Jazz Campus en Clunisois ( final) - Jazz Magazine
Jazz live
Publié le 23 Août 2026

Jazz Campus en Clunisois ( final)

Henri Texier Blue Roots quintet

Henri Texier (contrebasse, compositions),
Sébastien Texier (clarinettes, saxophone alto),
Hermon Mehari (trompette),
Emmanuel Borghi (piano, fender Rhodes),
Gautier Garrigue (batterie)

 

Pour finir cette quarante neuvième édition, Didier Levallet a choisi le musicien qu’il fallait, le Breton Henri Texier, l’un des derniers grands du jazz français, une figure historique du jazz européen qui continue à plus de quatre-vingt ans à jouer avec vigueur et à composer avec la même qualité. Auteur de  mélodies qui ont fait date, il revient sur sa carrière de plus de soixante années-il a commencé très jeune, accompagnant les Américains de passage en France, tout comme Daniel Humair d’ailleurs avec lequel il joua en trio avec François Jeanneau. On se souvient de ses Carnets de route en Afrique avec Louis Sclavis et Aldo Romano immortalisés par les photos de Le Querrec, de la trilogie sur l’amerindianité sur les traces de Jim Harrisson. Son dernier programme est autre : «  Je me suis projeté dans mes anciennes compositions susceptibles de nous faire du bien à tous (…) Lorsque l’on entend et que l’on reçoit les vibrations de sa propre musique, on est souvent touché et ému. En réécoutant les musiques qui composent cet album, j’ai éprouvé les mêmes sentiments que lorsque je les avais imaginées des années – auparavant. Elles m’ont un peu consolé et il m’a semblé nécessaire de partager ces émotions avec mes camarades musiciens et avec le public ». 

Un homme engagé, un musicien hors pair se penche sur son passé, un chef de troupe, de clan aux orchestres qui s’inscrivent dans l’histoire de cette musique, revient en un bilan qui n’a rien de triste ou de nostalgique,  continuant son engagement humaniste : il a décidé de reprendre en les rafraîchissant avec son nouveau quintet d’esthétique hard bop, le Blue Roots, les « chansons qui soignent » de son répertoire. Ces « Healing songs » ont quelque chose de l’esprit Blue note, y compris dans la forme, classique (exposition du thème, chorus et unissons des soufflants, retour du thème), même si l’album est sorti en novembre dernier sur le mythique Label Bleu auquel il a toujours été attaché. Il s’est entouré de deux nouvelles recrues Emmanuel Borghi au piano-Rhodes et d’un trompettiste lyrique  Hermon Mehari qui, avec son fils Sébastien constitue une front line décisive.

Gauthier Garrigue, il ne saurait plus s’en séparer, c’est le batteur idéal, au drive continu, infatigable et toujours juste dans ses échappées sur chaque titre.

Texier ne renonce pas, les compositions choisies dénoncent les abus, soulignent des enjeux toujours actuels tout en témoignant d’une foi en l’humain en dépit d’un monde désespérant. Tout en restant une silhouette inoubliable sur scène, un personnage tintinesque fort drôle, à la dégaine impayable. 

Le Mohican reprend par exemple pour commencer le programme « Amazone Blues » d’An Indian’s s Week (années quatre vingt dix), le sujet est toujours d’une brûlante actualité. Il revient surtout sur les thèmes qu’il a improvisés en direct sur le film muet de 1971 de Jean Louis Bertucelli, Remparts d’argile. On retrouve avec plaisir « Grève Révolte » étonnamment familier,  «Chebika courage » village berbère du sud tunisien abandonné après des inondations destructrices, « Vent poussière » une danse fertile de son fils.

« Decent revolt » est un titre emblématique de son travail qui inlassablement appelle à la résistance. C’est du jazz que l’on entend ce soir comme hier avec le duo Ellington-Timeless.  Un jazz intemporel et universel.

Reprendre pour  transformer, improviser encore sur des thèmes qui lui sont chers, n’est-ce pas l’une des constantes de  cette musique qui ainsi demeure « vive » ?

C’était décidément le meilleur choix pour la fin de ce festival attachant qui, s’il décline le jazz sous ses formes les plus actuelles, n’en oublie pas ses repères, les « passeurs aguerris », témoins de l’histoire de cette musique, toujours dans le mouvement.

Pour terminer ce concert d’une grande cohérence,  un prémonitoire « Quand tout s’arrête» de 1975 et « Sarajevo Blues » composé pour un ancien compagnon de route, le pianiste Bojan Z, natif de cette ville de Bosnie, déjà tristement célèbre en 1914, puis dévastée par le siège de 1992 à 1995. 

C’est encore une fois pour moi la fin d’un festival attachant qui continue à décliner le jazz sous toutes ses formes pour un public ravi qui en redemande et remplissait ce soir toute la jauge du théâtre.  Didier Levallet a réussi une fois encore sa programmation et s’il peaufine sa prochaine  édition que tous attendent avec impatience, on est triste de songer que ce sera sa dernière. Gageons que ce sera un émouvant et très consistant bouquet final pour la cinquantième en 2027.

Sophie Chambon