Jazz à l’ECUJE : Aren’t They Lovely ? Alex Terrier Quintet, le 15 octobre 2026
Savez-vous mesurer la taille d’une étoile ? En musique, c’est aussi difficile que dans le ciel. Ce 15 octobre, pendant que Paris avait rendez-vous avec Stevie Wonder à Bercy, le quintet d’Alex Terrier, avec Anne Sila, illuminait la scène chaleureuse de l’ECUJE. Deux salles, quelques années-lumière d’écart dans la taille du public. Mais les étoiles ne sont pas jalouses. Elles savent bien qu’il faut être plusieurs pour faire une constellation. Et ce soir-là, à Paris, elles brillaient toutes. Aren’t they lovely ?
Ce jeudi 15 octobre, à l’Accor Arena de Bercy, Stevie Wonder célébrait les cinquante ans de son mythique « Songs in the Key of Life ». Une soirée légendaire, avec Lenny Kravitz en invité de marque, et quelques vingt mille spectateurs venus retrouver les grandes émotions de leur vie.Mais à quelques kilomètres de là, rue Lafayette, une autre étoile brillait. Plus discrète, plus romantique, de celles qui ne cherchent pas à éblouir, mais à éclairer juste assez pour permettre à chacun de se reconnaître. À l’ECUJE, le saxophoniste Alex Terrier présentait son nouveau quintet, entouré de la lumineuse Anne Sila au chant, d’Olivier Hutman au piano, de Thomas Bramerie à la contrebasse et de Louis Moutin à la batterie. Cinq musiciens qui n’avaient rien à prouver, et c’est peut-être pour cela qu’ils avaient tant à raconter.

Chopin n’a pas pris une ride
Il y a quelque chose de profondément rassurant à retrouver une mélodie connue, un standard de jazz revisité. C’est un peu comme croiser dans la rue un ancien ami. Le visage est familier, mais quelque chose a changé dans le regard. C’est ainsi qu’Alex Terrier commence les retrouvailles par Overnight Flight, une réinvention instrumentale du Night and Day de Cole Porter. La mélodie semble familière, son chemin paraît tout tracé, et voilà qu’elle prend une autre direction. Le jazz possède ce privilège extraordinaire de pouvoir changer le cours des choses sans jamais trahir leur souvenir. Même Chopin n’échappe pas à cette entreprise de rajeunissement. Dans un nocturne réarrangé, Anne Sila prête sa voix à la mélodie du compositeur. Il est amusant d’imaginer le pauvre Frédéric, un peu mélancolique, dans la maison de George Sand, découvrant avec étonnement que sa musique a traversé deux siècles pour venir se promener dans un club de jazz parisien. Il aurait probablement souri. Après tout, certains passages de Chopin ne sont-ils pas des improvisations écrites ? Les grands romantiques ont toujours eu un faible pour les rendez-vous impossibles. Car la musique possède ce don que la vie nous refuse, elle rend au temps ce que la vie nous enlève : l’éternelle jeunesse.
Comme à la maison ou comme à L’ECUJE
À l’ECUJE, justement, le temps semble avoir ralenti. Ici, la musique est la raison de la rencontre. Des habitués, des curieux, des passionnés, des visages familiers et d’autres inconnus. Des professionnels et des bénévoles s’affairent pour accueillir le public, servir les boissons et les sandwichs. Tout cela ressemble davantage à une réunion de famille qu’à une soirée mondaine. Et c’est très bien ainsi. Sur scène, les accords clairs, colorés et mélodieux d’Olivier Hutman s’épanouissent sous le swing de Louis Moutin. Le pianiste possède ce toucher délicat tel un sourire qui nous séduit par son charme naturel. La batterie lui répond avec une liberté joyeuse, comme si elle avait décidé de ne jamais laisser la musique s’asseoir trop longtemps. Thomas Bramerie, à la contrebasse, donne à l’ensemble cette sensation de mouvement perpétuel, quelque chose qui avance sans jamais s’interrompre. Une sorte de rotation terrestre, si régulière qu’elle finit par devenir imperceptible.


« On n’avait rien à se promettre, si ce n’est tout ce qu’on aurait pu être »
Ce 15 octobre à l’Ecuje donc, ni Isn’t She Lovely, ni Superstition. Pas de Stevie Wonder accompagné de Lenny Kravitz. Mais quelques météores. L’un d’eux portait un nom presque trop modeste : Simple Song. Une composition d’Alex Terrier sur des paroles d’Anne Sila. « Minuit passé, Paris s’endort et tu t’assois juste à côté, à côté de mon corps. Je ne peux pas t’aimer, je sais bien, je me tais comme si de rien n’était. Tes yeux me noient dans des peut-être, on n’avait rien à se promettre, si ce n’est tout ce qu’on aurait pu être. » Il faut se méfier des paroles d’amour lorsqu’elles sont encore couchées sur le papier. A les lire, on les comprend mais on ne les saisit pas. Ou plutôt est-ce elles qui, sur scène, nous saisissent soudainement le cœur. La voix d’Anne Sila épouse la mélodie du saxophone soprano d’Alex Terrier. Ou peut-être est-ce l’inverse. Difficile de distinguer qui chante et qui répond, qui raconte, qui invente, qui se souvient. La mélodie s’installe, revient, insiste. Elle possède cette obstination des amours impossibles, qui continuent de vivre longtemps après avoir été condamnées à disparaître. Elle reste en tête. Elle s’accroche à quelque chose de plus profond que la mémoire. Simple Song. Il fallait oser donner un nom aussi simple à une émotion aussi compliquée. Car il n’y a rien de plus difficile que de dire les choses simplement. Une vie entière peut se passer à chercher des mots compliqués pour expliquer ce qu’un enfant comprend en trois notes. La simplicité n’est pas l’absence de profondeur. Elle en est parfois la forme la plus accomplie. Et c’est peut-être là que réside la véritable réussite de ce quintet : rendre au jazz cette langue universelle qui se passe de traduction.

Pythagore avait-il le swing ?
Cela ne signifie pas pour autant que la musique manque d’audace. Louis Moutin propose ainsi un arrangement en treize temps de Softly, as in a Morning Sunrise. Treize temps ! De quoi donner quelques sueurs froides aux amateurs de mesures bien rangées. « Un arrangement pythagoricien », plaisante Olivier Hutman. Il est vrai que Pythagore aurait probablement trouvé son bonheur dans cette affaire. Encore aurait-il fallu lui expliquer qu’en jazz, les mathématiques ont parfois le bon goût de ne pas se prendre au sérieux. Louis Moutin, excellent batteur français, en sait quelque chose. Lui qui a commencé sa vie professionnelle par les sciences dans une grande école avant de bifurquer vers la musique a choisi de troquer les certitudes du calcul contre les vertiges de l’intuition. Autrement dit, le jazz. Car derrière cette architecture rythmique savante, la musique continue de respirer, de danser, de raconter. Libre aux amateurs de compter les temps. Les autres peuvent simplement fermer les yeux et se laisser emporter.

Une histoire d’amitié, avant tout
Il faut dire que ce quintet ne s’est pas construit en un soir. Alex Terrier, qui a passé une grande partie de sa carrière aux États-Unis, raconte y avoir croisé Thomas Bramerie. Anne Sila et lui se connaissent depuis près de vingt ans. Les autres musiciens apportent à cette aventure leurs histoires, leurs expériences, leurs fidélités. Ce nouveau répertoire, porté par une nouvelle formation, raconte donc aussi une histoire humaine qui continue de s’écrire. Il existe des musiciens qui jouent ensemble, et d’autres qui ont quelque chose à vivre ensemble. La différence ne s’explique pas toujours, mais elle s’entend. Dans les regards échangés, dans une phrase musicale que l’un commence et que l’autre termine, dans ces silences où chacun semble deviner la pensée de son voisin. Il y a là une forme de confiance qui ne s’apprend pas dans les conservatoires. Et c’est peut-être ce qui rend cette formation si attachante. Personne ne cherche à prendre toute la lumière. Chacun semble au contraire prendre plaisir à éclairer les autres.
Suivez la programmation Jazz à l’Ecuje, 119 rue Lafayette 75010 Paris.
Hanna Kay / Photos : (c) Maxim François