Mica Millar : « Je voulais prendre le temps de fabriquer un disque dont je serais réellement fière » - Jazz Magazine
Entretien
Publié le 20 Juil 2026

Mica Millar : « Je voulais prendre le temps de fabriquer un disque dont je serais réellement fière »

Depuis ses débuts, Mica Millar a choisi de suivre sa propre voie, celle de l’indépendance, préférant maîtriser l’ensemble du processus créatif plutôt que de compromettre sa vision artistique. « A Little Bit Of Me », qui sort 4 ans après son prédécesseur, illustre brillamment la réussite de son approche. Rencontre  alors qu’elle se prépare à aller présenter son répertoire sur les scènes françaises à la rentrée…

Quels sont vos premiers souvenirs de musique ?

Mes premiers disques étaient des cadeaux de mes parents. J’avais le deuxième volume des « Greatest Hits » de Stevie Wonder, un album des Jackson 5, un des Beach Boys et un des Beatles. C’était toute ma collection lorsque j’avais huit ans. J’ai grandi dans les années 1990, en Angleterre, à une époque où le R&B américain était omniprésent. Il y avait aussi toute la scène UK Garage, qui possédait une vraie dimension soul. À la maison, mes parents écoutaient énormément de musique : ma mère adorait la Motown, tandis que mon père passait aussi bien Joni Mitchell que Van Morrison ou Tracy Chapman.

Quelles ont été vos premières influences ?

J’ai commencé à écrire des chansons à huit ans. Je suis tombée amoureuse de la Motown puis du R&B, avant de remonter progressivement vers leurs racines : le gospel et le jazz. Je me souviens très précisément de la première fois où j’ai vraiment écouté Aretha Franklin. Le morceau qui m’a véritablement bouleversée est I Never Loved a Man. J’ai compris ce jour-là qu’une chanson pouvait exprimer des émotions d’adulte avec une intensité incroyable. Ce n’était plus de la musique pour enfants, c’était une autre manière de raconter la vie.

Avez-vous suivi une formation musicale classique ?

Pas vraiment. J’ai étudié la musique à l’école, mais je ne me suis jamais reconnue dans cette approche très théorique. Tout ce que je fais est basé sur l’oreille. J’ai cependant suivi pendant deux ans une formation de chant, puis étudié les technologies musicales, la production et le DJing. En revanche, mon diplôme universitaire est… en commerce.

À quel moment avez-vous compris que la musique pouvait devenir un métier ?

À vrai dire, il y a eu un moment où j’avais presque renoncé à cette idée. Je donnais des cours de musique et de music business. J’avais aussi créé une société de conseil en marketing. À cette époque, j’ai rejoint un projet de musique électronique à Manchester. Un producteur transformait mes chansons en morceaux beaucoup plus orientés dance. Nous avons connu un petit succès et, pour la première fois, j’ai découvert le fonctionnement concret de l’industrie : un manager, un contrat avec un petit label, toute cette mécanique…  J’ai vite compris que ce n’était pas l’univers artistique dans lequel je voulais évoluer. J’avais besoin de vrais musiciens, de vrais instruments. Mais cette expérience m’a appris une chose essentielle : il était possible de vivre de la musique.

Vous avez sorti quelques singles dès 2017. Était-ce une façon de tester le terrain ?

Ces premiers titres étaient des sorties très modestes, presque des essais. Je voulais simplement comprendre comment fonctionne une sortie indépendante : comment distribuer sa musique, la rendre disponible sur les plateformes, organiser une promotion… Le premier single s’appelait My Lover. C’était une chanson très simple, juste ma voix et mon piano. Je ne maîtrisais pas encore suffisamment la production pour aller beaucoup plus loin, mais ce morceau m’a permis d’apprendre.

Il s’est ensuite écoulé plusieurs années avant la sortie de votre premier album. Pourquoi un délai aussi long ?

À partir du troisième single, en 2018, j’ai compris une chose essentielle : lorsqu’on investit du temps et de l’argent dans un projet indépendant, il faut avant tout que la musique soit irréprochable. Je voulais prendre le temps de fabriquer un disque dont je serais réellement fière et il m’a fallu près de quatre ans. Je découvrais tout en même temps.. Je faisais des erreurs de production qu’il fallait ensuite corriger. Je suis quelqu’un de très perfectionniste. Je passais des semaines à reprendre un détail, puis un autre… Au final, les deux ou trois premières années ont été consacrées uniquement à la fabrication du disque. Ensuite, j’ai encore passé près d’un an à préparer tout ce qui allait accompagner sa sortie : la pochette, les séances photo, les clips vidéo, les visuels…

Votre indépendance est aujourd’hui au cœur de votre identité artistique.

Oui, même avec ce deuxième album, je reste indépendante. C’est un choix exigeant, parce qu’il faut tout assumer : la création, la production, l’administration, la communication, les tournées… Mais cette liberté n’a pas de prix.

Après la sortie du premier album en 2022, vous avez de nouveau attendu plusieurs années avant d’enregistrer le suivant. Cette fois encore, c’était un choix ?

En grande partie, oui. Lorsque « Heaven Knows » est sorti, je gérais absolument tout et je n’avais pratiquement plus de temps pour écrire. Je n’ai réellement recommencé à composer qu’à la fin de l’année 2023. Nous avons enregistré l’album au studio Miraval en septembre 2024, avant de consacrer de longs mois à la postproduction.

Sur ce nouvel album, on retrouve plusieurs invités prestigieux, parmi lesquels le saxophoniste Tivon Pennicott ou le trompettiste Keon Harrold. Comment ces collaborations sont-elles nées ?

Très naturellement. Tivon Pennicott joue avec Gregory Porter, que j’ai eu l’occasion de croiser à plusieurs reprises quand j’ai assuré plusieurs premières parties de Gregory. Lorsque j’ai travaillé sur Oh Freedom, j’ai tout de suite pensé à lui. Je trouvais que le morceau appelait un saxophone. Je lui ai envoyé la chanson, il a accepté avec enthousiasme et il a enregistré sa partie à distance. C’est exactement le type de collaboration que j’aime : quelque chose de spontané, basé sur la confiance.

Keon Harrold est lui aussi arrivé par l’intermédiaire de Gregory Porter. Son batteur, Emanuel Harrold, est le frère de Keon. Nous sommes devenus amis et, lors des Grammy Awards en 2023, Emanuel nous a présentés. Nous avons parlé musique, échangé nos compositions, gardé le contact… Lorsque l’occasion s’est présentée, la collaboration est devenue presque naturelle. Il n’y avait rien de stratégique derrière tout cela. ce sont avant tout des rencontres humaines.

Le titre de l’album, « A Little Bit of Me », annonce un disque très personnel. Était-ce votre intention dès le départ ?

A l’origine, ce titre faisait référence à toutes les influences musicales qui m’ont construite mais, au fil du travail, cette expression a pris un autre sens, elle est devenue une sorte de devise. Je voulais que la réalisation de cet album soit une expérience heureuse. Le premier disque avait été extrêmement éprouvant. J’avais adoré le faire, mais il m’avait demandé une énergie considérable. Cette fois, je voulais retrouver davantage de plaisir.

Vos chansons sont très personnelles. Est-il difficile de les interpréter soir après soir devant des inconnus ?

Étrangement, non. Lorsque je chante, j’entre dans un état très particulier. Je ne ressens aucune gêne à partager des choses intimes. Mon objectif est toujours de retrouver l’émotion exacte qui existait au moment où la chanson est née. Il faut réussir à se replonger mentalement dans cet instant-là. C’est une expérience à la fois émotionnelle et physique et lorsque je quitte la scène, je ressens souvent une immense fatigue.

Vous vous produisez régulièrement en France depuis quelque temps. Le public français réagit-il différemment au public britannique ? Beaucoup de spectateurs ne comprennent pas forcément toutes les paroles de vos chansons.

Non, et c’est justement ce qui me fascine dans la musique. Quand j’étais adolescente et que j’écoutais Aretha Franklin, je ne comprenais pas nécessairement tout ce qu’elle exprimait dans chaque chanson. Pourtant, je ressentais immédiatement la vérité de son interprétation. L’émotion passe par bien d’autres choses que les mots : le timbre, l’intensité, les nuances, la manière de phraser. Je crois d’ailleurs que beaucoup de gens écoutent la musique sans analyser chaque phrase. Ils se laissent porter par ce qu’ils ressentent.

Frédéric Adrian

Photos : Bex Aston