Septembre 2022 : le chant du jazz à St Rémy de Provence

19 Sep 2022 #Festivals

En ce week end de septembre, avec le festival de jazz et les journées du patrimoine, c’est la fête à St Rémy de Provence, au coeur de ce triangle d’or des Alpilles, dans le Parc Naturel Régional, à courte distance d’ Arles et d’Avignon.

JAZZ A ST REMY

En ce week end de la mi-septembre, avec le festival de jazz et les journées du patrimoine, c’est la fête à St Rémy de Provence, au coeur du triangle d’or des Alpilles, dans le Parc Naturel Régional, à courte distance d’ Arles et d’Avignon.  Le mistral s’est invité avec une rare virulence mais rien ne viendra à bout de l’enthousiasme du public fidélisé par le travail actif du festival. Un festival bon enfant, porté par le directeur artistique Bernard Chambre et une équipe formidable de bénévoles, tous à leur poste avec efficacité et générosité pour que ces soirées soient réussies! Le festival a une belle antériorité mais sous sa forme actuelle, il existe depuis que les bénévoles de l’association Jazz à St Rémy, sous l’impulsion de Bernard Chambre et Alain Brunet, ont oeuvré à sa mise en place en 2008.

Des animations apéro-swings avec des groupes locaux de talent, une exposition très réussie de photos de Florence Ducommun avec  un vrai point de vue, Le Jazzles yeux fermés dans l’écrin de l’hôtel Gounod  partenaire privilégié, résidence de charme (comme le Château des Alpilles) qui accueille les musiciens….

Vendredi 16 septembre, ALPILIUM 20h30.

Des chansons à quatre mains  pour Chimichurri.

 Le jazz favorise les rencontres, parfois évidentes ou plus étonnantes comme celle du duo de Baptiste Trotignon et du percussionniste Minino Garay. Ils ont sur scène assurance, charme et humour, formant un duo comique par moment, jouant sur le contraste Nord Sud. Une intelligence duelle, un apprivoisement de longue date entre ces coloristes du piano et des percussions, un savant alliage de décontraction travaillée à la sauce“Chimichurru” d’énergique piment -c’est le titre de l’album  enregistré en 2016 sur le label Okeh, chez l’Argentin de Cordoba . 

 Baptiste Trotignon est un pianiste élégant, avec une solide formation classique, compositeur des deux premiers titres qui donnent la tonalité du concert “la peregrinacion” et “Awake” où le tempo varie, se cabre, débutant lentement pour enfler crescendo. On n’en attendait pas moins d’ un pianiste aussi doué qui ne peut que s’en donner à coeur joie, en arrangeant les mélodies acrobatiques. Encouragé par le sens inné du rythme de son complice, il gauchit les angles, rabote, dérape et dissonne pour éviter le beau piano classique dont il connaît tous les tours. Facétieux, imprévisible souvent, il joue pied au plancher et point commun avec l’organiste Rhoda Scott que nous verrons samedi soir, pieds nus!

Photo Patrick Martineau”

Le répertoire malaxe aisément styles et époques, Egberto Gismondi, Hermeto Pascual (l’entraînant « Chorinho Pra ele »), Paul Mac Cartney, Leonard Bernstein et son West Side Story (« Maria » et « America »), des airs argentins, tangos de Carlos Gardel, né à Toulouse.

Tous deux ont beau avoir tout joué en divers ensembles, exploré bien des voies en leurs carrières respectives, déjà longues, ils aiment revenir aux standards souvent (sud)américains, thèmes source qu’ils travaillent avec une virtuosité “rétro” vivifiée. Une déclaration d’amour à ces musiques, propices au chant, à la danse, au partage.

Leur mérite est d’embrasser intelligemment la tradition du chant, sans renoncer au principe du jazz, l’improvisation, tant ils ont de matière et de jeu au bout des doigts. Musique autant fougueuse que fluide, c’était déjà le titre du premier album du pianiste en 2000.

La voix grave et sûre de Minino Garay est de celles qui haranguent, scandent sans jamais crooner. Il en est ainsi de Desencuentro (littéralement, la non rencontre), un mot qu’il répète avec force dans ce standard du tango “En estas desorientado” dont on comprend le sens sans parler espagnol, issu de son album Speaking Tango, mouvement poétique engagé, “spoken word” (ancêtre du slam) d’ une pensée triste qui se danse.

Le phrasé du pianiste suit de soufflantes accélérations, volontiers percussif, en compétition avec le jeu de Minino Garay, roi du cajon. Une frappe très sèche des baguettes sur les tambours produit des sons mats et rugueux, bruts comme un “esprit frappeur”. Sur “Sus ojos se cerraron” de Carlos Gardel (Volver), revu par le pianiste, le percussionniste qui se cale sur la main gauche de Trotignon, joue des palmas, boxbeat, et ça chavire allègrement.

Survient un morceau de bravoure, sur une petite estrade aménagée-le plancher de la scène étant trop fin,  Minino Garay, grelots aux chevilles, exécute une danse éperdue, en manipulant à un rythme de plus en plus soutenu, cet instrument si particulier qu’est le triangle, sans avoir oublié de le présenter de façon cocasse. 

Photo Patrick Martineau”

 Il est vrai qu’avec les timbales et plus encore le gong, on attend tout le concert, un nombre impressionnant de mesures, dit-il, 480 mesures à 60 à la noire, avant de pouvoir frapper la note fatale, le coup final comme dans la partition de Bernard Hermann dans L’homme qui en savait trop d’Hitchcock, une ponctuation décisive!

En usant de variations d’accords toujours subtiles, le pianiste arrive à ménager un certain suspense sur la plupart des titres. Quelques respirations inédites pourraient paraître  mièvres, en comparaison, comme la “Jenny Wren” de l’octogénaire Macca, mélodiste s’il en est, si elle n’était accommodée prestement par le duo. Le piano lancinant est rehaussé par l’éclat des sonnailles maracas, comme des sables et graviers jetés “ bijou sonore quand il jette en dansant son bruit vif et moqueur, ce monde rayonnant de métal et de pierre”.

Avec maestria et fantaisie, même sur le rappel, “la chanson d’Hélène” des Choses de la vie, ils arrivent à conserver leur rythme initial, ce flux tendu,  constamment affûté.

Dedication du quintet d’Hervé Sellin : un jazz enchanté, aux alentours de 22h.00.

Photo Patrick Martineau”

Changement de plateau, changement radical avec le quintet d’Hervé Sellin et ce Dedication ( label Inde sens en 2020) en hommage à Michel Legrand. Un titre judicieux, dédié et dévoué à la mémoire d’un musicien  qu’ils ont tous connu et accompagné. Ce projet convoque l’esprit du maître, l’un des plus grands mélodistes, prolifique compositeur de musiques de films, trois fois oscarisé à Hollywood.

Il n’est pas question d’imaginer une suite à l’histoire mais de servir ses mélodies inspirées, de s’emparer de la force de ce matériau mélodique et thématique, à reconstruire avec harmoniques; de jouer sur ses notes en apportant la vision d’un quintet purement jazz.  Il s’agit en somme de rhabiller autrement, en plus intime les succès de Legrand.

Après un départ un peu lent sur deux chansons dont le thème de Roland Cassard, personnage récurrent des films de Jacques Demy, de Lola aux Parapluies, écho mélancolique de J’aimais une femme mais elle ne m’aimait pas.

Au fur et à mesure du concert, la magie opère et le plaisir est double, d’entendre ces thèmes joués par des orfèvres, musiciens accomplis pour qui le jazz demeure plus qu’une musique, étant une culture, une façon d’être et de jouer.

Musicien discret mais complet, le pianiste Hervé Sellin reprend le rôle du compositeur, en laissant à chacun un espace d’expression et de liberté, la possibilité de prendre des risques comme sait le faire le trompettiste Claude Egéa.

Le concert est aussi une façon d’apprécier le talent d’arrangeur du leader dans un condensé personnel de Yentl, le film de et avec Barbra Streisand, pourtant sans cordes, bois, cuivres et la voix de la diva! Sans le klezmer, ils arrivent quand même à faire  à cinq du Legrand.

C’est le tromboniste Denis Leloup qui présente  au public qui pourrait se perdre dans les noms de tous les personnages des films  qui donnent lieu à des chansons, “la chanson de Solange », « la chanson de Maxence » ; il s’est chargé des principaux arrangements, réussissant le tour de force de jazzifier cette scie, “les moulins de mon coeur” composée pour le film de Norman Jewison de 1969. C’est d’ailleurs sur la musique conçue par Legrand, d’une heure trente environ que seront montées les images du film, dispositif inédit à Hollywood.

Autre exercice de style, la recréation d’Un été 42, autre oscar pour Legrand, devenu “On a famous summer”, un hommage du quintet comme le faisaient en leur temps, Ravel, Poulenc, Dukas pour Debussy en reprenant un de ses thèmes.

Un art de la douceur, un éloge de la lenteur en somme, voilà ce que pratique ce quintet, suivant une ligne musicale tissée de moelleux tempos, d’arpèges sonnants, de chants rêveurs comme  cette ballade exquise “I was born to love you” du film Les hauts de Hurlevent, la chanson préférée du batteur François Laizeau. Contre-chant délicat du trombone et de la trompette, alliage de timbres complémentaires, un pur bonheur flesh and bone.

You must believe in spring”, on l’ attend toujours au tournant tant Bill Evans l’a magnifié au point de se l’approprier. C’est le contrebassiste Pierre Boussaguet qui s’y colle, toujours truculent quand il explique comment il s’est décarcassé pour trouver un arrangement valable, qui plaise au maître, de ce thème pour les contrebasses. Il mène le jeu avec un solo inventif, une version espiègle et chaloupée après l’exposition impeccable du duo de soufflants.

Un jazz chambré qui nous promène dans un labyrinthe d’échos anciens où l’on se plaît à s’égarer. Des ramifications sinuent d’un thème à l’autre, signature de la musique de Legrand, auto-citations permanentes, résurgence de riffs devenant leitmotifs qui restent en tête.

Jouer  toutes ses chansons en version instrumentale est un formidable challenge quand on connaît la force des textes, irréductibles de la musique dans les films de Jacque DEMY, le fidèle compagnon de route. Pour finir le concert, un florilège des principaux thèmes devenus patrimoniaux des Demoiselles de Rochefort, une invitation à la danse, au swing pur et à la joie. Antidote à tout sentiment de découragement même sur un thème à l’humour grinçant “La femme coupée en morceaux”, du swing qui décape et découpe dans le vif, où le trio l’emporte, les cordes de la basse dérapant comme un couteau sur les côtes de la victime.

Samedi 17 Septembre

Photo Patrick Martineau”

Rhoda Scott et ses filles : le triomphe du Girl Power.

Un septet féminin entourant une diva du jazz? La chose est assez rare pour qu’on s’interroge une fois encore sur la place des femmes dans le jazz. Les musiciens de jazz ont toujours “cherché la femme” qui fait rêver, l’inspiratrice, sans lui laisser d’autre place. Dans l’histoire du jazz, il y eut pourtant des femmes formidables, souvent pianistes et chanteuses, car il faut bien l’admettre les joueuses d’anches et de cuivres n’étaient pas prédominantes. Times are changing…Si on admet que la femme est un homme comme les autres, dans cet univers masculin du jazz , les jazzwomen n’ont rien à envier à leur petits camarades.

L’organiste aux pieds nus, Rhoda Scott, plus de quatre vingt ans, installée en France depuis 1968, est l’une de ces pionnières. En plus de soixante ans de carrière, elle a beau avoir joué dans toutes sortes de contextes, de l’église au club,  avec la même spiritualité, elle a construit son propre mythe et à présent, elle jubile d’être aussi bien accompagnée.

Elle créa dès 2004 un premier Lady Quartet, avec Sophie Alour au saxophone tenor, Airelle Besson à la trompette et Julie Saury à la batterie. Puis l’arrivée de la saxophoniste alto Lisa Cat Berro, se substituant à Airelle Besson, transforma le groupe en un quartet à deux saxophones. Ces musiciennes ayant l’étoffe de leaders, voulant fonder leur propre groupe, la formation devint un collectif selon les disponibilités de chacune, accueillant de nouvelles venues, Géraldine Laurent et Anne Pacéo, Céline Bonacina, puisque l’idée était de garder un personnel exclusivement féminin. Du souffle et une puissante rythmique. Et Rhoda rêve d’étendre le groupe à toutes les “remplaçantes”, soit dix instrumentistes, trois batteuses, et six saxophonistes. Un orchestre à géométrie variable dont la seule nécessité est d’être composée de filles. Ce groupe autour d’une véritable lady du jazz, qui prit des leçons d’harmonie et de contrepoint auprès de la grande Nadia Boulanger, fut nommé Lady All Star par Stéphane Portet, le patron du club Sunset/ Sunside de la mythique rue des Lombards.Et c’est sur le label du Sunset que fut enregistré en live en 2020 cette formation cuivrée et musclée, qui ne manque pas de charme, tant il est vrai que cet équipage a toutes les qualités, bousculant joyeusement un certain ordre établi sans renoncer à la tradition du jazz dans l’interplay et l’improvisation collective.

Le groupe a fait une formidable tournée tout cet été dans les festivals et St Rémy ne déroge pas à la règle. Bernard Chambre avoue que c’est l’une des premières fois où les 450 places de l’Alpilium ne suffisent pas, il faudra rajouter des chaises, et les bénévoles restent debout dans les ailes.

Ecoutons donc cette wild party de musiciennes qui font le jazz français actuel. Une performance occupant l’espace sonore et visuel, un continuum de titres électrisants qui s’enchaînent parfaitement, avec autant de fougue que d’aisance, emblématique de sensibilités et de jeux  complémentaires autour de compositions  soul, gospel, jazz et blues. Un matériau neuf pour cette rencontre au sommet de musiciennes aguerries, toutes compositrices de thèmes accrocheurs. On aime toutes ces compositions sans distingo “City of the rising sun”, “Escapade”, “I wanna move”…Lisa Cat-Berro a apporté deux titres, Julie Saury, Sophie Alour, Arielle Besson et Paceo Anne un seul. Pas vraiment de ballades sentimentales, on l’aura compris, seuls “Les châteaux de sable” d’Anne Paceo introduisent un climat plus élégiaque.

Un mariage des timbres des plus heureux où tous ces cuivres, anches donc bois, se réajustent en permanence. Les musiciennes surgissent, se glissent et se fondent, plus qu’elles ne s’effacent dans la masse orchestrale. Nous ayant définitivement conquis, elles emmènent sans effort, partageant l’affiche de la barefoot contessa, avec une complicité et un respect mutuels. Du lyrisme certes mais du rythme et de la vigueur impulsée par nos deux batteuses proches sur scène, au jeu différent pourtant, qui s’amusent bien, se souriant constamment dans une parfaite unité, imposant une cadence métronomique infernale. Car jamais la tension ne retombera, la rythmique avec les lignes de basse au pédalier de l’orgue Hammond B3 est le socle sur lequel s’envolent les souffleuses. N’oublions pas les interventions décisives des saxophonistes baryton et alto, Géraldine Laurent, impériale dans un solo trop court qui jaillit soudain et embrase l’assistance. Mention particulière pour la benjamine du groupe, Janine Michard qui a remplacé fort avantageusement tout l’été chacune des absentes, car elle joue de tous les saxophones. Ce soir, elle se lance au baryton : d’ailleurs, à la fin de son premier solo, très remarqué, Géraldine Laurent l’applaudit.  Denis, l’un des bénévoles,  musicien de surcroît, ce qui ne gâche rien, me souffle que son jeu  évoquait Ronnie Ross, saxophoniste baryton anglais bien oublié aujourd’hui, trop vite disparu. Il me rappelle que c’est lui qui tient le solo de baryton dans l’album culte de Lou REED Transformer, sur le hit “Walk on the wild side”. Et il me confie que trois disques l’ont accompagné dans son jeune âge, Armstrong, Bechet à l’Olympia et… Rhoda Scott en…1974

Rhoda Scott infatigable-il faut avoir le coeur bien accroché pour tenir le rythme, met en valeur chacune de ses partenaires, ne se comportant jamais en diva: avant tout musicienne et patronne du groupe, c’est une femme forte qui refuse de se laisser dominer par les conventions et la loi des hommes. Sa vitalité et sa créativité semblent intactes. Ce show qui swingue du tonnerre où l’orgue ronfle de plaisir, était hautement conseillé pour oublier le mistral qui souffle avec violence. Le public est transporté! 

Voilà une fin heureuse pour une édition 2022 très réussie et l’on se réjouit de savoir qu’il y aura une suite à l’histoire de Jazz à St Rémy.

Photo Patrick Martineau”

Merci  encore à tous les bénévoles, du catering au voiturage, Denis, Julie, Evelyne, Marie et bien sûr à Patrick Martineau le photographe officiel et responsable communication.

Sophie Chambon

Brève de jazz

Disparition de Giuseppe Pino.

C’est avec une tristesse infinie que nous avons appris cette nuit la disparition de notre ami et collaborateur historique de Jazz Magazine Giuseppe Pino. Il a immortalisé les plus grands noms du jazz, ses photos ont illustré d'innombrables couverture de Jazz Magazine et de pochettes de disques.

Adieu à Daniel Farhi

Nous venons d'apprendre la disparition de Daniel Farhi. Cofondateur avec son frère Alain du premier New Morning, à Genève en 1976 avant d’être transplanté à Paris, cet infatigable passionné, à qui l’on doit l’une des plus belles aventures du jazz, est décédé vendredi à l’âge de 77 ans.

Chick Corea s’en est allé

C’est avec une grande tristesse que nous venons d'apprendre la disparition du légendaire pianiste Chick Corea, à l'âge de 79 ans. Sideman inoubliable, leader à nul autre pareil, il n'avait jamais cessé de partager les musiques auxquelles il avait dédié sa vie.

EN KIOSQUE

20221001 - N° 753 - 84 pages

Le dessinateur Fred Beltran les a réunis sur notre couverture, mais dans la vraie vie, Miles Davis et Jimi Hendrix...