Jacques Thollot, Daniel Deshays et quelques autres
En l’après-midi dominicale du 20 septembre, à Malakoff, au studio Sextan, les Allumés du jazz recevaient les labels Nato, Pee Wee et Rogue Art, proposant concerts et débats. Souvenirs de Jacques Thollot par Sophia Domancich et Simon Goubert, les menaces de l’IA par Patrick Albert, les prises de risque d’Aymeric Avice, Benjamin Duboc et Ramon Lopez, propos échangés et titrés “Le Son décisif” entre Daniel Deshays et Vincent Mahey.
Et d’abord, ce passionnant débat animé par Pierre Tenne, entre Vincent Mahey (qui nous accueillait dans son studio Sextan et présentait sur les tables de vente de la salle de conférence les productions de son label Pee Wee) et Daniel Deshays (légende des métiers du son tant au cinéma qu’au théâtre et dans le domaine musical, ce dernier illustré sur les mêmes tables par les production Nato). Mon épouse Nathalie Hureau qui fut un temps monteuse puis enseignante dans ce domaine du montage m’avait accompagné (sinon précédé au seul nom de Daniel Deshays) et je la vis sortir calepin et stylo pour prendre des notes. Ne voulant pas être en reste, je fis de même. Il en résulte des pages noircies de signes guère plus lisibles que le sont pour vous et moi les tablettes de l’épopée de Gilgamesh. Restent quelques mots, phrases et expressions que j’aimerais extraire ici, le premier étant prononcé par Daniel Deshays qui a travaillé à plusieurs mises en scène de Samuel Beckett : « L’innommable ! ».
Le métier du son serait « innommable ». D’autres mots de l’auteur de La Dernière Bande reviendront encore dans sa bouche et le fameux « Rater. Essayer encore. Rater encore. Rater mieux. » (Cap au Pire). Et reviendront souvent dans la bouche de l’un et l’autre “ingénieur” cette notion de mission impossible en quoi consiste la confrontation à la notion de “vérité” du son. Et si l’un et l’autre se rejoignent, il me semblait voir se dessiner sinon deux écoles, du moins deux générations, confrontées à un même problème avec les moyens, les us et coutumes de leurs temps : l’insaisissable et la nécessité de le restituer, de le réimaginer, que ce soit sur la stéréo du salon ou en façade de concert (ce qui m’avait valu il y a quelques années une invitation à déjeuner de Vincent Mahey qui avait pour objet une vive dispute de point de vue, sans véritable issue, faisant suite à quelques piques qu’il avait relevées dans mes comptes rendus de concert, piques dont il avait conclu, probablement à juste titre, une méconnaissance de ma part de son métier).
Alors, sans y revenir, relevons quelques bribes de mon carnet. Ce débat devant faire l’objet d’un retranscription plus précise dans une prochaine édition de Les Allumés du jazz, j’ai préféré, en attendant, de ne pas les attribuer à l’un ou l’autre des deux intéressés, mais de les livrer en vrac et non créditées :
« Le studio : un bureau d’enregistrement où l’on officialise tout à la fois une naissance et un décès » – « Épouser ou transgresser selon les commanditaires […] Chez Nato une question permanente. Une technique au cas par cas » – « Mettre en scène un espace choisi ou pas. » « Se placer dans le temps, parce que ça bouge » – « Fabriquer ou restituer ? » – « Quête éperdue » – « L’instrument de musique et la réaction du lieu » – « En concert : prendre et projeter » – « Univers fabriqué par le lieu qui va timbrer la prise de son » – « Prendre les sensations de la salle, repérer sa synergie, ses angles, l’accorder comme un accordeur » –« La salle est un musicien supplémentaire » – « Réadapter l’acoustique des lieux, les visiter en amont » « Jeu de la mésentente entre l’acoustique et le musicien » – « le miracle de l’inattendu » – « L’inattendu est incontournable » – « Le multipiste et l’effet photo-maton » – « Je n’ai pas le switch “Steve Gadd” » – « J’assume ma position d’interprète » – « L’écoute du public est intermittente, celle l’ingénieur peut l’être aussi on circule d’un instrument à l’autre, on ne cesse de choisir ce que l’on écoute et l’on peut même s’endormir un moment » – « L’ingénieur du son désigne, voyage dans l’orchestre» – « Que faire lorsque, dans une cathédrale, lorsque Han Bennink décide soudain de faire rouler une cymbale au loin »
Et beaucoup d’autre choses encore, trop fines pour être ainsi réduites, et cette anecdote pour finir, rapportée par Jean Rochard sur la difficile interprétation du désir du musicien. Ayant invité le batteur Terry Bozio, on n’arrivait pas à lui donner satisfaction, quelle que soit la disposition des microphones qui lui était proposée, jusqu’à ce que l’idée vienne de les placer non plus devant la batterie, mais derrière, à l’endroit d’où le batteur entend habituellement sa batterie. Une anecdote sur laquelle Simon Goubert renchérit immédiatement.
Ce débat terminé, nous avions rendez-vous dans le studio où Michel Dorbon du label Rogue Art nous présenta un nouveau trio qu’il avait suggéré au trompettiste Aymeric Avice, au contrebassiste Benjamin Duboc et au batteur Ramon Lopez. Ça tombait bien, les trois musiciens y avaient songé eux-mêmes. Ils entrent tous trois, concentrés, sans pupitre, sans partition, et je laisserai de même stylo et calepin dans mon sac. Si mes souvenirs sont bons, c’est Avice qui commence : en douceur, cheminement imprévisible, probablement imprévu, mais sûr, quelque chose dans la phrase qui m’évoque Don Cherry, avec un lyrisem, une qualité de timbre et une sûreté nous rappelant qu’il peut s’aventurer avec le même naturel et la même assurance sur les terres du hard bop. Mais déjà, ses comparses lui ont emboîté le bas, d’un geste discontinu pour Duboc qui saisit, puis repose son archet, interrompt une idée en pizz, en ose une autre, s’interdisant face à l’imprévisible tout solution de continuité, alors que Lopez fait glisser vers nous une nappe sonore crescendo agrégeant une multitude de bruissement, de froissements, de crissements, de déchirures jusqu’à la franchise des coups ou plus loin le tambourinage d’une averse de tabla. Aucun regard échangé, aucun signe de connivence, sauf prendre pour l’expression d’un acquiescement les grognements qui sortent derrière les cymbales qui masquent le visage de Lopez. Leur complicité n’est pas un spectacle. Elle n’est qu’écoute et sans temps mort. On peut imaginer que c’est la trompette qui mène le jeu. Tout au plus semble-t-elle proposer l’entrée en matière de chacune de ces deux suites improvisées. Mais une fois l’impulsion initiale donnée, s’impose un récit collectif de rendez-vous sur des climax dont, non informé de leur absence de partition commune, on pourrait croire qu’ils étaient programmés à l’avance. J’ai notamment observé l’usage par Avice des pédales d’effets dont je n’avais jamais remarqué auparavant une telle efficacité dramatique, varié, une telle diversité, un tel merveilleux de palette timbrale.
C’est Jean Rochard qui présentait le programme suivant, avec une émotion visiblement non feinte, un hommage sous forme de reprises par le duo Sophia Domancich-Simon Goubert du répertoire de Jacques Thollot, ce même Thollot qui avait confié peu avant sa mort à Rochard toute l’estime qu’il avait pour le jeune Goubert qui, comme lui, avait grandi dans les clubs et chez qui il devinait certainement déjà des qualités de compositeur. L’ensorcellement qu’a pu exercer sur moi la musique de Thollot, telle qu’elle exista sur disques en son temps et telle que l’ont réinventé à partir de certaines partitions originales nos deux duettiste – plus une pièce tout à propos de la pianiste – me laissent désarmé face à l’exercice du compte rendu, si ce n’est rapporter l’état de songe dans lequel ils nous ont replongé, plus cette espèce d’apothéose lorsque la musique Thollot enregistrée est venue s’incruster dans leur grand final. Qui aurait pu croire qu’il s’agissait d’une première.
L’après-midi tirait vers sa fin mais pas la rencontre où se trouvait encore programmé un exposé sur l’histoire de l’IA et ses dangers, exposé édifiant que je ne saurais résumer mais qui m’incite à vous renvoyer sur ce site que nos responsabilités de citoyen et d’être humain devraient nous inciter à consulter le site Réveillons-nous et à signer la pétition “Pour une convention citoyenne sur l’intelligence artificielle”.
La conclusion de la journée avait été confiée au duo du percussionniste Keyvan Chemirani avec le joueur de sêtar (le luth à long manche de la musique persane) mais quelques urgences m’attendaient sur mon bureau. Franck Bergerot
* Ah ! ah ! ah ! Ça me rappelle quelques siestes “concertantes” que j’ai vécues et le chapitre Distractions et endormissement imaginé par John Corbett dans son Manuel d’écoute de l’improvisation libre (Éd. Lenka Lente !)