Quarante-neuvième édition de Jazz Campus en Clunisois (suite et fin). - Jazz Magazine
Jazz live
Publié le 22 Août 2026

Quarante-neuvième édition de Jazz Campus en Clunisois (suite et fin).

 

Jazz is everybody’s business

« Deux harpistes, un joueur de n’goni burkinabé, une pianiste japonaise habitant Berlin dialoguant avec un saxophoniste allemand qui vit à Reims, un quatuor de cuivre qui marie Eric Satie avec Thelonious Monk, un violoniste un peu rock, une guitariste pointue qui dialogue avec un pilier des fest-noz bretons. Et puis voici la jeune génération (avec plein de jazzwomen, oui) qui fait son miel de toutes fleurs, bouscule les idées préconçues avec allégresse – et heureusement sans aucun remords –, trace sa route sur des terres encore vierges. Mais retrouvons aussi les passeurs aguerris, les conteurs au long cours qui nous visitent de loin en loin depuis quelques décennies. Leur art, toujours ré-affiné et remis en question, témoigne d’une musique en mouvement, toujours en devenir. » 

L’ édito de Didier Levallet donne un excellent aperçu de ce que l’on a pu entendre dans cette quarante neuvième édition de Jazz Campus en Clunisois.

Que de chemin parcouru depuis la création de l’atelier jazz par Didier Levallet en 1977, rappellait le photographe (bénévole du festival) et journaliste de JSL Marc Bonnetain. C’est l’un des plus anciens festivals jazz de l’hexagone;  seul le Nancy Jazz Pulsation créé en 1973 et Crest ( festival de jazz vocal à l’origine) qui vient de fêter son cinquantenaire, précèdent Jazz à Cluny devenu Jazzcampus en Clunisois en 2008. C’est encore Didier Levallet qui en parle le mieux, de ses débuts en toute innocence et de cette volonté pérenne de transmission, puisque la pierre angulaire de l’ « édifice » clunisien est sa semaine de stages avec des maîtres brillants renouvelés au bout de trois saisons. La vie n’a jamais cessé de battre au rythme de rencontres musicales improvisées, de dialogues et d’échanges vifs. Ici, ça joue ça s’écoute et ça ferraille. Ça continue, obstinément, face aux grosses machines festivalières, Cluny résiste et tient bon.

Jazz Campus en Clunisois continue à oeuvrer dans le département avec le soutien de la communauté de communes (en charge de l’action culturelle). Les stages sont revenus à Cluny depuis 2021 comme à l’origine. Temps heureux que j’ai connus puisque ma découverte du site, de l’abbaye et de sa prestigieuse histoire et du festival remonte à 2003, autre année mémorable pour la canicule et la grève des intermittents! Pélerinage laïque pour moi mais fervent pour retrouver l’équipe des bénévoles, souriante, absolument indispensable au bon fonctionnement de la manifestation (convoyage, tractage, vente et contrôle des billets…), Hélène Jarry et Marion Julien, les administratives, chevilles ouvrières de l’organisation et le directeur artistique Didier Levallet, le fondateur non salarié de ce festival.

Vendredi 22 août Théâtre Les ARTS, 21h.

Nadoz Christelle Séry ( guitare, voix ), Etienne Cabaret ( clarinette basse, compositions)

Nadoz – Musiques Têtues

Rencontre en terre bourguignonne des Musiques têtues, collectif et label breton représentés par le duo Nadoz (l’aiguille), soit Christelle Séry et Étienne Cabaret qui se proposent de confronter leur univers. L’une, guitariste assez inclassable, ne veut pas être étiquetée classique ni musiques contemporaines ( elle maîtrise tous les styles en fait, on s’en rendra vite compte) et l’autre, clarinettiste formé aux musiques bretonnes,  se souvient des Rencontres internationales de clarinette populaire à Glomel et de sa découverte d’Eric Dolphy et Louis Sclavis jouant de la clarinette basse. Il est aussi sonneur de « trejeunn-gaol » ( nom breton de la clarinette ancienne calée d’une certaine façon pour en bloquer la clé) et adepte de l’improvisation libre. L’une chante ( Christelle Séry), l’autre pas mais a composé ces textes sur les petits métiers, les activités agricoles, les gestes des labeurs, la vie en Bretagne centre où il réside à Rostrenen. Une découverte des artisanats et traditions populaires que la Bretagne bretonnante a su conserver. On entend des échos de la gwerz et de la gavotte des fest-noz. Leurs univers musicaux respectifs s’ajustent sur scène et nous plongent dans un imaginaire poétique qui s’ancre dans le réel.

Photo de Marc Bonnetain
photo de Marc Bonnetain

En voyant lors de la balance les pédaliers d’effets, j’eus quelques inquiétudes, on n’ en sortirait donc pas de ces sons trafiqués, bidouillés! Inquiétude vite dissipée en concert, ce n’est pas acoustique mais pour amplifier leur duo, ils ont recours à des sons enregistrés, pas des boucles artificielles. Des vrais beaux sons qu’ils ont enregistrés sur leurs instruments respectifs. Une belle guitare rouge Solid body,  pour Christelle de l’atelier Vendramini où Marc Ducret fait confectionner ses guitares. D’ailleurs Christelle et lui se connaissent, ont joué ensemble et lors d’un festival Emouvances à Marseille en 2023, c’est Ducret qui la remplaça, car elle est  la titulaire du collectif brestois cousin Nautilis (!)

 

 « Foggy notes  » commence le concert et l’atmosphère de brume dans laquelle plonge l’éclairagiste (d’où des photos en noir et blanc souvent) convient à la clarinette basse au son plus caverneux, rauque, amplifié à l’octaver, aux distos. « Faufilons » se joue des mots de la couture, « de fil en aiguille … ça reprise, ça rafistole, raccommode, rapièce, repique, rassemble, ourle, surfile »… et les sons se combinent joliment avec la voix de Christelle qui coud de ses doigts fins et agiles sur les cordes de sa guitare électrique placée très haut, glisse avec deux bottlenecks le long du manche, frappe et joue percussif .

 

Marc Bonnetain

On se balade aussi imaginairement le long du Canal de Nantes à Brest avec « la Lumière » thème impressionniste, puis on s’enfonce dans des endroits plus angoissants « Din Dan Douar » (sous la terre), mélopée étrangement envoûtante qui évoque l’Ankou si spécifique à la terre bretonne. La forge, le bûcheronnage sont évoqués : la coupe du bois avec des percussions sourdes sur le bocal de la clarinette reprennent le grincement de la scie, les grands coups de hache, le bruit sourd des arbres qui commencent à tomber dans « la rivière jaune » : l’abattage, l’assemblage des grumes constituent le corps de ce petit récit d’un oncle et de son jeune neveu qui apprend à manier les outils dans l’esprit de la Wilderness des nouvelles d’Hemingway. Dernière évocation d‘un autre labeur, avec « la blanchisseuse » empruntée à Zola.

Marc Bonnetain

Je renvoie bien volontiers  à l’ami Bergerot qui en a rendu compte dans ces pages Etienne Cabaret / Du tronc de chou au Moger Orchestra – Jazz Magazine, lui qui a passé un bel été au frais dans sa Bretagne chérie avant son festival de fin d’été Arts des villes et des champs, Malguenac où on pourra retrouver bientôt le clarinettiste…

2nde Partie

ELLINGTON-TIMELESS

Daniel Erdmann ( saxophones tenor et soprano), Aki Takase (piano).

 

 

Un couple improbable au long compagnonnage réuni pour une musique incroyable, d’une fraîcheur d’un autre âge. Daniel Erdmann et Aki Takase ressuscitent les grands du jazz, Duke Ellington après Fats Waller, servant le répertoire avec autant de fidélité que de joyeuse liberté. Avec le talent de ces deux musiciens beyond category, on aimerait entendre encore beaucoup de ces versions qui décomposent, bousulentble répertoire jazz de la grande époque. On pensait à l’équivalent image de Jean Christophe Averty qui passait le jazz à la moulinette dans ses émissions à la grande époque, il aurait fait une mise en boîte spectaculaire du concert.

Marc Bonnetain

Un Allemand pétri de free jazz européen, amoureux des belles mélodies du Great American Song Book, vénérant autant Lester Young que Ben Webster, qui a adopté la France comme pays de coeur et une Japonaise épouse d’un pianiste allemand icône du free, personnage central de l’avant-garde allemande des années soixante-dix, Alex von Schlippenbach qui vit à Berlin depuis quarante ans…un mélange détonant. 

Marc Bonnetain

C’est seulement  le troisième concert de ce programme en France-que Didier Levallet en soit remercié, ils l’ont pourtant rodé dans leurs pays respectifs cet Ellington Timeless dont ils revisitent les thèmes en le nourrissant selon leur inspiration d’autres références jamais inadéquates. Car si la surprise jaillit au gré d’improvisations malicieuses, ils n’en continuent pas moins à cultiver le langage jazz qui leur est propre. Ils commencent par exposer le thème et puis ils bifurquent, s’échappent, prenant des sentiers buissonniers tout en respectant l’esprit des thèmes choisis. Le jazz a beau advenir dans l’instant, il n’en reste pas moins mémoire. Et ce duo qui s’épanouit dans l’échange se saisit de tout ce qui surgit de leur mémoire vive, audacieuse, imprévisible.

Le jeu pour l’amateur est de retrouver les titres : ils se libèrent de l’immarcescible « Caravan » de Juan Tizol pour commencer au profit d’un « Time Travel » un double mouvement d’aller retour entre passé et futur. Un soprano nettement plus nerveux, tel un piaf aux trilles énervées, free en diable, est doublé par un piano allègrement percussif du poing, du coude, du bout des doigts. Aki Takase c’est l’histoire du piano jazz (et pas seulement) du stride au free éruptif d’un Cecil Taylor. Mais voilà que soudain, au détour d’un accord plaqué que l’on croit définitif, elle se redresse, hésite et se lance dans la mélodie de « Senza fine » qui revient amoureusement tout le long du film délicieux de Billy Wilder, plutôt méconnu Avanti !  Thème de Carlo Rustichelli  je crois bien.

C’est cela la divagation amoureuse de la Takase, grande dame du rythme aux déflagrations virtuoses qui sort d’autres fragments de ses doigts, la ritournelle obsédante de Furyo de son compatriote,  le grand Ryuchi Sakamoto dans le film d’Oshima et elle l’insère  dans le lancinant motif de cette« African Flower » de Duke, l’un de ses plus beaux thèmes peut-être. Daniel Erdmann emboîte volontiers deux thèmes « In a mellowtone » et « Don’t get around much anymore ». Alternance du chaud et du froid avec le « Perdido » qui suit, lancé à fond de train que suit une de ses balades originales dont il a le secret, « Nigata » inspirée de cette ville japonaise qu’il a aimée,  composition subtilement voluptueuse et nostalgique. Un grand mélodiste qui taquine volontiers sa complice qui le lui rend bien… Ils s’amusent sur scène, se coursent, Daniel Erdmann passant derière le piano, s’asseyant à côté de la pianiste et jouant des deux instruments. Tout ça avec un humour pince-sans-rire qui ne néglige pas pour autant la mise en place toujours impeccable : l’un commence, l’autre poursuit, reprend, s’ajuste dans un balancement osmotique rare. « Duke Ellington’s Sound of Love » hommage bien compris  de Mingus (qui était aussi pianiste) au maître conclut le programme mais le saxophoniste le détourne encore en citant « Lush Life », ce qui n’est pas un faux-sens puisque c’est une merveilleuse ballade de l’alter ego du Duke, Billy Strayhorn. Tout est précis, calculé avec intelligence et goût, pas une pièce qui ne mêle élégance mélodique et rigueur rythmique, emballements fracassants et douceurs en suspens.

Marc Bonnetain

Le rappel choisi rendra hommage à la musique… tout simplement « An die Musik » de Schubert. Une sûreté d’exécution quel que soit le registre pour de grands interprètes. Ce qu’ils sont. 

Samedi 22 Août

Possible(s) Quartet, les Ecuries St Hugues, 12h 30.

Rémy Gaudillat( trompette), Fred Roudet ( trompette), Loïc Bachevillier ( trombone), Laurent Vichard ( clarinette )

Voilà un curieux équipage, des habitués que je retrouve avec plaisir pour la troisième fois à Cluny, un Possible(s) quartet, en fait « quatuor à cordes à vent », selon la formule pertinente du trompettiste Rémi Gaudillat, à l’origine de cette formation créée en 2012. Le Possible(s) Quartet, issu de la Cie Les Improfreesateurs, se distingue par son instrumentation originale, sans contrebasse, sans tambour mais avec deux trompettes et bugles, qui dévoile une écriture contrapuntique, sans le soutien de la batterie. Il revient à chacun (en particulier à la clarinette basse et au trombone) de prendre à tour de rôle la fonction rythmique pour relâcher le groupe d’une tension continue. Car cet exercice de style, sans filet harmonique, demande un effort constant et… bien plus que du souffle, ce dont nos quatre compères ne manquent pas.

Cette formation de la région lyonnaise se présente comme une fanfare poétique et cuivrée, proche de la Marmite Infernale de l’Arfi. Chacun de ses membres a participé à tout un ensemble d’aventures sonores. Une écriture serrée dans laquelle s’ouvrent des espaces de liberté,

Le pique-nique autrefois sous le tilleul dans les jardins du haras de Cluny qui, depuis le désengagement de l’état, est devenu Equivallée, a lieu désormais aux écuries St Hugues. Il est toujours l’un des temps forts du festival, un moment convivial, de partage en fin de semaine. Si chacun apporte son déjeuner, l’association offre la musique et aujourdhui, un concert au titre formidable ( ils ont vraiment le sens des titres) GymnoStrophy, un programme complètement différent des Songs from Bowie qu’ils jouèrent en 2019.
Nous avions déjà apprécié en 2016 leur jazz chambré à l’alambic dans leur Orchestique, résolument dansant.

Et ça danse encore aujourd’hui dans la ronde des évocations de Monk et Satie, deux musiciens unis dans une excentricité commune, deux esprits dissociés, un mélange de douce folie (composition “bipolaire” de Rémy Gaudillat) et d’anticonformisme…On peut se tromper sur l’apparente simplicité de la musique de Satie, légère et profonde, à la lisière des genres qui envoûte aujourd’hui alors qu’elle divisait à l’époque .

Ça danse encore mais de travers avec parfois le sautillement bancal monkien dans ce Gymnostrophy : fallait y penser et pourtant cela semble une évidence de réunir ces deux créateurs géniaux dans un montage très élaboré . Les quatre se partagent des arrangements fort réussis qu’ils font dériver tout en conservant l’esprit initial en entrelardant chaque extrait de commentaires fort savoureux : la rencontre de Miles et de Monk dans l’autobiographie du trompettiste, le concert de Monk à Paris où il rendit fous la section rythmique française dans des solos abscons dont il avait le secret et des interruptions inappropriées pour boire du cognac en coulisse… Pour Satie ce sont des extraits de ses Mémoires d’un amnésique, des lettres de protestations innombrables adressées aux instances musicales officielles de l’époque.

Les timbres s’ajustent et se combinent à merveille dans des interactions parfaitement  en place : « Teo », « I mean you » vers la fin du programme, la marche lente d’ « Ugly Beauty » en rappel. Dans une  Gnossienne » de Satie, à moins que ce ne soit « Danse de Travers II » de Satie,  la clarinette basse joue la main gauche du piano, le bugle la droite alors que les deux autres acolytes reprennent des variations sur des thèmes de Monk . Question originaux, le clarinettiste Laurent Vichard apporte “ses” gnomiennes avant son arrangement d’une Gnossienne. Beau succès pour ce concert fort apprécié d’ un public de connaisseurs. On souhaite à ces musiciens de continuer à couvrir le champ des possibles (leur premier CD)…

Le festival s ‘achève et il nous reste ce soir les Healing Songs du Blue roots Quintet d’Henri Texier.

Sophie Chambon