Les rendez-vous de Daniel Humair 3. L’impromptu du Lac.

22 Oct 2017 #Le Jazz Live

Hier, 21 octobre, Daniel Humair devait retrouver le saxophoniste Guillaume Perret et le contrebassiste Heiri Kaenzig à l’Usine à Gaz de Nyon dans le cadre du festival Jazz Conte Band pour un concert impromptu qui le fut d’autant plus que Guillaume Perret fut remplacé à la dernière minute par le guitariste Vinz Vonlanthen.Par ordre d’entrée en scène, commençons par Alain Morhange : dentiste retraité (il fut le dentiste du festival de Marciac dont il reste un habitué et eut l’insigne honneur de se pencher sur quelques dents illustres), batteur amateur d’autant plus actif qu’il n’est plus dentiste, directeur artistique du festival Jazz aux Carrés d’Annecy-Le-Vieux où sont attendus du 2 au 5 novembre le quartette d’Airelle Besson, le trio d’Yves Robert, le quintette de Macha Gharibian et le groupe PJ5. C’est à ce titre de directeur artistique qu’il est partenaire de Jazz Contre Band, festival transfrontalier qui, cette année pour sa 21ème édition, fédère 26 lieux, 63 concerts, 9 jams, 3 masterclass et un tremplin de part et d’autre de la frontière franco-suisse tout au long du mois d’octobre. Lorsqu’Alain Morhange m’a proposé pour me joindre au jury d’un tremplin de me loger à l’hôtel Cornavin de Genève afin de pouvoir assister à Nyon à la rencontre impromptue de Daniel Humair, Heiri Kaenzig et Guillaume Perret, je me suis aussitôt vu dans la peau de Tintin reporter dans L’Affaire Tournesol. Si le tableau des clés de l’hôtel Cornavin est resté à l’ancienne, un triple ascenseur en verre a remplacé le double ascenseur par lequel le Capitaine Haddock et Tintin croisent sans le savoir le Professeur Tournesol qu’ils espéraient tirer des griffes de vilains espions.

Après avoir quitté l’hôtel Cornavin où Alain Morhange est passé me prendre, nous avons pris comme Tintin et le Capitaine Haddock la route de Nyon mais n’avons pas été victime de l’attentat qui détruit la maison de la route de Saint-Cergue (on connaît celle qui servit de modèle à Hergé) mais, comme dans la célèbre bande dessinée, le Professeur Tournesol du saxophone – entendez Guillaume Perret et son laboratoire électo-saxophonistique – avait bel et bien disparu. Non pas enlevé par de vilains espions, mais accusé à l’aéroport de Toulouse d’être un vilain terroriste, le temps que la police comprenne le contenu de son équipement et la défectuosité de ses détecteurs… mais hélas l’avion était parti.

Que faire ? Stefano Saccon, président de Jazz Contre Band, a été cherché son saxophone –et l’on voit bien qu’avec Daniel Humair ils sont copains comme cochons, et qu’Heiri Kaenzig n’est pas en reste – pour prêter main forte au cas où tandis qu’on a appelé en urgence un autre Tournesol, mais de la guitare, Vinz Volanthen qui, vu l’attirail de pédales, de consoles et d’effets en tous genre qu’il est en train d’installer dans son coin, n’aurait pas eu plus de chance que Perret à l’aéroport de Toulouse. Je vois Daniel Humair un peu agacé au milieu d’un jeune personnel technique pas très causant ni très réactif, probablement moins intimidé par (et donc plus attentionné pour)  l'électronique de Volanthen que par ce grand bonhomme qui pourrait être leur arrière-grand-père et dont ils n'attendent aucune indulgence. Tirant sa patte affectée d’une vilaine sciatique, il installe le set de batterie qu’on lui a fourni, y installe ses cymbales et s’étonne du peu de son de la grosse caisse. Je suis inquiet, plus que Kaenzig et Daniel Humair ne le laissent paraître, Volanthen mis à part totalement absorbé par l’installation de son laboratoire sonore.

Comment vont-ils faire ? Daniel Humair n’a jamais rencontré le guitariste et n’a aucune idée de sa musique. Ce qu’ils jouent le temps d’une rudimentaire balance (l’attirail de Volanthen, le micro dont Humair use pour “radiographier” le son de sa cymbale, l’ampli de contrebasse et un micro pour le saxophone qui ne servira pas) ne ressemble pas à grand chose et ne leur permet par vraiment de faire connaissance, sinon que l’on comprend la confiance absolue faite par Humair à Heiri Kaenzig. Et nous voici parti manger des perchettes au bord du Lac Léman en racontant toutes sortes de ces histoires que les musiciens ont l’habitude de se raconter lorsqu’ils se retrouvent.

De retour à l’Usine à gaz, je découvre l’orchestre prévu en première partie qui joue son dernier morceau. Je n’ai pas l’habitude de rater les premières parties. Il m’est même souvent arrivé d’aller au concert pour la première partie, et de ne rester à la deuxième que par acquis de conscience. Du coup, je ne pourrai en dire que les noms des musiciens – Shems Bendali (trompette), Arthur Donnot (sax ténor), Cedric Schaerer qui est là en remplacement (piano), Cyril Moulas (basse électrique), Bruno Duval (batterie) – constater que le réseau de l’enseignement du jazz en Suisse constitue une pépinière très crédible (dont je découvre au fil des conversations quelques implantations : ETM à Genève, EJMA et HEM de Lausanne viennent s’ajouter à mes connaissances qui se limitaient à l’historique AMR de Genève), m’étonner d’une amplification disproportionnée par rapport tant au lieu qu’à la musique jouée (le nombre de micros sur la batterie me fait sourire en songeant à l’absence de micro prévue sur celle d’Humair) et me réjouir de savoir que je réentendrai tout à l’heure Shems Bendali au tremplin de Jazz Contre Band, ce qui annonce un niveau élevé a priori réjouissant.

Le temps d’un entracte pour réinstaller la scène, nos musiciens entrent sur scène. Que se sont-ils dits entre temps. Ont-ils décidé quelque chose ? Ne serait-ce que la première note, le premier son, le premier groove ? Rien n’est moins sûr à découvrir cette partie de colin maillard dans laquelle ils se lancent. Une partie de colin maillard ou tout le monde a les yeux bandés, mais où l’on comprend vite que les dès sont pipés, car ils ont les oreilles grandes ouvertes et leurs antennes interactives toutes déployées. L’entente entre Humair et Kaenzig est immédiate, dans la façon de se suivre dans les glissements du rubato au tempo, d’un tempo à l’autre, avec cette musicalité toujours précise de la cymbale et cette façon qu’a la walking, en dépit de toutes ces fluctuations, d’y inscrire précisément ses notes, comme si l’olive de la baguette et le pizzicato ne faisait qu’un. Scéniquement un peu isolé par l’attirail qui l’entoure, Volanthen paraît d’abord un peu extérieur à cette complicité, de par son jeu de guitare iconoclaste, tout en discontinuité rythmique et en ruptures de couleurs, mais l’écoute mutuelle gagne progressivement l’ensemble du plateau, ou l’écoute du public (la mienne en l’occurrence) s’y habitue après avoir mis quelque temps à en découvrir tous les rhizomes harmoniques et rythmiques. Deux longues suites, deux longs récits se déroulent, sans longueur, sans panne narrative, non dénuées d’humour ni de sens dramatique, enrichis dans la seconde suite par Stefano Saccon dont l’alto navigue entre les vocabulaires de Phil Woods et Ornette Coleman pour souscrire aux contrats rythmiques et harmoniques que le reste de l’orchestre ne cesse de négocier. Ont-ils eu seulement peur en rentrant sur scène ? Rien ne l’a laissé paraître et lorsqu’ils saluent c’est avec la bonhommie joyeuse de quatre personnes qui viennent de passer un excellent moment. Nous aussi. • Franck Bergerot

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20190801 - N° 719 - 100 pages

Jazz Magazine prend ses quartiers d’été et célèbre une année fantastique, 1969, avec un dossier géant qui reflète le bouillonnement...