Jazz sur le Vif : ‘Trane’s Now’, pour un centenaire
Moins de deux semaines avant le centenaire de la naissance de John Coltrane, le premier concert de la saison ‘Jazz sur le Vif’, pilotée par Arnaud Merlin, accueillait un programme en deux parties, intitulé ‘Trane’s Now’ et conçu par le saxophoniste Raphaël Imbert pour sa compagnie Nine Spirit. Un véritable événement artistique, au studio 104 de la Maison de la Radio (et de la Musique) à l’heure même où, ailleurs dans Paris, des dizaines de milliers de personnes, chauffées à blanc par des médias bégayants, s’étaient ruées dans une salle gigantesque pour le premier concert d’une série pléthorique donnée par une chanteuse qui est un peu aujourd’hui le klaxon mondialisé…. Salle comble au studio 104 pour un concert déjà mémorable, dont la première partie était diffusée en direct sur France Musique dans le ‘Jazz Club’ de Nathalie Piolé (la seconde sera diffusée le 26 septembre à 19h) ; et la totalité du concert était en direct sur Arte Concert : vive le service public !
À propos de service public, quelques heures avant de commencer à écrire ces lignes, je voyais furtivement dans le journal télévisé de France 2 quelques moments filmés du premier concert de la chanteuse sus-citée, fournies par la multinationale états-unienne qui domine le marché mondial de l’image. Bref certains services publics n’ont pas la main sur la manière de traiter les événements qu’ils relaient…. Merci France Musique et Arte d’exister, et de perdurer….

photo Maxim François
‘TRANE’S ART BOOK’
Raphaël Imbert (saxophones ténor & soprano, clarinette basse, petites percussions, conception), Nina Gat (piano), France Duclairoir (contrebasse), Ananda Brandão (batterie)
Paris, Maison de la Radio, studio 104, 12 septembre 2026, 19h
Cette première partie présente un groupe inédit qui rassemble, autour du saxophoniste, trois jeunes musiciennes qui sont en affinité : la pianiste et la percussionniste partagent un quartette, et la contrebassiste a accueilli la pianiste au sein de son propre groupe. Mais ce quartette les réunissait pour la première fois. Pour cette création, le choix de Raphaël Imbert s’est porté sur la relation entre Coltrane musicien et les autres arts : un désir suscité par une photo signée William Claxton, prise au Musée Guggenheim de New-York (en forme d’une spirale conçue par l’architecte Franck Lloyd Wright : la spirale est une figure chère à Coltrane). Trane est devant une toile de Pierre Soulages, qu’il ne regarde pas. Son regard méditatif se porte à l’opposé, vers la gauche. L’œuvre de Soulages, antérieure à l’Outre-Noir, suggère un mouvement, quand par la suite sa peinture suggèrera la stase, voire l’hypostase, pour effleurer la mystique qui infuse cette première partie (photo visible ici ). Dans son livre Jazz supreme, initiés mystiques & prophètes (Éditions de l’éclat, 2014), Raphaël Imbert consacrait la troisième partie (plus de cent pages) à ‘John Coltrane, la foi et la communauté’. Et c’est cela qui sous-tend le propos musical, une sorte de méditation en forme de suite, dont les éléments rappellent les composantes artistiques de l’univers coltranien : les accords de quarte chers à McCoy Tyner, les envols lyriques du saxophone, les dialogues sous-jacents avec la basse et la batterie, le désir du chant qui va jusqu’au cri. Belle expressivité de tout le groupe : nous sommes embarqués par une vague qui nous porte. Des fragments thématiques et rythmiques rappellent les différentes manières de Coltrane au cours de son histoire musicale. Puis c’est une suite très développée, autour de la clarinette basse, qui évoluera d’un esprit chambriste à des éclats sur-expressifs , et retour. Les solos sont marqués de nuances, et d’absolue pertinence. Retour du saxophone ténor, à vif, et entrée du soprano dans la même effervescence, jusqu’au deux saxophones joués simultanément, à la manière de Roland Kirk, et coda mystérieuse, avec jaillissement conclusif : belle aventure musicale !
Cette première partie est en réécoute sur le site de France Musique https://www.radiofrance.fr/francemusique/podcasts/jazz-club/direct-jazz-sur-le-vif-john-coltrane-trane-s-now-1-2-trane-s-art-book-1798810

photo Maxim François
POETIC WAYS OF TRANE
Raphaël Imbert (saxophones ténor & soprano, clarinette basse, petites percussions, conception), Célia Kameni (voix), Pierre-François Blanchard (piano, piano électrique, synthétiseur), Pierre-François Dufour (batterie, violoncelle), Pierre Fénichel (contrebasse)
Paris, Maison de la Radio, studio 104, 12 septembre 2026, 20h30

photo Maxim François
Pour la seconde partie, Raphaël Imbert a choisi pour fil conducteur, et selon ses propres termes, ‘la relation intense et transversale que Coltrane entretenait avec les mots, sous leurs formes poétiques, littéraires, philosophiques, spirituelles’ . Avec son groupe, et la voix de Célia Kaméni, il parcourt ainsi des pans entiers de ce qui peuple notre mémoire d’auditeurs et d’admirateurs du Grand Trane. Après une intro de clarinette basse (Truth Is Markinhig In , d’Albert Ayler), c’est Abide With Me , un hymne religieux du dix-neuvième siècle dont la musique fut élaborée par un organiste britannique nommé William Henry Monk, et qui fut enregistré par Thelonious Monk en 1957, en compagnie de Coltrane et de Coleman Hawkins, entre autres. Puis vient Wise One (album ‘Crescent’ de Coltrane, 1964), Nature Boy (dans lequel j’entends, je ne sais pourquoi, le souvenir d’Abbey Lincoln), Naima (avec le texte en français de Mimi Perrin), une évocation d’Alabama (et aussi Birmingham Sunday , de Joan Baez, qui évoque le même attentat du Ku Klux Klan à Birmingham, Alabama, où périrent quatre jeunes filles afro-américaines le 15 septembre 1963). Raphaël Imbert lit aussi un extrait de la lettre de Coltrane à Don DeMichael : une sorte de manifeste de la liberté créatrice du jazz. Et aussi un texte du poète persan Rûmî. La voix et l’expressivité exceptionnelles de Célia Kameni donnent à ce parcours de mémoire artistique une intensité qui suscite l’enthousiasme de tout le public, votre serviteur inclus

photo Maxim François
Après Psalm , issu de la version de concert de A Love Supreme , sur un texte de Coltrane lui-même, Colors de Pharoah Sanders bouclera la boucle de la ‘Sainte Trinité’ comme ils l’appelaient entre eux : Coltrane le père, Sanders le fils, et Ayler le Saint Esprit. Et en rappel, avec les membres du quartette de la première partie, Olé de Coltrane, dont Raphaël Imbert rappelait opportunément que c’était à l’origine un chant anti-fasciste de la guerre d’Espagne, El Quinto Regimiento , que Célia Kaméni a chanté pour nous en espagnol. Un très beau programme, des solistes investis et inspirés, une voix superlative : cette soirée fut vraiment un grand moment !
Xavier Prévost
La totalité du concert est accessible en musique et en images sur Arte Concert
https://www.arte.tv/fr/videos/131033-007-A/hommage-a-john-coltrane/
Et la seconde partie sera diffusée sur France Musique dans l’émission ‘Jazz Club’ le samedi 26 septembre à 19h