Le jour où Duke Ellington rencontra Dollar Brand
Sathima Bea Benjamin, Duke Ellington et Dollar Brand.
Février 1963 : Duke Ellington découvre à l’Africana de Zürich Dollar Brand et sa compagne chanteuse Sathima Bea Benjamin. Une grande carrière commençait pour le pianiste sud-africain qui vient de nous quitter.
Par Franck Bergerot / Illustration Annie-Claire Alvoët
En 1961, la nouvelle République d’Afrique du Sud inscrit l’apartheid dans sa constitution. Pour Dollar Brand, qui ne s’appelle pas encore Abdullah Ibrahim, et sa compagne la chanteuse Sathima Bea Benjamin, l’heure a sonné de quitter leur pays. Ils ont été présentés l’un à l’autre en 1959, lors de l’un des concerts caritatifs organisés par Paul Meyer, jazzfan suisse résidant à Cape Town. C’est chez lui qu’ils sont accueillis à Zürich en février 1962.
Après quelques mois de galère, Dollar Brand décroche un contrat à l’Africana Club et persuade le patron de faire venir de son pays natal sa rythmique habituelle, le contrebassiste Johnny Gertze et le batteur Makaya Ntshoko.
Le 18 novembre, John Coltrane passe les écouter et les encourage chaleureusement. Le 19 février 1963, Sathima Bea Banjamin, qui se joint chaque soir au trio le temps de quelques chansons, apprend que le Duke Ellington Orchestra joue au Palais des Congrès, et s’y introduit par l’entrée des artistes. L’ayant remarquée, le chef l’accueille dans sa loge, écoute son histoire, puis lui fait installer une chaise dans les coulisses pour écouter le concert. Après quoi, il lui offre son bras et se laisse entraîner vers l’Africana Club.
À leur arrivée, le patron est sur le point de fermer, mais il autorise le trio à donner un nouveau set. Pendant qu’ils jouent, Duke demande à la jeune femme de chanter, ce qu’elle fait en interprétant I’m Glad There Is You. Puis le Duke prend congé en les invitant à lui rendre visite le lendemain matin à son hôtel. Là, il leur apprend qu’il est directeur artistique pour Reprise Records, le label de Frank Sinatra, et leur donne rendez-vous à Paris, au studio Hoche d’Eddie Barclay, où il les retrouve le dimanche 24 février ac-compagné de Billy Strayhorn et du violoniste danois Svend Asmussen.
C’est à Sathima que revient l’honneur de commencer d’enregistrer, accompagnée par un contrechant de violon pizzicati de Svend Asmussen et le trio de Dollar Brand. Lorsque la chanteuse attaque I Got It Bad et Solitude, Duke Ellington sort de la cabine : « Ce sont mes morceaux. C’est à moi d’accompagner. » Puis Billy Strayhorn accompagne à son tour ses propres compositions, Your Love Has Faded et A Nightingale Sang In Berkley Square. Huit autres chansons sont gravées avec le Dollar Brand Trio et chantées de cette douce voix de contralto voilée. Mais Reprise Records décide cependant de ne pas les sortir…
Ce n’est que trente-quatre ans plus tard, en 1997, que le label Enja les publiera, après que Sathima Bea Benjamin ait retrouvé les bandes entre les mains du biographe de Billy Strayhorn, David Hajdu, qui les tenait de l’ingénieur du studio Hoche, Gehard Lehner.
Si Duke Ellington témoigne dans cet épisode de son attrait pour “l’éternel féminin”, il ne manqua pas d’être séduit par les instrumentaux du trio de Dollar Brand. L’influence de Thelonious Monk, à qui il avait chaleureusement cédé le piano de son big band lors du précédent Newport Jazz Festival, n’était pas pour lui déplaire. Mais le compositeur de Fleurette Africaine fut plus encore interpellé par l’autre influence ici dominante, celle du Continent noir, annonciatrice d’une œuvre dont il parraina les vrais débuts en faisant publier à la fin de l’été 1963 “Duke Ellington Presents Dollar Brand”. Entre temps, Dollar Brand et sa compagne s’étaient fait connaître du public d’Antibes-Juan-les-Pins…