Gabrielle Cavassa : « Diavola m’a permis d’être sincère ».
Révélée aux côtés de Joshua Redman, Gabrielle Cavassa s’est imposée comme l’une des nouvelles voix les plus singulières du jazz américain avec son récent album, « Diavola ». Rencontre à l’occasion de ses premiers concerts personnels en France…
Quels sont vos premiers souvenirs musicaux ?
Le doo-wop, sans hésiter. Ma mère a perdu sa propre mère très jeune, mais elle gardait le souvenir du doo-wop que celle-ci lui faisait écouter. Quand je suis née, elle a naturellement reproduit cette tradition et c’est cette musique que nous chantions et sur laquelle nous dansions à la maison. En grandissant, la musique est devenue une véritable obsession. Je ne viens pas d’une famille particulièrement musicienne, alors chaque découverte était un petit trésor. Je pouvais passer des heures seule à écouter des disques, fascinée.
Comment découvrez-vous votre musique ?
Grâce aux CD de mes parents, à la radio… Puis, un peu plus tard, j’ai commencé à télécharger illégalement des discographies entières sur Internet ! C’était une façon incroyable de découvrir des artistes et de plonger dans leur univers. Au lycée, je chantais surtout Adele, Amy Winehouse… Je commençais aussi à découvrir Billie Holiday, dont je suis rapidement tombée amoureuse et j’aimais les comédies musicales. Il n’existait aucun véritable programme jazz dans mon école, je chantais ce que proposait la chorale de mon établissement.

Avez-vous suivi une formation musicale ?
Oui. Au lycée, j’ai pris des cours de chant avec Tersilla Romero, une professeure extraordinaire. Avant cela, je chantais déjà dans un groupe de jeunes filles. En revanche, une fois entrée à l’université, je n’ai plus étudié le chant de manière académique, et j’ai poursuivi mon apprentissage seule en écoutant et en reproduisant ce que j’entendais. Pendant la pandémie, j’ai commencé à prendre des cours de chant lyrique. J’avais enfin le temps et j’avais envie d’élargir ma technique. Cela a profondément influencé ma façon de chanter.
Est-ce pour la musique que vous vous êtes installée à La Nouvelle-Orléans ?
J’y suis d’abord allée en vacances et j’ai été bouleversée par la concentration de musique qu’on y trouve. Il y en avait partout, et tout semblait sonner juste. J’ai immédiatement eu le sentiment que cette ville avait énormément à m’apprendre. Six mois plus tard, j’y emménageais.
Cette ville a-t-elle changé votre manière de concevoir la musique ?
Profondément ! Jusqu’alors, je vivais en Californie, dans la région de San Francisco, où j’avais une approche très intellectuelle de la scène. Je cherchais avant tout à impressionner les autres musiciens.. À La Nouvelle-Orléans, j’ai compris que la musique était d’abord faite pour les gens. Bien sûr, la ville vit largement du tourisme, avec tout ce que cela implique, mais la musique y appartient à la communauté. J’ai réalisé qu’un concert ne concernait pas uniquement les artistes présents sur scène, mais aussi le public. Cette découverte a complètement changé ma manière d’aborder le métier.
Quels musiciens locaux vous ont particulièrement influencé ?
Quand je suis arrivée, j’allais écouter Germaine Bazzle toutes les semaines. C’était probablement la plus grande chanteuse que j’avais entendue de toute ma vie. Elle avait déjà près de quatre-vingt-dix ans, mais quelle liberté et quelle musicalité ! J’ai également beaucoup appris auprès de Nicholas Payton, qui joue un rôle essentiel dans la vie musicale de la ville. Il y a aussi Herlin Riley, Shannon Powell, Ashlin Parker, ou encore Jamison Ross, qui a produit mon premier album.
En France, beaucoup vous ont découverte grâce à Joshua Redman… Comment cette collaboration est-elle née ?
Sa manageuse m’avait entendue chanter à La Nouvelle-Orléans. C’était la première fois qu’elle disait à Joshua : « Je viens d’entendre quelqu’un avec qui tu devrais vraiment travailler ». Elle m’a contactée, nous avons déjeuné ensemble, puis, deux semaines plus tard, Joshua et moi avons échangé par visioconférence. Il souhaitait enregistrer un disque avec une chanteuse. C’est ainsi qu’a commencé notre collaboration, puis notre amitié. Nous avons d’ailleurs donné l’un de mes concerts préférés avec lui à Paris, à la Seine Musicale. C’était une soirée extraordinaire, la salle sonnait magnifiquement.
Il a également joué un rôle important dans la naissance de votre nouvel album…
Oui. À l’époque, Joshua était entre deux maisons de disques. Lorsque nous avons enregistré « Where Are We », il cherchait un nouveau label. Il a présenté le projet à Blue Note et Don Was a rapidement pris contact avec moi. C’est ainsi que tout s’est mis en place.
Entendez-vous aujourd’hui son influence dans votre manière de chanter ?
Son phrasé m’a certainement influencée, c’est surtout sa manière d’écouter. Joshua est un musicien d’une attention exceptionnelle envers les autres. Entre sa voix instrumentale et mon chant, il s’est créé une circulation très naturelle. C’est quelque chose que nous avons construit ensemble. D’ailleurs, cela m’a encore frappée ce soir sur scène. J’essayais d’atteindre une note extrêmement aiguë, à la limite de mon registre, et je me suis surprise à pousser une sorte de petit cri en y arrivant. Je me suis dit : « On dirait Josh ! ».
Comment avez-vous choisi le répertoire de « Diavola » ?
Je voulais réaliser un premier disque qui fasse office de carte de visite, comme ces albums de standards que beaucoup de grandes chanteuses ont enregistrés au début de leur carrière, mais je voulais aussi construire un véritable univers autour de Diavola. Chaque chanson devait pouvoir être interprétée par ce personnage, c’est le fil conducteur du disque.

Qui est précisément Diavola ?
Diavola est un personnage que j’ai inventé par nécessité. Elle peut être mauvaise, jalouse, colérique, vaniteuse, manipulatrice… Toutes ces émotions que je n’osais pas toujours reconnaître chez moi. En réalité, Diavola m’a permis d’être sincère. Elle possède aussi ses qualités, bien sûr, mais elle assume pleinement sa part d’ombre. Grâce à elle, je pouvais raconter certaines choses sans me censurer. Sans elle, je serais parfois beaucoup trop timide. J’avais besoin de cette distance. Sur scène, il y a le personnage… et puis il y a la personne que je suis dans la vie.
Était-il important d’inclure au programme du disque des chansons en italien ?
Oui, parce que, dans mon imaginaire, Diavola est italienne. J’ai grandi dans une famille italo-américaine et, chaque fois que je vais en Italie, je retrouve quelque chose qui me parle énormément : cette façon très assumée d’exprimer les émotions, y compris la colère. Les Italiens ne cachent pas facilement leurs sentiments. Moi, au contraire, j’ai souvent eu tendance à réprimer les miens. Diavola, elle, n’a aucune honte de les vivre pleinement. C’est pour cela qu’elle est devenue italienne dans mon esprit.
Votre manière de chanter est très personnelle, très proche de la parole, très intime. Est-ce quelque chose que vous avez construit ?
Oui et non. Je n’ai jamais cherché à me fabriquer un style, j’essaie simplement de trouver la manière la plus honnête de chanter. Mon objectif est toujours le même : pouvoir être libre lorsque je chante, dire la vérité, tout en gardant le contrôle de ma voix et en acceptant aussi de m’abandonner à la musique. Au fil des années, tous ces éléments ont naturellement fini par créer une identité vocale.
Vous interprétez également vos propres compositions. Était-ce important dès ce premier album ?
Oui, même si j’aime profondément chanter les chansons des autres. L’interprétation fait partie de l’ADN du jazz. Beaucoup de mes chanteuses préférées sont avant tout de grandes interprètes, mais j’avais aussi envie d’introduire progressivement mon propre univers. Je voulais que quelques compositions originales figurent déjà sur le disque afin que cette évolution paraisse naturelle par la suite.
Vous avez aussi choisi des chansons qui ne sont pas des standards au sens traditionnel.
C’était délibéré. J’aime les standards, bien sûr, mais je crois profondément qu’il ne devrait exister aucune règle concernant ce qu’il est permis ou non d’interpréter. C’est une conviction qui s’est encore renforcée au contact de Joshua Redman. Si une chanson vous touche réellement, alors elle mérite d’être chantée, quelle que soit son origine.
Vous avez reçu le prix « Rising Star » du magazine DownBeat. Était-ce une surprise ?
Oui, complètement ! Personne ne m’avait prévenue, et j’ai découvert les résultats par hasard, en voyant des musiciens publier leurs récompenses sur les réseaux sociaux. Je suis allée vérifier… et j’ai découvert que j’avais gagné. J’ai été très touchée par l’accueil réservé au disque, notamment par la critique. On oppose souvent le regard des journalistes à celui du public, mais j’ai été sincèrement émue de voir à quel point l’album avait trouvé un écho chez certains chroniqueurs. Avant tout, cette distinction m’a donné le sentiment que cette musique avait réellement rencontré des auditeurs. C’est ce qui compte le plus.
Frédéric Adrian
Photos : Roeg Cohen