Les Enchanteurs de Samoreau au festival Django Reinhardt
Il y a trois semaines, les guitares et les sourires dansaient sous les arbres du camping de Samoreau, comme si le swing avait le pouvoir de courber l’espace-temps. Aujourd’hui, c’est hélas une autre musique qui s’élève de la forêt de Fontainebleau : celle du feu.
Terre d’amour et de feu
Près de huit cents hectares sont partis en fumée dans la forêt de Fontainebleau. Les images montrent des flammes, des canadairs, des pompiers héroïques. Elles disent qu’il n’y a pas de victimes humaines. Elles ont raison, mais elles oublient les autres morts : les cerfs, les chevreuils, les lapins, les renards. Toute cette vie discrète qui habitait la forêt bien avant nous. À quelques kilomètres seulement, trois semaines plus tôt, un autre feu brûlait. Celui des guitares et du jazz manouche.
Commencer un article sur le Festival Django par un incendie peut sembler étrange. Pourtant, le destin de Django Reinhardt lui-même est né des flammes. En 1928, l’incendie de sa roulotte lui brûle grièvement la main gauche. Il y perd l’annulaire et l’auriculaire. Beaucoup auraient abandonné. Lui inventera une nouvelle manière de jouer, ou plus exactement de vivre, entre ses traditions manouches, la musique populaire des bals musettes, et son amour des airs de musique classique à le Debussy. Comme si parfois un traumatisme obligeait la beauté à renaître.
Chaque année, pendant la semaine du festival Django, Samoreau, non loin de Samois-sur-Seine où Django s’est éteint en 1953, ressemble à un royaume caché. Derrière les caravanes, les tentes et les arbres, le camping devient bien davantage qu’un hébergement du festival. C’est une petite république où la musique tient lieu de langue commune.



Le royaume des Enchanteurs
« Plaire, séduire, donner à croire, à espérer, émouvoir sans troubler, élever les âmes et les esprits, en un mot, enchanter, telle est la vocation de notre vieille tribu », écrivait Romain Gary dans Les Enchanteurs. C’est exactement cela, ou presque. Car une question demeure : les enchanteurs fabriquent-ils une illusion ou révèlent-ils une vérité que notre quotidien a simplement oubliée ? Ici, les adultes retrouvent sans pudeur leur âme enfantine. Personne ne paraît surpris de voir un violon surgir entre deux caravanes, un accordéon répondre à une guitare peinte, une contrebasse apparaître comme un vieux cheval fidèle. On ne demande pas aux musiciens de jouer : ils commencent naturellement, comme on engage une conversation. Marian Badoi, accordéoniste d’origine roumaine basé en France, accueille les nouveaux venus avec un verre à la main et un accordéon sur les genoux. À peine quelques notes, et les voisins interrompent le rangement des caravanes. Les enfants s’approchent, les adultes sourient, et tel un écho du Joueur de Flûte de Hamelin, attire chanteuses et musiciens. Raphaël Tristan attrape son violon, ajuste sa perruque. « Ici, on m’appelle Yamandu. »Personne ne rit vraiment. Parce qu’ici, tout le monde accepte que l’on puisse devenir un autre pendant quelques heures. L’installation tient dans la simplicité : quelques chaises pliantes, une glacière, des bouteilles d’eau, quelques bières, des étuis de guitare posés dans l’herbe comme d’autres déposeraient leurs valises des vacances. La destination est bien connue de tous, le partage. Le concert, ou plutôt la jam session, n’est jamais annoncé. C’est le prolongement spontané des moments de vie. Un guitariste entre dans une conversation frottant quelques cordes comme quelqu’un diraient quelques mots. Les autres répondent. Les phrases deviennent des chorus, les silences deviennent des interrogations pour la prochaine note, et on reste accroché, fasciné par cette fulgurance collective improvisée au coin d’une table. Réapprendre à vivre peut-être, c’est-à-dire apprécier l’instant avec l’émerveillement d’un enfant. Le jazz manouche retrouve sa définition la plus juste : non pas un style musical, mais une façon de faire société.



Il etait une fois en jam
Alors les personnages apparaissent comme dans un conte. Jean, dit Johnny Sunshine saisit sa contrebasse comme un cowboy du Far West retrouve sa monture. Les archets galopent, l’accordéon accélère, le violon poursuit la course. On ne sait plus très bien si l’on écoute des musiciens ou si l’on regarde un vieux film dont les images auraient décidé de sortir de l’écran.
La violoniste Aurore Voilqué passe discrètement écouter quelques morceaux. Elle glisse au détour d’une conversation les premières confidences sur Balkan Ladies Connexion, son prochain album sur le label Ouest à la couverture pleine d’énergie de vie illustrée par Joann Sfar. Reunissant six femmes talentueuses, les nouveautés circulent ici avant les communiqués de presse, de bouche à oreille, comme les secrets que les lutins confient aux enfants.
Plus loin, Marcia Bamberg, telle la fée des fleurs, chante “La Foule” avec Dominique Paats à l’accordéon. Les visages s’éclairent. Les inconnus deviennent partenaires de danse sans même avoir échangé leurs prénoms. Puis surgissent, au détour d’une autre caravane, des musiciens d’Amérique latine du groupe Django Sessions. Les frontières disparaissent comme elles s’effacent toujours dans le jazz. Buenos Aires rejoint Samoreau. Les Balkans croisent les caravanes. Les valses, les czardas, les airs populaires et le swing inventé par Django se donnent rendez-vous sous les arbres. Le public s’attroupe peu à peu et les applaudissements s’entendent de plus en plus loin. Le succès se mesure ici à l’écho. Entre deux bains dans la Marne, les stars passent parfois sans que personne ne les remarque. Matcho Winterstein devant sa caravane, guitare en bandoulière. Quelques notes seulement, mais qui suffisent à comprendre la poigne d’une main gauche de fer.



Ici, les virtuoses n’ont pas besoin de scène pour exister. . Les lieux de vie sont la véritable scène. Une caravane, une table de camping, un coin d’herbe suffisent. Comme dans les films de Tony Gatlif, les plus beaux personnages ne jouent pas un rôle : ils vivent. Les meilleurs acteurs sont les gens qui ne font pas semblant, mais qui incarnent leur propre histoire. Les grandes scènes font rêver sous l’illusion des projecteurs, le camping de Samoreau raconte les histoires humaines. Peu importe son origine, on y croise des gadjos (mot pour désigner les non-gitans), des manouches, des familles, des enfants, des anciens, des inconnus qui repartent en se promettant de revenir l’année suivante. La musique ne sert pas à impressionner, mais à accueillir. Pendant quelques jours, chacun accepte cette illusion magnifique : un monde où personne ne se presse, où les sourires ne sont pas fabriqués, où les chansons remplacent les discours.
Les lois de la relativité musicale
En raison des orages annoncés, nous avons choisi de rejoindre le camping de Samoreau dès la fin de l’après-midi. Et déjà, la vie y bouillonnait. Les guitares passaient de main en main, les rires circulaient d’une caravane à l’autre. On devinait pourtant que le véritable enchantement viendrait plus tard. Ici, la nuit possède sa propre lumière. Quelques guirlandes suspendues aux auvents suffisent à transformer le camping en village de lutins, où les musiciens apparaissent comme par magie. Certains n’arriveront qu’à la tombée de la nuit et joueront jusqu’à l’aube. Les frères Krief, Lior et Ezechiel, parmi les plus fins guitaristes manouches de leur génération, Steven Reinhardt, descendant de Django, aussi fulgurant dans les cavalcades virtuoses que bouleversant dans la nostalgie qui affleure sous ses cordes, ou encore Mario Forte, ce violoniste qui dessine des nuages avec son archet, ou Adrien Moignard, qui vient de sortir un nouvel album Choc Jazz Magazine. À Samoreau, les plus belles histoires commencent souvent tard, comme des confidences quand les scènes officielles se taisent.

Est-ce vrai ? Ou est-ce simplement ce dont nous avons besoin pour continuer à croire que les hommes savent encore vivre ensemble ? Peut-être Romain Gary répondrait-il que la question importe peu. Les enchanteurs ne sont pas là pour faire oublier le réel. lls sont là pour rappeler que, certains soirs, la musique courbe l’espace-temps. Les heures cessent de s’écouler normalement, les inconnus deviennent des proches, quelques accords suffisent à abolir les distances et les minutes partagées se comptent en années-lumières.
Alors, tandis que la forêt de Fontainebleau panse aujourd’hui ses blessures, les souvenirs de Samoreau résonnent autrement. Le feu avait déjà croisé la route de Django Reinhardt. Il avait brûlé sa roulotte, meurtri sa main, mais jamais son imaginaire. Sa musique, elle, continue de traverser le temps comme si, elle aussi, refusait d’obéir aux lois ordinaires de la physique.
Hanna Kay / Crédits photo : (c) Maxim François