Jazz à Luz 2017 ou la réussite de l'improbable (2)

21 Jul 2017 #Festivals

Lors de la deuxième journée du festival Jazz à Luz, l’intensité est montée d’un cran : excursion artistique dans deux villages proches de Luz, Guillaume de Machaut, les vingt-deux musiciens du Lobe de Claire Bergerault, un beat club électro-acoustique. Intense, on vous dit !

Jeudi 13 juillet 2017

Excursions artistiques en pays Toy, « Jazz en marche »

Suivant les instructions données par Jean-Pierre Layrac, le directeur du festival, la veille au soir, les festivaliers sont très nombreux au lieu du rendez-vous, l’office du tourisme de Luz-Saint-Sauveur, pour le départ en bus vers le village de Vizos, première destination de l’excursion artistique qui prendra une bonne partie de la journée.

Vizos (65), 11h30

Daunik Lazro Solo

Daunik Lazro (ts, bs)

À l’arrière de « La Grange de Vizos », Daunik Lazro attend patiemment que ses auditeurs s’installent. Face à un pupitre, à l’ombre d’un arbre, il prépare ses instruments. « Comme le temps est broussailleux, et même si j’aime l’improvisation libre, je vais plonger aux racines du jazz » lance-t-il en préambule de sa prestation, une fois les presque deux cents personnes prêtes à l’écouter. En solo absolu, Daunik Lazro empoigne d’abord son ténor, pour jouer un thème très jazz 60’s avant d’enchaîner avec Nefertiti de Wayne Shorter. Il prend son baryton (quel son délicat ! quel moelleux, quelle chaleur !) est joue du… Bach (qui, à mes oreilles, sonne d’abord de manière très ellingtonienne), un bout de suite débouchant sur le Lonnie’s Lament de Coltrane, avant un retour à Bach. Puis, c’est un « classique », selon l’expression de Daunik Lazro : Dee Dee d’Ornette Coleman (de l’album « At The Golden Circle »). Plus étonnant encore : le solo d’Albert Ayler sur In Heart Only de l’album « Nuits de la Fondation Maegh, vol. 1 » (je repère plusieurs auditeurs qui connaissent par cœur ce solo, accompagnant de gestes, tels des chefs d’orchestre, l’interprétation du baryton). Tout au long de cette heure de musique, Daunik Lazro aura ainsi tenu en haleine son public, ravi de plonger dans les confluents lazroniens d’une onde pure, celle incarnée par les Coltrane, Shorter, Henderson (Joe) et autres Ayler.

Lazro

Le ciel finalement dégagé, repu par un pique-nique sur l’herbe tendre d’un pré éclaboussé de quelques arbres, le public fut invité à se diriger à pied (trente minutes de descente sur un chemin montagneux) jusqu’à Saligos.

Quelques dizaines de minutes plus tard, il se retrouve devant un trio composé de Valentin Ceccaldi (vlle), Richard Comte (elg) et Etienne Ziemniak (dr), ce dernier invité de dernière minute à la fête. Malgré une chaleur accablante (le temps change vite !), les musiciens se donnent sans compter : entre free explosif et rock, c’est brut, c’est sans concession. Soudain, tout s’arrête ou presque. La texture s’allège au profit d’un son d’ensemble davantage en phase avec le calme majestueux des montagnes environnantes. Une seconde vague énergétique monte en puissance pour atteindre un paroxysme qui amène les vivas de la foule.

trio Ceccaldi Comte

Après cette forte performance, une fois sur la place du village, les organisateurs divisent la foule en trois groupes. Chacun d’eux aura droit à deux prestations artistiques, jamais identiques car toujours improvisées.

Saligos (65), 16h

Poésie sonore

Anne-Claire Hello (textes, déclamation), Sébastien Lespinasse (textes, poésie sonore), Sébastien Cirotteau (tp)

Comme toutes les années, Jazz à Luz prend des risques. Outre celui de présenter des concerts dont on ne sait jamais à l’avance si le résultat sera à la hauteur des espoirs, ce qui est le principe même de l’improvisation dite « libre », la poésie était également à l’honneur, fil rouge traversant l’ensemble de la programmation. Dans l’église de Saligos, seule, Anne-Claire Hello fut la première à déclamer ses textes. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que ce fut percutant. Des mots très forts, lus quasi sous apnée, surprirent les auditeurs du groupe dans lequel je m’étais inséré autant par leur charge émotionnelle que par leurs propos mêmes.

lectrice 1

Dehors, Sébastien Lespinasse, accompagné d’improvisations de Sébastien Cirotteau, prit le relai. Il fut plus déroutant encore, du moins pour ceux qui, comme moi, n’ont pas l’habitude de la poésie sonore. Alors qu’il déclame ses phrases, Sébastien Lespinasse semble tout à coup buter sur une syllabe. Il paraît bloqué, se crispe, tente par tous les moyens d’en forcer la survenue. Les sons inarticulés se transforment, deviennent autres, craquent, crissent, plient et trouvent finalement résolution, parfois teintée d’humour, d’autre fois plus amère.

lecteur 2

Secoués, les festivaliers sont ensuite amenés à la boulangerie bio du village. Tandis que les cakes aux myrtilles et les diverses sortes de pains se vendent bien, Théo Ceccaldi se lance dans un solo, au milieu de la cour. Son improvisation totale confirme l’impression produite la veille : une maîtrise violonistique absolue, contrairement à son expression vocale. En expérimenté musicien, il rebondit sur ses erreurs (erreur. errare, errer !) d’intonation, les reprenant, puis les portant à un niveau d’expression tout à fait poignant. La force des grands !

Ceccaldi solo

Après que les autres groupes de festivaliers aient rejoint le notre, le duo inédit Aymeric Avice (tp) / Théo Ceccaldi s’immergent dans l’exploration sonore intégrale. Ce fut dru, dense, dentée.

Ceccaldi Avice

Quittant Saligos pour rejoindre le bus au bord de la rivière, nous eûmes de nouveau droit à deux textes respectivement donnés par Anne-Claire Hello et Sébastien Lespinasse. 18h, nous sommes revenus à Luz-Saint-Sauveur.

 

Luz-Saint-Sauveur (65), Luzéa – Thermes de Luz-Saint-Sauveur, 19h

Quatuor Machaut

Quentin Bardiau, Simon Couratier, Francis Lecointe, Gabriel Lemaire (sax)

C’est dans une atmosphère soufrée que les festivaliers se retrouvent moins d’une heure plus tard. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, ils occupent les nombreuses chaises longues laissées libre par les curistes du centre thermal. L’espace du grand carré entouré de colonnes qui constitue le corps de l’entrée principale des thermes semble se poursuivre hors les murs grâce à une immense baie vitrée qui donne sur les montagnes. Le lieu résonne beaucoup et se révèle tout à fait propice à l’interprétation de la Messe Notre-Dame de Guillaume de Machaut par le quatuor initié par Quentin Bardiau. Terminée en 1365, cette œuvre demeure la plus ancienne messe polyphonique connue d’un auteur unique – ce qui n’a rien d’anodin puisque la polyphonie est précisément ce qui distingue la musique occidentale des autres musiques du monde. La transcription/adaptation qu’en a faite Quentin Bardiau donne non seulement le plaisir de (re)découvrir cette œuvre sans équivalent autant qu’elle permet de savourer des extensions allant de l’improvisation libre à la musique spectrale, le plus souvent de manière spacialisée. C’est peu de dire que la prestation du Quatuor Machaut fut appréciée. Ce fut une ovation aussi puissante que les sentiments ressentis.

Quatuor Machaut

Par chance, il n’y eut pas de rappel. En effet, dix minutes plus tard commençait la diffusion du documentaire Théo Ceccaldi. Corps à cordes, présenté avant projection dans le cinéma de la Maison de la vallée par son réalisateur Christian Pouget. Après avoir suivi, filmé et interview Théo Ceccaldi et plusieurs de ses proches collaborateurs, Christian Pouget a produit une synthèse admirable de l’univers en expansion du violoniste dont tout le monde parle. Grâce à un montage simple mais efficace (alternance de courts fragments d’entretiens et de performances musicales plus longues), on saisit un peu mieux la singularité du musicien, celle de son parcours, puis de son évolution, le plus touchant (et central) étant la rencontre entre Théo Ceccaldi et Joëlle Léandre – ce dont témoigne précisément la très puissante improvisation en duo filmée à l’occasion de l’enregistrement de leur disque « Elastic » (Cipsela, 2016).

 

Luz-Saint-Sauveur (65), Chapiteau, 22h

Le Lobe

Claire Bergerault (dir), Eric Brochard (cb), Pierre Blavette (fl), Emmanuelle Bouriaud (alto), Nicolas Brasart (alto, wuwuzela), Franck Cadet (électronique), Fabrice Favriou (dm, objets), Xavier Garnier (cb, électronique), Apolline Gatel (vielle à roue), Mathieu Gratedoux (dm, vx), Alain Josué (dr), Elise Kusmeruck (vl), Olivier Laporte (tb), Mathieu Lemaire (sax), Lucie Mousset (vx, otomatone), Nelly Mousset (cb, vx), Fanny Pallard (vlle), Jean-Luc Petit (cl, sax), Medhi Rigaud (elg, vx), Julien Touery (p, électronique), Patrick Treguer (vlle, vx), Cécile Tréhu (vl), Guillaume Vichery (cor).

À peine le temps de reprendre des forces, et voilà que Le Lobe, le grand orchestre généré par Claire Bergerault, se fait déjà entendre sous le chapiteau. Après la plénitude du Quatuor Machaut, c’est un peu la douche froide. Sans crier gare, Claire Bergerault met son orchestre en orbite, façon Skies of America version trash. Deux jours plus tard, répondant aux questions d’Anne Montaron, la chanteuse/meneuse d’orchestre expliquera que ses signes de direction ne doivent rien au Soundpainting de Walter Thompson, préférant les désigner par l’expression « esperanto de l’improvisation ». Constitué depuis sept ans, la formation rassemble des musiciens venus d’horizons très divers (classique, contemporain, rock [majoritaires], expérimental, noise…), tous animés par l’envie de plonger ensemble dans l’inconnu. Partant d’images parlantes, les musiciens ont élaboré autant de prises de direction possible pour l’improvisation collective guidée. Ce soir, cela m’évoqua un moment le Creative Music Orchestra d’Anthony Braxton avant de tourner au hardcore, au pointillisme, à la séparation en deux entités du grand ensemble… et ainsi de suite jusqu’à l’extraordinaire exubérance finale. Claire Bergerault et son Lobe avaient-ils pour ambition de littéralement sidérer leurs auditeurs ? Quel que fut leur intention, je me sentis mal à l’aise, trouvant tout cela hautement dérangeant, ressentant ébahissement et oppression. Il ne faut cependant interpréter ses qualificatifs de manière péjorative. Ils constituent au contraire autant de formes de reconnaissance : être bousculé, au plus profond de soi n’est-il pas précisément l’une des lignes d’horizontaux de tout artiste – cf. John Zorn par exemple ? En ce sens, le but fut profondément atteint.

Lobe

Luz-Saint-Sauveur (65), Chapiteau, 0h00

TOCC Beat Club

Christian Pruvost (tp, électronique), Ivann Cruz (elg), Jérémie Ternoy (kb), Peter Orins (dm, électronique)

Le temps d’une pause au verger, autour d’un (ou plusieurs) verre(s) bu(s) au son des Roger’s revisitant certains classiques de la Nouvelle-Orléans, et il faut déjà repartir pour le chapiteau transformé en dance floor. TOC avait fait sensation à Luz en 2015. Le trio lillois revient cette fois avec le trompettiste augmenté Christian Pruvost pour proposer une sorte d’électro live, les musiciens remplaçant les machines pour la production musicale. Le principe est simple : faire danser jusqu’à épuisement, grâce à un processus évolutif extrêmement lent, menant idéalement jusqu’à la transe. « Entre free et hypnotique » résumait très bien le livret du festival. Fatigué par une journée très chargée, je jetais vite l’éponge, au contraire d’un grand nombre de jeunes venus tout spécialement pour cette partie de la journée (Jazz à Luz pense à tous ses publics !). Ils purent faire encore durer la nuit à la Maison de la vallée avec les DJs de Strictly Vinyls.

TOCC

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20181201 - N° 712 - 116 pages

Le 6 janvier 1999, Michel Petrucciani s’éteignait à New York. Quelques mois plus tôt, le jazzman le plus populaire de...