Le jazz est centenaire – 5 : il y a cent ans Freddie Keppard enregistrait - Jazz Magazine
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Publié le 8 Sep 2026

Le jazz est centenaire – 5 : il y a cent ans Freddie Keppard enregistrait

En septembre 1926 – on n’en connaît pas la date exacte – à Chicago, le trompettiste Freddie Keppard enregistrait pour Paramount Stock Yards Strut” et “Salty Dog” à la tête de ses Jazz Cardinals : Eddie Vincent (tb), Johnny Dodds (cl), Arthur Campbell (p), Jasper Taylor (woodblocks) et Charlie Jackson (voc sur Salty Dog). C’est la seule séance que Freddie Keppard ait enregistré sous son nom et, auparavant, c’est au sein des formations de Caroll Dickerson, Erskine Tate et Doc Cook qu’il faut traquer sa présence entre 1923 et 1926.

Ces Jazz Cardinals réunis autour de lui pour l’occasion de la séance, sonnent encore très “collectif” mais des ensembles aux solos du chef c’est très classe, net, précis, belle énergie, un petit côté collet monté qui appartient encore au ragtime, en tout cas au jazz des années 1910, néanmoins déjà mieux enregistré que l’Original Dixieland Jazz Band en 1917, et selon une collective nettement mieux organisée. On lit ici et là que Keppard n’était alors que l’ombre de lui-même. Ça n’est pas l’impression qu’il donne !

Freddie Keppard était né en 1890 et, lorsque le légendaire Buddy Bolden disparut de la scène néo-orléanaise en 1907, il succéda à ce dernier au titre de “roi” du cornet néo-orléanais. En 1914, le contrebassiste néo-orlénais Bill Johnson installé en Californie fit venir Keppard et quelques amis de La Nouvelle Orléans pour former le New Orleans Creole Band (rebaptisé Original Creole Band ou Original Creole Ragtime Band) dont les incessantes tournées connurent un grand succès à travers les États-Unis, jusqu’à New York. Si leur spectacle tient encore du minstrel show, avec un acteur-chanteur caricaturant un rôle de nègre à la “Jim Crow”, on peut lire en 1915, dans un journal de l’Illinois : « Le Creole Band fait battre du pied au rythme de ses airs “swingants” et syncopés reposant sur un arrangement instrumental original. Ces musiciens experts parviennent à jouer le ragtime avec un “swing” original. Jamais de meilleur rag n’avait jamais été entendu ici. » On parle donc de swing, dans l’original du texte anglais. Le 22 janvier 1916, programmé au Winter Garden, ils sont salués ainsi dans Telegram : « Le numéro qui a enthousiasmé le public, c’est le Creole Ragtime Band, un groupe de musiciens de couleur qui jouent de leurs instruments comme s’ils tentaient d’interpréter Richard Strauss dans son humeur la plus extravagante. » Où l’on voit que les mots manquent pour décrire le nouveau genre comme il est précisé dans le Chicago Examiner « Un seul paragraphe ne suffirait pas pour décrire ce combo constitué d’un cornet, une clarinette, un violon, une guitare, un trombone et une contrebasse. » Et dès octobre 1914, à propos de leurs prestations à Seatle, la presse prêtait déjà moins d’attention au spectacle qu’accompagnait l’orchestre qu’à la musique elle-même : « L’orchestre joue une musique de ragtime telle que personne n’en a jamais entendue, mais qu’il joue de telle façon que le public marque le temps du début à la fin. Et aucun des membres de l’orchestre ne semble jouer la même pièce, mais, en tant qu’ensemble, ils parviennent à jouer une telle chose qu’il est impossible de retenir son pied de battre. »

Debout de gauche à droite: Eddie Vincent (tb), Freddie Keppard (cnt), George Baquet (cl), Bill Johnson (b). Assis: Ollie “Dink” Johnson (dm), James Palao (vln), Norwood Williams (g).

En 1916, l’orchestre est approché par des représentants de la Victor Phonograph Company pour un enregistrement. Plusieurs versions ont été rapportées de l’événement. Tenons nous en à celle du clarinettiste de l’orchestre, George Baquet qui a raconté que les techniciens avec leur méthode d’enregistrement “acoustique” de l’époque (pas d’électricité, un cornet acoustique clos par une membrane faisant vibrer une pointe de gravure posée sur le disque de laque en rotation) n’étaient pas certains d’être capables d’enregistrer la contrebasse de Bill Johnson. Aussi auraient-ils voulu faire venir les musiciens pour un test préalable. Aucune rémunération n’étant prévu pour ce test, Freddie Keppard refusa l’offre, les accusant de vouloir leur voler leur musique. Un an plus tard, ce sont des musiciens blancs de La Nouvelle Orléans, l’Original Dixieland Jazz Band, qui eurent l’honneur d’enregistrer le premier disque de jazz.

Mais déjà, Joe Oliver, était devenu le King de la Nouvelle-Orléans. Il avait quelque chose de plus et lorsqu’il fut enfin enregistré en 1923 à Chicago à la tête de son Creole Jazz Band (son jeune disciple Louis Armstrong au second cornet), on comprit que quelque chose de nouveau s’était encore produit.

Cette anecdote rapportée par le clarinettiste Garvin Bushell nous fait peut-être toucher du doigt cette différence : « Joe n’avait pas la puissance de Keppard. Freddie pouvait faire bouger les verres sur le bar. Il était plus excitant, enchaînant passages complexes, notes aiguës, cris perçants, roulements de langue. Mais Joe jouait le jazz des tripots et le blues, des choses qui vous touchaient au fond de vous-même. » Franck Bergerot

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