Joies multiples à Malguénac - Jazz Magazine
Jazz live
Publié le 23 Août 2026

Joies multiples à Malguénac

Les joies, les surprises et les déceptions sont toujours multiples à Malguénac, comme est multiple son public et sa ligne esthétique, avec cette année une joyeusement explosive révélation, le Quintette “Joie multiples” de Baptiste Boiron.

C’est un délicat  exercice d’équilibrisme qui se joue de nos jours sous la bannière “Jazz festival” et tout particulièrement dans ce petit village breton où j’ai l’habitude de me rendre depuis une vingtaine d’années à partir de ma maisonnette bretonne par une quinzaine de kilomètres de route de campagnes et forestières sans croiser une voiture, tant il est vrai que je me demande toujours d’où lui vient ce succès public, cette affluence qui a néanmoins résisté à la carte du gigantisme, avec un public transgénérationnel renouvelé d’année en année par l’attraction qu’exerce sur les jeunes gens de la région l’aventure festive du bénévolat.

La proximité du jazz et le piège du haut-parleur

Le piège est là pour le jazz : perdre un peu de son âme pour ne pas vider ses caisses, avec la tentation de la course en avant en terme d’affluence et celle de repousser toujours plus loin de sa nature profonde les frontières esthétiques du jazz… Mais la nature profonde du jazz n’a-t-elle pas toujours été cet élargissement, de ses naissances simultanées (à La Nouvelle-Orléans et dans les foyers du ragtime) à sa conquête du monde commencée dès le début du siècle dernier. Une expansionnisme essentiel au risque de la perte d’essence / de sens. L’un des termes de l’équation étant peut-être celui de l’immédiateté, de la proximité, de la présence instrumentale, de la sensualité du son, de l’intimisme et de l’impromptu, de l’événement musical improvisé, que la civilisation du haut-parleur, dont le régime nazi sut le premier si bien tirer parti, a permis de porter à la connaissance du plus grand nombre et faire partager largement cet art de l’instant, ici et maintenant au risque de le réduire à un simulacre. Cet ici et maintenant que je vois menacé dans les crédits phonographiques et sous la plume des journalistes par la disparition de la date ou de la période d’enregistrement au profit de la date de parution (quitte, par exemple, à dater de 1969 ou 2010 une compilation de faces de 1947 de Django Reinhardt).

Malguénac résiste à cet incognito où pourrait l’entrainer son succès par une jauge qu’elle se refuse à étendre lorsque certains auraient rêvé de la voir devenir une sorte de “Vieilles Charrues du jazz”, sur le modèle du succès connu par la ville de Carhaix, une cinquantaine de kilomètres au nord-est. Et s’il n’a jamais été un “festival de jazz” de plus dans l’esprit de son créateur Ronan Prodhomme et de son équipe, avec cette idée de proximité avec les réalités locales, le jazz y a toujours trouvé sa place selon un équilibre instable et changeant.

Marges et proximités

Cette année, après une première soirée, le jeudi 20, où l’on marcha sur ses marges avec Antonin Leymarie ou le duo Oasis Boom, après une ouverture renouvelant l’art de la gavotte au son de cuivres frappés du sceau du jazz, le vendredi était jazz comme souvent, plus franchement que ç’a pu l’être certaines années,.

Certes, la programmation du 21 sur la scène extérieure d’un groupe des “Jazz Migrations” pouvait faire grincer des dents aux vieux jazzfans de mon âge, constatant que ce dispositif d’aide à l’émergence menace de se voir confisqué par le secteur des musiques dites “actuelles” au détriment du soutien à la créativité de l’improvisation instrumentale. Contrebassiste, Louise Knobil fait preuve sur l’instrument de compétences encore modestes mais qui laissent entendre l’influence de Charles Mingus dont elle se réclame. Son tour de chant, sur des textes entre tendre poésie, drôlerie et satire sociale, relèverait plus du cabaret que du festival de jazz, s’il n’y avait cette patte mingusienne que certifie la clarinette dolphyenne de Chloé Marsigny et la batterie de Vincent Andreae.

Mais revenons à cette ouverture 20 août, sur la même scène, alors que sur la scène extérieure les cuivres roboratifs du quintette Modkozmik Galactik * inaugurait la 29ème édition du festival par un long set d’an dro, laridé, scottish et gavotte : l’homme au polo rouge (photos ci-dessous) que l’on vit mener la première chaîne, n’était autre que Baptiste Boiron qui le lendemain, à 20h30, présenterait ses “Joies Multiples” que j’évoquerai plus loin.

Trouble, préparations et traitements électroniques

Car entre temps, c’est un autre complice de ces “Joies Multiples”, Matthieu Nauleau, qui joua les premiers accords du concert de 20h30 de ce même 20 août, donné par Trouble, groupe imaginé par le batteur Antonin Leymarie, avec les personnalités qui l’avaient inspiré et qu’il inspire en retour : Leïla Martial (chant), Maëlle Desbrosses (violon alto, voix) et Clément Petit (violoncelle). Un piano “très préparé”, terme d’ailleurs peu approprié tant les “préparations” sont multiples et paraissent impromptues, au gré des boucles poly-rythmiques, les tours de malice orchestraux confiés aux cordes vocales et aux cordes à archet ou pizzicato que font se succéder les partitions du batteur. Irruption finale d’Elie Dufour et de la stupéfiante expressivité de son petit clavier aux allures de jouet sur ces grooves chambristes. Benjamin Britten en rappel avec une délicieuse “relecture” de chant de Noël “This Little Babe”.

La chanteuse bretonno-colombienne Eda Diaz (ici et là également contrebassiste) enchaîna sur un répertoire inspiré de la terre de ses ancêtres, interprété avec un charme tout aussi naturel qu’assumé, sur un dispositif orchestral déroutant où batteur (Baptiste Chabaneix), guitariste (Anthony Winzenrieth) et claviériste (Lena Woods également chanteuse) contribuent à une distribution polyrythmique sur un dispositif électronique (pads et claviers) qui retire presque toute lisibilité à leurs gestes, pour un résultat stupéfiant non dénué d’une relative froideur contrastant avec la chaleureuse générosité de la chanteuse et de son répertoire.

Alors que mon carrosse menaçait de se transformer en citrouille, j’eus tout juste le temps de reconnaître sur la scène extérieure le guitariste Vincent Duchosal (découvert au dernier D’jazz Nevers) donnant la réplique à Mélissa Acchiardi, la batteuse et bidouilleuse d’électronique, au sein du duo Oasis Boom (lui aussi proposé par le dispositif Jazz Migration).

Des joies multiples

Le lendemain, après le concert de Louise Knobil, on se dirigea vers la Salle Résonnance pour une découverte sur laquelle je veux m’attarder : le quintette Joies Multiples de Baptiste Boiron. Après avoir exercé au Canada ses compétences de compositeur et d’interprète dans le domaine du “classique-contemporain”, le saxophoniste est revenu s’installer dans la région. Et il n’a pas fait les choses à moitié : apprentissage de la langue bretonne, des danses du terroir et de la bombarde, bénévole assigné depuis plusieurs années jusqu’à la présente édition au nettoyage des loges les matins de festival à Malguénac, tout en se consacrant à ses activités d’improvisateur à la tête d’une formation créée en 2020 (le trio Là avec Bruno Chevillon et Frédéric Gastard), puis de ce quintette qu’il a réuni hors de toute complicité collective antérieure afin de garantir la disponibilité la plus fraîche à la musique conçue pour eux : Médéric Collignon (cornet, voix), Matthieu Naulleau (piano) et deux “locaux” Hélène Labarrière (contrebasse) et Antonin Volson (batterie).

Créé il y a deux ans au cours d’une résidence d’une petite semaine à La Grande Boutique de Langonnet débouchant sur un premier concert et l’enregistrement d’un disque à paraître à l’automne (mais déjà disponible pour le public de Malguénac), ce quintette ne s’était pas revu depuis, hormis deux jours de répétitions avec la seule rythmique et quelques heures au complet la veille du festival.

Evidences joyeuses

Je ne vais pas dissimuler les liens de voisinage notamment géographique qui me font passer devant sa porte lorsque je me rends à Malguénac et qu’ont déjà révélé aux plus attentifs de précédentes apparitions du nom de Baptiste Boiron sous ma plume (pas plus tard que dans le numéro d’août de Jazz Magazine qui lui consacre une page). Ils ont pu aussi m’inquiéter moi-même à l’approche de l’épreuve de vérité devant le public de Malguénac. Dès l’entrée des cinq musiciens sur la scène et l’évidence de leur complicité et de leur confiance mutuelle, quelque chose sembla se passer. Dès les premières notes, les folles boiteries, les breaks hallucinés et les volières solo et collectives de Mignon Cri décollé (dédié à… devinez qui) et les audacieux effets de glissements micro-tonaux, le public d’Émile Parisien (car c’est bien lui que l’on attendait de voir pour le concert suivant) sembla transporté jusqu’au triomphe qu’il lui fit en rappel.

Se trouvaient ainsi salués l’investissement et le talent individuel de chacun de ces cinq musiciens : vous connaissez évidemment Médéric Collignon et Hélène Labarrière, probablement pas encore la joyeuse voracité du saxophone de Boiron, ni Matthieu Naulleau (des doigts virevoltant quelque part entre Fats Waller, Frantz Liszt et Olivier Messiaen, avec des grâces d’écureuil et des pauses de héron à l’aguet) ; et seul le public breton (hélas !) connait la souple musicalité dont fit preuve tout au long de ce concert Antonin Volson.

D’avantage d’avantages

Se trouvait aussi saluée une écriture audacieuse, onirique, dynamique, énervée, malicieuse qui semble prendre ses sources quelque part dans les loft de ce que l’on a appelé la Loft Generation (le Rivbea de Sam et Bea Rivers et ses New York Loft Jazz Sessions où dans la seconde moitié des années 1970, le free jazz s’inventa de nouvelles poétiques), mais aussi d’autres résurgences plus éparses et mystérieuses, notamment des compositeurs “contemporains” du 20e siècle, empruntant aussi textuellement quelque danserie au compositeur de cour Philidor l’aîné (1652-1730) et quelques diableries latines au répertoire d’Ornette Coleman.

Se trouvaient enfin acclamés l’enthousiasme et la complicité avec lequel ces musiciens se jouèrent des difficultés de l’écriture joyeuse qui leur était soumise et qui, de leur aveu même à la sortie du concert, les mirent en péril sans qu’ils n’en laissent rien paraître. Baptiste Boiron a appelé son quintette Joies multiples et il a bien raison. À découvrir cet automne au Sunside et, on l’espère, partout très vite ailleurs.

Floating

Puis vint Émile parisien, son soprano et son nouveau quartette : Yaron Herman (piano), Florian Nisse (contrebasse) et Prabhu Edouard (tablas et autre percussions à mains). On retrouvait le son, la phrase, la dextérité, la fièvre du saxophoniste ainsi que la gestuelle qui en découle et qui, pour ceux qui l’on trop vu, voire pour de nouveaux venus, peut faire figure de mise en scène sinon préméditée, du moins trop prévisible, et quelque peu envahissante. Est-ce la rançon du succès et d’une présence disproportionnée sur les scènes du jazz ? L’ayant vu grandir et y retrouvant les traces de mes premiers émois le concernant, je me laisse faire… bon public jusqu’à un certain point. L’expérience des Égarés avec Vincent Peirani, Vincent Ségal et Ballaké Sissoko qui m’ont fait abondamment bailler, semble lui avoir montré des voies nouvelles vers l’Orient et l’apaisement de Floating (tel est le nom du groupe), avec l’adoption de nouveaux gestes percussifs, des tablas et autres calebasses de Prabhu Edouard. Yaron Herman fait preuve une sereine sobriété, les deux mains souvent rassemblées dans le medium et en parfaite symbiose avec les grooves toujours inventifs de Florent Nisse, jusqu’à de fugaces échappées vers l’aigu et de plus amples interventions solistes. Triomphe assuré auquel, bel et bien flottant, je m’associais, à la mesure des joies multiples qui avait précédemment déjà beaucoup puisé sur mon stock d’émotion.

Je m’attardais encore devant le trio exposif Biometrix de Médéric Collignon (cornet, voix, effets), Christophe Monniot (saxophone, effets), Philippe Bussonet (basse électrique, effets). Énergie folle et virtuose des vrais instruments et de l’électronique, déluge de décibels, je m’estimais bientôt “pas chaussé pour” et repris la route de ma campagne, saturé de musique.

Survol du troisième soir

Si le deuxième soir à Malguénac est généralement plus jazz, le troisième est plus “alentours” et généralement festif, invitant à se quitter étourdi de sons et de rythmes en se disant “à l’année prochaine”, sauf pour ceux qui jouent les prolongations du dimanche (concours de palets sur planche, session irlandaise et conte inattendu en guise de spectacle familial improvisé).

Ce troisième soir, souvent je m’en dispense ou m’y prête “en touriste” plus ou moins de bonne grâce, y connaissant de belles surprises, mais ayant du mal à m’astreindre l’usage du bouchon. Se boucher les oreilles pour écouter la musique… c’est pour moi comme marcher sur la tête.

Ayant égaré mes protections moulées sur mesure, et les bouchons standards ne tenant pas en place dans mes oreilles septuagénaires déjà bien abîmées, j’ai écouté de loin, de l’extérieur du chapiteau où il se produisait en ouverture de soirée, le groupe Gosseyn du guitariste et joueur de bouzouki Joachim Mouflin, conçu autour de la chanteuse turque Ebru Aydin, avec le Fender Rhodes et l’orgue électrique de Baptiste Grisel, plus deux musiciens que j’ai déjà salués dans ces pages, le clarinettiste Étienne Cabaret et le batteur Nicolas Pointard. J’y ai retrouvé cette verve mélodique et rythmique commune aux Balkans et que les musiciens bretons affectionnent depuis les antécédents dans ces régions des Pires et d’Erik Marchand avec ces amis du Banat, le tout joyeusement troussé à l’énergie du metal.

J’ai retrouvé Lagon Nwar – déjà entendu à Nevers –de la chanteuse et poétesse réunionnaise Ann O’Aro avec la complicité de Quentin Biardeau (saxophone et synthétiseurs), Valentin Ceccaldi (basse électrique) et Marcel Balboné (batterie, chant) et ressenti la même frustration de voir un tel potentiel poétique, mélodique et polyrythmique écrasé, aplati sous la puissance des haut-parleurs, de ce dispositif qui est plus amplification que sonorisation, avec en outre une grosse caisse qui impose ici et là, sans raison apparente, une noire métronomique massive. Et j’ai battu en retraite avant la suite du programme (Sarãb ou la douceur poétique du maqâmât et la rage assumée du metal), tombant sur la route du retour, au sortir de Melrand, sur un barrage policier pour contrôle d’alcoolémie. Tout s’est bien passé. Franck Bergerot

* Personnel de Modkozmik Galaktik pour n’oublier personne : Louis Derrien, trompette et chant ; Simon Latouche, trombone ; Yann-Ewen L’Haridon, saxophone et chant ; Clément Dallot, clavier, moog et stomp box), Théo Morin (batterie).