l’alto qui ouvre la ban, toujours in abstracto , avant l’émergence d’un thème très segmenté. Progressivement, d’un thème à l’autre, l’abstraction se conjugue au groove , qui bientôt la submerge, dans des envols de pleine liberté. Le premier set se conclura par une composition qui n’est pas de Jarrett mais de Paul Motian : Byablue (thème immortalisé par le quartette américain en 1976), un cheminement d’une sinuosité presque perverse dans les harmonies du blues. Après l’entracte l’expression se fait encore plus débridée, sans quitter ses moments de formalisme concentré. Le piano, la basse et la batterie s’expriment avec un grande liberté dans des solos soutenus par les partenaires : la vie même, avec ses nuances, ses emballements, son goût du risque. Vers 23h30 le chroniqueur un peu âgé est rappelé à l’ordre par de vieilles douleurs : il me faut filer dare-dare au logis pour absorber anti-spasmodique et antalgique. Ainsi va la vie de l’amateur, prisonnier des dysfonctionnements de son corps. Déçu de devoir quitter si tôt le club, mais absolument ravi d’avoir écouté une musique sans pareille. Merci les artistes !
Xavier Prévost (texte et photos)