Festin à Jammin’ Juan : À boire, à manger et une jeunesse qui n’a pas dit son dernier mot - Jazz Magazine
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Publié le 2 Nov 2026

Festin à Jammin’ Juan : À boire, à manger et une jeunesse qui n’a pas dit son dernier mot

À Juan-les-Pins, le jazz fait son marché. Pendant deux jours, artistes et programmateurs se retrouvent autour de showcases où se jouent parfois les concerts de demain. Entre découvertes, rencontres et quelques belles surprises, Jammin’ Juan rappelle surtout une chose : cette musique que l’on dit vieillissante possède une jeunesse qui n’entend pas se laisser mettre au placard.

Le jazz à l’étalage

Dans le jargon, on appelle ça « aller au marché ». Mais ici, point de légumes, de poissons frais ou de melons à tâter. Ce sont des artistes de jazz que l’on vient découvrir, écouter et, pourquoi pas, négocier ! Bienvenue à Jammin’ Juan, marché professionnel du jazz où programmateurs de salles et de festivals, musiciens et public se retrouvent au Palais des Congrès de Juan-les-Pins. Deux jours de showcases, à taille humaine, loin des grandes foires musicales où l’on collectionne les cartes de visite plus vite que les souvenirs de concerts. Ici, chacun vient remplir son panier de découvertes. Les artistes disposent de 30 minutes pour convaincre, les programmateurs tendent l’oreille et le public profite de cette drôle de criée musicale. Et cette année, il y a de quoi manger. Entre les animaux totems du groupe Buck, le morceau Pesto  du trio KNOBIL et un certain Anthony Jambon, le programme semble avoir été concocté par un chef facétieux. Mais le jazz est une denrée particulière : il nourrit surtout l’âme.

Jennings et Perchaud, une histoire d’amitié

La preuve avec Chris Jennings et Pierre Perchaud, dont le duo contrebasse-guitare offre une conversation musicale où chacun laisse à l’autre le temps de parler, de respirer, de proposer, démontrant simplement le plaisir de jouer ensemble. Les deux complices se connaissent depuis vingt ans. Leur amitié s’est forgée au fil de longues séances nocturnes, parfois de 22 heures à 5 heures du matin. « C’est d’abord une histoire d’amitié », confie Jennings lors de notre interview. Et d’expliquer comment, à force de travailler ensemble, « l’un soutient l’autre », puis les rôles s’inversent. Une manière d’explorer des territoires musicaux auxquels chacun n’aurait peut-être pas accédé seul. Car leur complicité ne s’arrête pas aux instruments. « C’est toujours différent quand on écoute de la musique avec l’attention de celui qui nous l’a fait écouter. On ne l’entend pas pareil », observe Perchaud. Une jolie définition de la transmission musicale. Lui, venu de la guitare classique, a découvert le jazz à travers Bill Evans avant de s’éprendre du jeu de Philip Catherine. Jennings, qui accompagnait déjà Sheila Jordan à quinze ans, a notamment étudié pendant huit ans auprès de Palle Danielsson. Un nom qui relie d’ailleurs leurs deux histoires : Perchaud l’avait découvert adolescent sur l’album Sanctuary, aux côtés de Barney Wilen et Philip Catherine. Comme quoi, les rencontres musicales commencent parfois bien avant que les musiciens ne se rencontrent. Leur ambition aujourd’hui ? Enregistrer enfin ce vaste répertoire, neuf ans après en avoir eu l’idée, en retrouvant l’intimité de leur « salon de musique ». Comme quoi, certaines recettes gagnent à mijoter longtemps.

(c) Julien Caron
(c) Julien Caron

Awa Ly et la suite du Jammin’ Juan

Changement de registre avec Awa Ly, grande prêtresse vêtue de bleu, qui convoque les éléments dans une cérémonie musicale où la voix tient lieu de fil conducteur. Elle entre par le public, tambour chamanique à la main, pour « ouvrir et tenir l’espace ». Sa voix profonde, presque incantatoire, semble surgir de la terre elle-même. Avec son album Essence and Elements, la chanteuse poursuit une réflexion qui traverse toute sa discographie : le soin par le son. Pour elle, la musique n’est pas seulement un art ou un divertissement. C’est une force capable de mettre en mouvement ce qui demeure enfoui. « Les émotions sont des énergies en mouvement », explique-t-elle, convaincue que le chant possède une dimension cathartique. Elle évoque les énergies telluriques et cosmiques, ces vibrations qui la traversent sur scène et qu’elle cherche à partager avec le public. « Tous mes concerts, ce sont des sessions de soins », confie-t-elle. Il ne s’agit pas tant de convaincre que de ressentir. « Plus je me mets au service de la musique et plus c’est puissant », ajoute-t-elle. Une conception presque sacrée du métier, où l’artiste devient passeuse d’émotions plutôt que simple interprète. La musique comme ancrage, comme prière, comme lien entre les êtres.  

(c)Margot Igershem

Pour sa première prestation en France, Matti Klein nous emmène vers d’autres horizons. Le claviériste allemand et son Soul Trio proposent un jazz aérien, porté par les sonorités chaudes et enveloppantes du Fender Rhode, qui défilent parfois comme des grands paysages dans les couleurs de Pat Metheny . Le vendredi, le festin se poursuit avec Crozphonics, qui cultive le goût des croisements sonores, puis le Johan Dupont Trio, dont le travail sur les timbres, les mélodies et les résonances dessine des espaces inattendus. Elise Vassallucci, elle, navigue entre chanson française et jazz, rappelant que les frontières musicales sont souvent faites pour être franchies. 

(c) Margot Igershem

 Le jazz, une musique de retraités ?

Mais au-delà de cette carte aux saveurs multiples, quelque chose frappe : la jeunesse de nombreux musiciens, leur inventivité, leur enthousiasme et leur obstination à défendre une musique que certains s’empressent de ranger au rayon des antiquités. « Je n’aime pas le jazz », entend-on encore parfois. Trop compliqué, trop intellectuel, trop vieux. Une musique de retraités, paraît-il. Il suffit pourtant de regarder ces artistes se battre pour quelques minutes de scène, inventer leurs propres langages, mêler les influences et prendre des risques pour mesurer combien le jazz est vivant. Car derrière les sourires et l’effervescence des showcases, il y a aussi une réalité moins réjouissante : celle de musiciens qui doivent sans cesse convaincre pour pouvoir jouer. Trouver des dates, des salles, des producteurs, un public. Défendre une musique dont on célèbre volontiers l’histoire, mais dont il faut encore assurer l’avenir. C’est peut-être là toute la beauté de Jammin’ Juan. Voir cette jeunesse arriver avec ses compositions, ses convictions, ses rêves, parfois ses doutes, et continuer malgré tout à croire en cette musique. Non pas pour la conserver sous cloche, mais pour lui donner de nouvelles formes, de nouvelles voix, de nouvelles raisons d’exister. Reste aux programmateurs à transformer leurs emplettes en concerts. Car voilà une jeunesse qui n’attend que de jouer. 

Hanna Kay