Troisième chapitre d’une longue interview du clarinettiste Christophe Rocher, à l’occasion du passage à Paris et Quimper de la tournée européenne du trio New Origin (Joe Fonda et Harvey Sorgen). Où il est question d’improvisation, d’idiome et de pratique instrumentale, d’ingénierie électronique et du sexe des pupitres.
Vous avez évoqué la Bretagne et ses musiques, d’autres continents à propos de vos échanges avec les musiques improvisées qui se pratiquent à New York et Chicago, mais aussi l’Inde et le Brésil. J’ai lu quelque part que vous aviez visité l’Amazonie et je ne serais par surpris de découvrir qu’il en reste quelque chose dans votre pratique de la clarinette et les sonorités que vous en tirez, voire dans votre conception de l’existence. Durant l’été 1990, encore étudiant, je pars pour trois mois en Amazonie équatorienne avec mon ami flûtiste Pierre Salivas qui termine ses études d’ethnomusicologie et trois autres amis. Le but du voyage : visiter les indiens Shuars, partager leurs modes de vie et proposer un échange musical (déjà à l’époque !). Nous jouons en duo avec Pierre des compositions et quelques standards et leur proposons d’enregistrer leurs musiques, leurs chants [5 ans plus tard, Pierre, qui y retournera régulièrement à la suite de ce voyage, produira un travail ethnographique sous la forme d’un CD et d’un livret “Équateur, le monde sonore des Shuars” – Buda Records, archives sonores et images conservées aux collections permanentes du Musée du Quai Branly et aux archives du CREM-CNRS].

Ce fut une expérience initiatique majeure dans mon parcours de jeune musicien et d’être humain. Nous avons séjourné dans ce village très reculé de Taruka à la frontière colombienne, avons mis plusieurs semaines à nous faire accepter pour finalement nous voir attribuer une maison dans le village et le statut de “socio” (citoyens), j’ai bien failli rester là-bas tellement le contact de ces gens et de la forêt m’ont transpercé d’une vérité intense dans le rapport au monde. J’y pense souvent.
Ce qui a le plus retenu mon attention chez vous, c’est la fluidité avec laquelle vous passez du conventionnel à l’infraction tant dans la pratique instrumentale et le son que dans le discours. Comment concevez-vous votre langage d’improvisateur ? Je suis passé par le free jazz, la recherche et ce type d’improvisation qu’on appelait non idiomatique ; j’ai travaillé le jazz et aujourd’hui j’aime simplement laisser venir le son, le discours musical. Quand je joue, j’aime penser l’espace musical comme un espace en plusieurs dimensions dans lequel les mêmes “règles” ne s’appliquent pas à chaque instant. Ça me permet de passer de la mélodie à la texture.

Avec Paul Rogers le 13 mars 2026 à Paris au Pavillon de la Sirène © Franck Bergerot
Les techniques étendues de la clarinette sont infinies. Mais je me souviens avoir eu à souffrir par le passé de ce désir de jouer de la mélodie dans des univers bruitistes ou du bruit dans des moments mélodiques. Ça pouvait être vécu comme de la provocation par les inconditionnels du non-idiomatique, mais pour moi ça ne résultait que du désir de chercher au fond de moi ce que j’entends. J’ai toujours eu du mal à me sentir proche d’un style. J’en ai aussi beaucoup souffert. J’en ai beaucoup parlé avec Jacques Di Donato, parce qu’il a aussi souffert du dogmatisme, alors répandu dans les milieux que nous fréquentions, selon lequel à partir du moment où l’on fait une note, on a perdu, on n’est plus créatif parce que cette note a déjà existé. J’ai néanmoins adoré pratiquer cette exigence du non-idiomatique, ça m’obligeait à aller chercher dans la technique de l’instrument, en travaillant le bruit blanc, le bruit rose, le souffle, mais j’avais aussi envie de jouer des sons, des mélodies, improviser des couleurs identifiables. J’avais envie de tout jouer.
Cette césure existe-t-elle encore ? Je ne sais pas, je ne m’en préoccupe plus. Je pense que c’est moins le cas aujourd’hui, les artistes font ce qu’ils veulent. D’un autre côté, j’ai toujours été admiratif des courants musicaux engagés dans une démarche radicale. Paradoxe !
Vous avez néanmoins eu cette période bruitiste… Y a-t-il eu une période où vous avez travaillé en termes d’harmonie et de progression d’accords ? Je l’ai toujours fait. Beaucoup en autodidacte et beaucoup avec les amis. Dans les orchestres Nimbus [voir le chapitre 1 de cette interview], on en parlait énormément : de systèmes de pensée harmonique et de construction mélodique. Je n’ai pas participé à toutes les éditions, mais j’étais impliqué dans l’organisation, je les ai toujours suivies et j’ai beaucoup appris de ce qui s’y développait. C’est important d’aller travailler avec des collègues, de nouveaux morceaux en dehors de mes propres engagements musicaux, la musique des autres. J’ai suivi entre autres les méthodes de Jerry Bergonzi, j’ai travaillé le rythme avec les méthodes de Daniel Goyone et je continue. Lorsque j’étais investi dans Penn Ar Jazz, nous avons organisé beaucoup de stages que je suivais à l’époque, avec des personnalités aussi distinctes que Dave Liebman, Pierrick Pedron ou Médéric Collignon. Ce qui m’intéresse, c’est plus d’être capable d’entendre, de développer mon oreille, parce que la pensée harmonique c’est sans fin, et m’approprier ce langage au point de le jouer moi-même, c’est long. Les boppers, comme les musiciens bretons ou brésiliens, ils n’ont pas besoin de moi pour jouer “dans le style”.
La priorité est plutôt de développer mon langage en ayant conscience de l’environnement harmonique et du background. J’ai besoin de comprendre comment ça fonctionne. C’est comme de bosser les morceaux de Steve Coleman. La première fois que je l’ai entendu, il apportait un truc nouveau comme on n’en avait pas entendu depuis Coltrane dont la découverte avait évidemment été un bouleversement total en tant qu’auditeur et en tant que musicien. Donc, j’avais bossé ça. Et ce me semblait un aboutissement et, tout à coup débarquait Steve Coleman, et je me suis dit qu’il y avait quelque chose de nouveau… Certes, entre temps, il y avait eu des gens comme Henry Threadgill dans ma discothèque.

Le Nimbus Orchestra avec de gauche à droite, debout: Johan Blanc, Faustine Audebert, non identifié, Vincent Sauve, Alan Regardin, Benoit Lugué, Steve Coleman, non identifié Guillaume Orti, Stephane Payen, Simon Le Doare. Assis: Lionel Mauguen, Hugo Pottin, Laura Perrudin, Nicolas Peoc’h, non identifié, Fredéric B.Briet, Christophe Rocher, Jonathan Balmefrezol. (© X / D.R.
J’ai donc travaillé un peu la musique de Steve mais c’était difficile sans la pensée initiale, juste en relevant les morceaux. Son séjour avec le Nimbus Orchestra [voir le chapitre 1 de cette interview “De Clichy-la-Garene à Penn-ar-Jaz” ], ça m’a donné plein de clés qu’aujourd’hui je travaille encore. La liberté dans les polyrythmies m’intéressait beaucoup. Steve Coleman nous a également parlé du concept d’harmonie négative. C’est un peu comme si l’on considérait les accords d’une tonalité dans un miroir. En cherchant à vérifier l’existence de cette pensée harmonique dans la musique européenne ancienne, d’ailleurs sans grand résultat, j’ai redécouvert d’autres âges de la musique. Par ailleurs, en jouant sur cet effet de miroir que constitue l’harmonie négative, et sur les métamorphoses qui en résultaient pour les anciennes fonctions comme le fameux II V I omniprésent dans le jazz tonal, j’ai renoué avec des couleurs harmoniques ignorées du bop qui me semblaient rattachées à mon enfance. Improviser librement sur ces alternatives à l’harmonie conventionnelle suppose une maîtrise que je suis loin de posséder, mais je m’en suis approprié quelques éléments qui résonnent en moi, de façon à les intégrer naturellement dans mon discours mélodique. J’ai aussi travaillé sur une utilisation des modes Messiaen avec Bo Van der Werf qui connaît bien ça. Tout comme Olivier Py qui en tiré son projet sur les oiseaux “Birds of Paradise”. C’est magnifique ! Je ne me suis pas focalisé sur ces concepts, mais j’y ai suffisamment travaillé pour les utiliser sans y penser.
Quelle relation vous autorisez-vous entre la mémoire des doigts et l’oreille ? Est-ce qu’il y a des gestes sur la clarinette [Avant même d’avoir attendu la fin de ma question] Il faut lutter contre ça. Savoir jouer un objet musical suppose de savoir le faire en partant de n’importe quelle note. Jouer rien qu’avec les doigts, ça s’entend, ce n’est pas terrible, c’est mécanique.
Le free jazz – mais le bebop d’une autre façon et ses trucs harmoniques, et aussi le jazz-rock, avec ses plans – a privilégié… voire s’est reposé sur ce genre d’automatisme, une expressivité reposant sur une certaine gestualité. Des automatismes, on en a tous mais il faut y résister.
Les Américains ont deux mots pour désigner ces choses : the lick (pour cliché) et to fill in (remplir). Le remplissage n’étant d’ailleurs pas sans vertu. Il peut permettre, dans le contexte de l’improvisation, d’aller d’une idée à une autre. C’est comme dans le discours parlé. Un orateur peut séduire par ses idées, par la façon dont il les exprime, voire par l’élégance avec laquelle il cherche et amène ses mots et ses expressions. Je suis plongé en ce moment dans l’autobiographie de Sonny Rollins… Justement, chez Sonny, on entend les clichés, mais on entend toutes les intentions, il joue chaque note, chaque intonation avec une conscience aigüe de l’intervalle et de l’élément mélodique par rapport à l’harmonie du morceau. Il intègre le blues, le free, le hard bop, ses phrases sont magiques ! C’est un passeur, un poète du langage, il prend un mot, une expression, une phrase à un endroit et le déplace ; il emprunte certaines phrases pour se les réapproprier. Parler dans ce cas de clichés ou de remplissage, c’est un peu péjoratif. Tout comme John Coltrane. Il y a des phrases qui reviennent tout le temps, mais ils les interprètent à chaque fois, comme un comédien interprète un texte. C’est le langage de chacun, qu’il l’emprunte au passé ou qu’il survienne de l’instant. Tous les musiciens sont des voleurs. Je me souviens de l’étude d’un musicologue dont j’ai oublié le nom, à propos des musiques tziganes : un musicien peut s’approprier un morceau existant si il y met son âme, et s’il y parvient il lui appartient, sinon c’est du vol. C’est un peu pareil pour les clichés.
Le 17 octobre dernier, à l’El Dorado de Paule en Bretagne Centre, invité à vous joindre à une sorte de jam session conclusive d’un concert de The Bridge, vous êtes entré dans le jeu à un moment de fragilité assez magique mais sans issue, où l’improvisation collective semblait en panne. Avec un vocabulaire de timbres et d’effets de souffles singuliers, vous êtes intervenu à temps pour faire fructifier cette fragilité et cette magie de l’instant, lui donner la possibilité de se développer et redonner confiance à l’ensemble en proposant une direction. J’ai retrouvé chez vous en d’autres occasions cette faculté de modeler, l’air de rien, et redynamiser le collectif, cette conscience du temps présent et de l’espace, cette façon de déployer l’étendue de votre vocabulaire timbral ou mélodique au service de l’événement collectif … Je crois que c’est ce qui m’a convaincu de vous proposer cet entretien. Dans ce genre de moment, je pense la musique plutôt en termes “plastiques”. Je cherche à produire la ligne susceptible de créer de l’espace. J’adore ces rencontres d’improvisation et en même temps, quand on ne se connait pas musicalement, ce n’est pas toujours évident de trouver la circulation appropriée.

Christophe Rocher et la Marmite à sons: expérience orchestrale réunissant musiciens et non musiciens de tous âges et dans tous les milieux (écoles, prisons, festivals, etc.) © Hervé Le Gall
Au fil du temps, je me suis fixé des sortes de règles de vie intérieure qui me permettent d’aborder les contextes d’improvisation libre à ma façon : improviser, c’est être le plus possible dans le présent et pour cela, j’accepte tout ce qui vient : ce qui arrive à mes oreilles est déjà le passé et je n’ai pas le contrôle dessus ; donc, l’idée n’est pas de savoir si ce qui se joue est bon ou non, l’idée est de faire que ce moment musical existe, en quoi je peux contribuer à le faire vibrer. Et puis ne rien prévoir : ça c’est le futur ; juste être là au moment présent. Si j’espère quelque chose, je serai au mieux surpris sinon déçu. Je joue là où j’entends de la musique, j’ai même la sensation qu’il n’y a pas de volonté mais plutôt une sorte d’évidence, ce que je cherche à être dans la musique.

Avec de gauche à droite: Ariel Tessier, Chrystelle Séry, Étienne Cabaret, Christophe Rocher, Paul Rogers et Julien Soro, le 13 mars 2026 à Paris au Pavillon de la Sirène © Franck Bergerot
C’est ça : je suis dans l’instant, tout ce qui s’est passé est irréversible, tout ce qui va se passer après, je n’en sais rien, mais c’est de l’ordre d’un “encore possible” dont je dois m’emparer, si j’en attends du préconçu, je suis mort. Ça exige de l’improvisateur une certaine capacité à faire le vide. Au moment auquel vous faîtes allusion avec The Bridge à l’Eldorado, tout pouvait survenir, y compris le retour impromptu de l’un ou de la totalité des participants à cette sorte de “jam session”. Ça nous ramène à ces histoires d’écosystème que j’évoquais plus tôt mais suppose la spontanéité, la capacité à saisir la surprise de l’instant, à l’intérieur de ces systèmes qu’il faut parvenir à ne pas subir, aussi complexes soient-ils. On doit s’en faire des images mentales et puis les oublier une fois qu’on les maitrise, les laisser se loger en nous, presque inconsciemment. Tout comme le fruit, parvenu à maturité, est appelé à nourrir la terre en tombant et en pourrissant au sol, la terre diffusant dans les eaux des éléments qui vont nourrir le poisson dans la rivière etc… Et quand on est auditeur, on est témoin de ça, d’un paysage vivant où chacun a sa part.
Et finalement, cette relation aux maths, aux sciences que j’évoquais plus tôt [voir le chapitre 2 de cette interview] m’a aidé à construire une relation sensible, quasi magique à l’improvisation, m’a appris à lâcher prise, à créer un rapport au temps fluctuant. Tout aussi paradoxal que ça puisse paraître, tout cela est connecté.
Pour revenir à la notion de collectif, vous évoquiez à l’origine de Nautilis le désir d’impliquer des hommes et des femmes qui vivent en Bretagne. C’est un sujet qui revient très spontanément dans vos propos. Vous avez mentionné des femmes responsables à la tête des structures partenaires (Plages magnétiques, Pen-ar-Jazz et Atlantique Jazz Festival) ou dans les bureaux de Nautilis. En revanche, le pupitre des vents et de la rythmique restent très genrés au niveau de l’orchestre. J’imagine fort bien que c’est moins là un problème de volonté que de disponibilité des talents féminins sur certains instruments, moins rares selon une progression qui s’avère exponentielle, mais très recherchés du fait l’impératif de parité. C’est vrai qu’au départ, il y a trente ans, les gens autour de moi, dans la musique, étaient majoritairement des hommes pour ne pas dire exclusivement. J’ai toujours été gêné par cette exclusivité masculine. Actuellement, nous en parlons au sein de Nautilis, il y aujourd’hui trois femmes pour 5 hommes, mais la question n’est pas là ; par-delà l’arithmétique des pupitres, c’est la diversité et l’équilibre naturel qui importe, et ça, ça reste un combat. Les femmes se battent encore aujourd’hui à de nombreux endroits, nous devons encore tous nous battre pour qu’il n’y ait plus de question sur le sujet. Aujourd’hui, les trois musiciennes [l’accordéoniste Céline Rivoal, la vocaliste Claudia Solal et la guitariste Christelle Séry] ont proposé de mener un projet purement féminin au sein de Nautilis, Shukayaku, un magnifique trio. Ce désir de se retrouver entre elles, je le comprends, et n’a rien d’exclusif.

Shukayaku avec de gauche à droite Céline Rivoal, Chrystelle Séry et Claudia Solal © Erwan Massiot
L’impératif de parité et les projets artistiques pilotés par des femmes tels qu’ils sont favorisés par les organismes de soutien institutionnels et financiers constituent un passage obligé, nous devons atteindre ce stade où cela deviendra naturel pour chacun, que ce ne soit plus une question. À terme, je rêve de partager la direction de Nautilis avec quelqu’un, homme ou femme. Je pense que je vais lâcher Nautilis d’ici quelques années et ça serait bien que l’aventure continue. Je lance donc l’appel ici… sait-on jamais ! Par ailleurs, je trouve que nous devons prendre la question F/H en compte dans une globalité sociétale, sur les questions du genre, sur les minorités, sur le vivant en général, les hommes blancs de cinquante ans dont je suis un représentant comprendront encore mieux qu’ils ne sont pas le centre du monde. D’un côté la multiplication des initiatives en direction de la parité, des ouvertures aux questions du genre, mais aussi des minorités (je pense à ce festival incroyable organisé par l’ami Peter Burton à Montreal, “Arts in the margins”). D’un autre côté, la vigilance doit être accrue, on observe de plus en plus d’autocensure des lieux et festivals face à la montée des discours populistes et anti-culturels qui ne sont pas portés exclusivement par l’extrême-droite, mais par une forme de pensée dominante apeurée.
Le trio avec Étienne Cabaret et Nicolas Pointard est un autre sous-groupe très actif de Nautilis. J’ai déjà longuement interviewé Étienne Cabaret dans ces pages . Mais Nicolas Pointard est une autre figure encore peu connue de la scène du jazz nationale alors qu’il est omniprésent en Bretagne et de la manière la plus convaincante. Quel chemin depuis la première fois que je l’ai entendue au sein de votre Art Ensemble of Brest il y une vingtaine d’année. En effet ! À l’époque, il n’avait que 17 ans si ma mémoire est bonne (sans chercher à faire référence à l’introduction d’André Francis sur “Miles in Europe”) et il était déjà très doué mais peut-être encore un peu fragile c’est pourquoi la partie de batterie était doublée par Christophe Lavergne.

À droite de l’Art Ensemble of Brest : Nicolas Pointard et Christophe Lavergne en 2005 © X DR.
Au fil des années, il a acquis une approche très complète de la batterie et de ses nouveaux langages polyrythmiques. C’est devenu un partenaire privilégié qui a participé à la majorité de mes aventures et celles de nombreux musiciens de Bretagne, notamment ce trio qui part en Inde dans quelques jours [cette entretien date de novembre 2025] et qui vient d’enregistrer. J’ai amené des morceaux qui intègrent ces idées harmoniques que nous évoquions plus haut et chacun de nous se positionne différemment quant à leur recours et à leur maîtrise. Étienne trouve des chemins que je n’aurais pas empruntés et j’adore ça ! Le but c’est d’improviser et donc de se sentir totalement libre, que le discours soit fluide, vivant, interactif.

De gauche à droite: Christophe Rocher, Étienne Cabaret et Nicolas Pointard © Erwan Massiot
Parmi beaucoup d’autres, il y a un sujet en particulier qu’il nous reste à aborder : l’importance accordée à l’ingénierie sonore depuis la création de Nautilis, avec le pupitre électronique confié à Vincent Raude pendant la première période de Nautilis, pupitre dont vous-mêmes et Nicolas Pointard avez pu vous emparer ces derniers temps ; plus la collaboration depuis l’origine avec Sylvain Thévenard, tant dans un rôle classique d’ingénieur du son que titulaire d’un neuvième pupitre orchestral. Avec Vincent Raude, dans le cadre du premier octette de Nautilis, l’idée était que l’électronique soit le huitième instrument. Vincent étant aussi guitariste, il a une grande culture du jazz et des musiques populaires, il comprend nos modes de pensées de « jazzmen » et par ailleurs, il s’exprime dans des contextes de Dub ou d’Ambient (Upwellings), ce qui lui permettait de proposer des textures très originales dans le cadre de notre octette.



Énergie Noire (Nicola Peoc’h / Vincent Raude) “Loitering the Loop”, 2014 (Nemo/Nautilis)
Christophe Rocher / Sylvain Thévenard “Nos Futurs ?” 2016 (Abalone)
New Origin “The Poets Walk”, 2025 (FSR) [Choc Jazz Magazine]
Avec Sylvain Thévenard, nous étions dans une recherche très différente de création interactive entre nos deux personnalités musicales. Nous avons essentiellement joué en duo avec Sylvain (« Boreal Bee », « Nos Futurs ? », « Brain Songs »), c’était un vrai duo dans lequel Sylvain avait développé des instruments spécifiques que nous avions imaginés ensemble, en fonction des contextes d’improvisation ou de composition qu’on se donnait, beaucoup de traitements en live, une part d’aléatoire et des textures sonores qu’il travaillait longuement pour pouvoir les remanier en direct.
Vincent et Sylvain sont de véritables musiciens électro. Aujourd’hui dans le trio avec Etienne Cabaret et Nicolas Pointard, nous utilisons l’informatique et l’électronique pour étendre nos instruments, avec des synthétiseurs, du traitement sonore et du sampling. Il s’agit de prolongement de nos discours musicaux. Cela nous permet d’augmenter le spectre sonore, il nous manquait des sons graves pour certains morceaux, des textures horizontales pour d’autres. Le trio reste un groupe très acoustique et quand l’électro intervient, nous entrons dans un autre monde, c’est comme ouvrir une porte vers un nouvel inconnu.
Propos recueillis par Franck Bergerot
À lire également, les deux premières parties de notre entretien : De Clichy-la Garenne à Penn Ar Jazz et Nautilis à travers les âges… et l’Atlantique.
Post scriptum : à l’heure où je mets la dernière main à la troisième partie de cet entretien, Christophe Rocher est en tournée aux Etats-Unis avec le trio New Origin – le contrebassiste Joe Fonda et le batteur Harvey Sorgen –, soit une dizaine de dates avant d’aborder le continent européen pour quelques dates en France, Belgique et Allemagne (voir plus bas). C’est ce trio qui m’a définitivement convaincu d’interroger longuement Christophe Rocher sur son parcours et sa pratique et, m’étant fait confier à chroniquer le deuxième disque de ce trio “The Poet’s Walk”, je lui avais attribué un Choc Jazz Magazine, écrivant : « Ça commence sur une improvisation basse-batterie, libre mais swinguée, que rejoint Christophe Rocher, le charme de l’ébène succombant à une grande éjaculation free de clarinette basse Dolphyesque, étreinte impatiente intimement partagée avec ses deux compères ; jusqu’à l’introduction, comme évidente, d’un nouveau tempo énoncé par la contrebasse pour une sorte de marelle ; et celle-ci s’efface bientôt sous des froissements de cymbales qui ouvrent un troisième moment, crépusculaire, pour clarinette soprano. Le reste est très “littéraire” invités que nous nous sommes à feuilleter comme un recueil de poèmes : chaque improvisation collective, chaque composition originale ou chaque suite de morceaux pré-existants (signés Fonda sauf une pièce de Sorgen) emprunte en effet son titre à un poème de François Cheng. Les deux Américains s’abandonnent à la poétique de leur invité, à son discours, aux sonorités et aux effets que son brio instrumental tire de ses clarinettes, invitant Fonda à tirer l’archet, voire à s’emparer de sa flûte. Mille recoins secrets à découvrir et revisiter ! »
Que sera devenu ce trio à l’issue de sa tournée américaine ? C’est ce que l’on découvrira le 6 novembre à Louvain (chez l’habitant, Belgique), le 7 à Quimper (Théâtre de Cornouaille), le 9 à Brest (Ehpad du Ponant), le 11 à Paris (19 rue Paul Fort) – Le 13 à Bamberg (Jazz Club, Allemagne) et le 14 à Nuremberg (Jazz Club, Allemagne).

Également en concert: Kapteyn Gaïa (Mike Ladd, TIE, Christophe Rocher, Etienne Callac, Nicolas Pointard) : Le 11 décembre Chatelaudren (Petit Écho de la Mode).
Deuxième chapitre d’une longue interview qui en comportera trois à l’occasion d’un regain d’activité* du clarinettiste Christophe Rocher, figure de la scène brestoise. Où il est question d’une collectif passé sous sa direction, l’ensemble Nautilis, d’échanges au-delà des mers (Amérique du nord, Brésil, Indes), d’anthropologie et de neuro-sciences. À lire également Christophe Rocher 1 / De Clichy-la Garenne à Penn Ar Jazz.
En 2011, vous montez Nautilis.
J’avais envie de créer un collectif avec des musiciens que j’avais repérés comme étant proches de ma vision et qui vivaient en Bretagne : Grégoire Hennebelle (violon), Ruth Matarasso (violoncelle), Philippe Champion (trompette), Nicolas Peoc’h (saxophone alto), Céline Rivoal (accordéon), Christofer Bjurström (piano), Fredéric B. Briet (contrebasse), Nicolas Pointard (batterie), Vincent Raude (électronique). Un personnel qui a évolué avec les départs de Ruth Matarasso puis de Grégoire Hennebelle. Le but était de construire à la fois un outil de création musicale et une structure qui nous permettrait de travailler. J’étais devenu assez bon pour trouver des financements, pour organiser en lien avec les politiques culturelles ; je suis assez structuré et tenace dans le travail, avec une vision plutôt à long terme… résultat peut-être de ma formation d’ingénieur. Sans intention de me mettre en avant, mais plutôt de créer un écosystème avec mes ami·e·s. Une attitude foncièrement politique, avec une arrière-pensée écologique. Je voulais impliquer des hommes et des femmes qui vivent en Bretagne, même si cette notion de parité dans le jazz n’avait pas encore pris la place qu’elle prendrait bientôt.

Une belle aventure dont il a résulté un certain nombre de projets artistiques, plutôt jazz, animée par un désir de collectif, avec des décisions collégiales et des salarié·e·s accompagnant les projets qui se sont avérés nombreux. Un premier répertoire a été enregistré dès 2012, paru sur le titre d’album “Nautilis”, suivi par un photo-concert créé en 2014 autour de l’œuvre bretonne de Guy Le Querrec sous le titre “Regards de Breizh” et publié en 2016, avec la participation de deux invité·e·s : Jacky Molard et Hélène Labarrière. On retrouverait la contrebassiste plus tard avec une partie de Nautilis dans l’ensemble Cabaret-Rocher co-dirigé avec cet autre clarinettiste venu de la musique bretonne, Étienne Cabaret. En 2018 fut créé le programme Evergreen, suite orchestrale composée par Nicolas Pointard, qui témoignait d’une certaine plasticité du personnel (on y croisait Matthias Mahler, Robin Fincker et Antonin Rayon).

À l’ehpad du Ponant de Brest © Éric Legret
Et puis localement, en Bretagne, nous avons été très impliqués dans des actions de territoire, en allant jouer régulièrement dans des lieux où la musique n’entre que peu ou pas du tout, en générant de nouvelles énergies ou en collaborant avec les structures en place : l’Ensemble Sillages de Philippe Arii Blachette (dirigé aujourd’hui par Gonzalo Bustos), Penn Ar Jazz, le Quartz, le conservatoire, les structures sociales comme les ehpad, la prison, les écoles…
À quel moment se mettent en place vos échanges avec l’Amérique ?
Ma rencontre avec l’anthropologue Alexandre Pierrepont nous a aidés à comprendre et à nous inspirer des réalités sociales et politiques des musiques afro-américaines. Lorsque nous nous sommes connus à la fin des années 2000, j’étais encore très actif dans Penn Ar Jazz. Il m’a proposé une tournée aux États-Unis, comme il venait de le faire avec le violoncelliste Didier Petit, lui faisant visiter plusieurs villes, rencontrer des musiciens et réaliser un disque, un roadtrip ! Je n’étais pas sûr que ce programme de concerts uniques me corresponde et j’ai eu une bonne intuition. J’ai préféré partir avec Alexandre et mon ami contrebassiste Frédéric B. Briet pour un séjour de quinze jours du 16 mars au 1er avril 2012, entre New York et Chicago, selon un programme de rencontres, de réflexions sur des projets de collaboration, de repas partagés, de sessions, de répétitions et de concerts [détails ci-dessous].

The Arch 2015 : Alexandre Pierrepont, Christophe Rocher et Hamid Drake © X DR
Ce fut un vrai choc dont il résulta un programme d’échanges transatlantiques. Dès le mois d’octobre 2012, nous avons accueilli le saxophoniste Michael Attias, le contrebassiste John Hébert et les batteurs Michael Zerang et Hamid Drake pour des concerts en duo, trio ou quartette impliquant Philippe Champion, Nicolas Peoc’h, Alexandre Pierrepont ou moi-même. Durant l’hiver suivant, on retrouvait Zerang sur une nouvelle série de workshops avec les saxophonistes Matt Bauder et Greg Ward, la guitariste Mary Halvorson, la violoncelliste Tomeka Reid, le batteur Mike Reed, etc. D’où il résulta la naissance de The Arch en partenariat avec Penn Ar Jazz, l’Atlantique Jazz Festival de Brest, et la structure jumelle d’Alexandre Pierrepont baptisée The Bridge.

18 Juin 2013, devant Strobe Studio, Chicago. Enregistrement de l’album Bonadventure Pencroff (musiciens, guests sur l’album et ingénieur du son). À l’arrière-plan, de gauche à droite : Nicolas Pointard, Ann E. Ward, Rob Mazurek, Christophe Rocher, Jeb Bishop, Frédéric B.Briet, Coco Elysee, Ernest Khabeer Dawkinns, Mwata Bowden. Au premier plan : Nick Broste, Douglas R. Ewart, Alexandre Pierrepont.

Dès juin 2013, à Chicago, Nicolas Pointard, Frédéric B. Briet et moi-même participions à l’enregistrement de “Bonadventure Pencroff” avec le cornettiste Rob Mazurek, le tromboniste Jef Bishop et les textes d’Alexandre Pierrepont, programme qui tourna en Europe l’année suivante, et donna lieu en 2015 à la tournée d’un grand orchestre franco-américain, The Third Coast Ensemble sur des compositions de Mazurek. En tout, il en a résulté 120 concerts en Bretagne et aux États-Unis entre 2012 et 2015, impliquant des dizaines de musiciens américains. Outre les disques (voir ci-dessous et en notes), tous les concerts et ateliers bretons ont été enregistrés et archivés à Brest grâce au travail de six mois d’une documentaliste, et sont consultables sur place aux Archives de Brest. Je dispose d’une copie avec des droits de diffusion.

De ces échanges a découlé la vocation transfrontalière de Nautilis…
En effet, ce qui s’est passé aux États-Unis a été un déclencheur pour Nautilis. La réussite de ces échanges nous invitait à reproduire cette expérience ailleurs. Et donc d’explorer un territoire et créer des passerelles au sein de groupes associant des artistes de Nautilis et d’un autre pays, de travailler la porosité des langages. Ça a plus ou moins bien marché au Canada à l’occasion d’un nouveau programme d’échange avec la scène de Montréal inauguré en 2017. Et ça a très bien fonctionné au Brésil. Nous continuons aujourd’hui d’aller jouer dans ces pays où nous avons développé un réseau d’amis musiciens ou organisateurs.

20 Août 2023, Loge du Cineteatro à Fortaleza, Brésil. Tournée du groupe franco Brésilen Abajur. De gauche à droite: Juçara Marcal, Nicolas Pointard, Christophe Rocher, Frédéric B.Briet, Clara Bastos, Lello Bezerra, Mauricio Takara.
Depuis deux ans nous explorons certaines villes en Inde avec mes camarades Étienne Cabaret et Nicolas Pointard. La Grande Boutique de Langonnet s’est montrée intéressée pour accueillir une création avec les musicien·ne·s indien·ne·s. C’est devenu un volet important de l’activité de Nautilis que de travailler à l’international de façon durable, avec des territoires artistiques ayant une typologie de réciprocité.
Si Nautilis est né comme un collectif, vous y faites néanmoins figure de leader.
Autour de 2018, je réalise que mon rêve de collectif n’est pas facile à assurer : je suis la personne la plus impliquée dans l’aventure, une sorte de chef d’orchestre qui ne souhaite pas l’être ni l’assumer. Il en a résulté des incompréhensions, des tensions. Pas facile de trouver le temps pour animer les décisions collégiales ; parfois, il semble plus facile de décider et faire soi-même. J’avais échangé à l’époque avec Peter Orins du collectif Muzzix de Lille et avec certains membres du Surnatural Orchestra qui ont des fonctionnements très différents, et qui consacrent du temps et de l’énergie à ces questions de l’organisation et des prises de décisions collégiales. Steve Coleman m’avait dit que j’étais un utopiste, et conseillé de recentrer toute mon énergie sur ma musique en considérant Nautilis comme mon orchestre à plein temps. À la suite de conseils d’ami·e·s et de collègues – artistes directeur·trice·s de lieux, partenaires institutionnels avec qui j’entretenais des échanges soutenus –, j’ai décidé de changer de position.

Tout en laissant subsister des espaces de construction collective, comme les programmations de concerts, les actions culturelles, j’ai pris la direction artistique de Nautilis devenu mon projet, en m’entourant d’une équipe décisionnelle à trois : Paul Geffrelot puis Morgane Glé et aujourd’hui Alizée Charpentier à la production, Emmanuelle Cavarlé puis Erwan Massiot pour la diffusion, le tout conventionné par l’État. Depuis, huit musicien·ne·s constituent le cœur de l’équipe artistique : Claudia Solal (chant), Christian Pruvost (trompette), Stéphane Payen (saxophones), Céline Rivoal (accordéon), Christelle Séry (guitare électrique), Fredéric B. Briet (contrebasse) et Nicolas Pointard (batterie).
Une évolution qui s’est faite dans un contexte assez peu favorable…
Plusieurs études récentes sur le spectacle vivant en France (notamment celle de Spectacles Vivant en Bretagne) sont assez unanimes sur le chiffre d’environ 50% de baisse du nombre de spectacles diffusés depuis deux ans. Le Jazz et les musiques créatives sont d’autant plus impactés que les diffusions de spectacles restantes sont prioritairement celles qui font « du chiffre ». Les quelques lieux dédiés sont tellement peu nombreux qu’ils ne peuvent répondre à l’afflux de propositions artistiques et surtout ne jouent plus leur rôle de « club » dans la régularité et la complicité aux artistes, la co-construction des projets.

Régis Bunel (bars), Étienne Cabaret (cl), Stéphane Payen (as), Christophe Rocher (bcl). Capture d’écran d’une captation du concert du 24 décembre 2020 au Beaj Klub, par Sylvain Boutet (image) et Léo Aubry (son)
Avec Nautilis, nous avons malgré tout encore des conditions de survie possible pour l’époque du fait des soutiens institutionnels, de notre expérience et de nos réseaux en particulier à l’international. Localement, nous avions durant 7 ans un « club » à nous, le Beaj Klub, qui a périclité avec la fin du COVID (du fait des difficultés financières subies par le lieu qui nous accueillait). Nous organisions un concert par semaine à Brest, dans un petit lieu, le Beaj Kafé qui accueillait entre 20 et 40 personnes et ça, c’était un vrai travail collectif, nous organisions 30 concerts par an dont il reste quelques témoignages vidéo réalisés en période de confinement (donc sans public) sur le site du Kub. On avait un tableau en ligne où chaque membre de Nautilis signalait les programmes qu’il aimerait que l’on répète en public, mais aussi les musiciens qu’il aurait aimé que l’on accueille, les musiciens de passage que l’on pourrait recevoir.

Nous essayons aujourd’hui de mettre en place des partenariats avec d’autres ensembles en France et à l’étranger en nous interrogeant sur la circulation des musiciens, en initiant des co-productions (ce fut le cas pour les concerts organisés en Bretagne et à Paris avec Pegazz et l’Hélicon début 2026). C’est notre manière de répondre à notre échelle à la défaillance actuelle du système de diffusion de la musique et de la culture (et de l’écosystème en général), cela génère de nouveaux partenariats, parfois en dehors des réseaux habituels du jazz, la musique continuera quoiqu’il se passe, ailleurs, autrement, j’y crois, du local au local, en multipliant les petites bulles de création.

Rencontre Nautilis et Pégaz et l’Hélicon avec de gauche à droite Ariel Tessier (dm), Christelle Séry (elg), Étienne Cabaret (bcl), Christophe Rocher (cl), Paul Rogers (b) et Julien Soro (ts), le 13 mars 2026 à Paris au Pavillon de la Sirène. © Franck Bergerot
Lorsque j’ai commencé à fréquenter vos concerts il y a une grosse vingtaine d’années, et avant de découvrir la face sensible de votre personnalité musicale, je vous avais perçu comme “un matheux”.
J’adore la pensée mathématique. La musique était une des quatre sciences mathématiques fondamentales pour Pythagore ! J’adore les sciences en général : on modélise le monde pour s’en faire une meilleure idée, mieux le comprendre, et même le poétiser. À une époque j’ai été très séduit par l’idée que les modèles mathématiques pourraient permettre l’émergence de nouvelles formes musicales, de nouveaux systèmes. La musique du 20ème siècle est pétrie de cette idée, et plus récemment, dans le jazz, les gens comme Steve Coleman, Henri Threadgill, Steve Lehman, Malik Mezzadri et tant d’autres.
On me reproche souvent la dispersion des projets, des idées qui fusent dans tous les sens, des esthétiques qui se croisent, notamment lorsque je dois défendre Nautilis auprès des institutionnels pour justifier les financements. Ça fait partie de moi : à mon âge, je ne changerai plus ! J’ai besoin de cette profusion, de ces complexités, c’est à l’image du monde ; j’adore naviguer entre les sciences, les multiples esthétiques, les idées qui se confrontent. Par contre lorsque je joue, lorsque je compose, je suis sur le même rail, celui de la confrontation avec des énergies qui se parlent, il faut des gradients, des différences. J’adore me retrouver dans des situations où les autres acteurs ne rament pas dans le même sens que moi. Le biologiste Olivier Hamant appelle ça les désaccords fertiles.
Je crois savoir que vous travaillez à la mise à plat d’une réflexion sur ces concepts d’Olivier Hamant et leur application sur le domaine de l’improvisation musicale.
Mon intérêt pour les sciences sociales qui s’est développé au contact d’Alexandre Pierrepont rejoint désormais les travaux des scientifiques sur les notions de transition. Le Monde est confronté à un effondrement global de tous les écosystèmes sociaux, vivants, économiques. Les écosystèmes de la musique ne sont absolument pas épargnés. Et comme je veux à tout prix garder mon sourire intérieur, que faire de cet effondrement ? Le danger de perdre toute forme de désir et toute forme de créativité est bien là, alors qu’il faut bien résister, exister, jouer. Parmi ceux qui ont pu m’inspirer, il y a l’urbaniste Olivier Soubeyran qui était intervenu dans les journées AJC à la Dynamo il y a deux ans pour une conférence sur le lien entre improvisation et urbanisme. Il a étudié les rapports du Giec sous l’angle de la programmation urbanistique, et pratique l’improvisation musicale lui-même en amateur. Il a dénoncé un certain nombre de biais dans la pensée urbanistique notamment dans sa mise en œuvre par les politiciens. Olivier Hamant, que je citais auparavant, travaille sur les notions de robustesse à partir de l’observation du vivant. Il a étudié le développement mécanique de certaines espèces végétales sous l’angle de la survivance. Les sociétés humaines font partie du vivant et répondent aux mêmes règles, en dehors du fait que la performance à tout prix nous empêche radicalement de prendre le chemin de la robustesse en ces temps de fluctuations imprévisibles. Il ne parle pas de décroissance, d’effondrement mais bien de robustesse… Il s’agit de construire des systèmes qui sont plus robustes que le système actuel en train de s’effondrer.
Ces deux scientifiques, Olivier Hamant et Olivier Soubeyran citent les improvisateurs comme modèles à suivre pour répondre à ces problématiques. L’improvisation et le free jazz vont sauver l’humanité les ami·e·s !!! Avec Janick Tilly, directrice de la Smac de Brest de 2000 à 2023, enseignante à l’université de Brest, et formée à la Robustesse selon Hamant, nous travaillons aujourd’hui à proposer des ateliers « robustesse et musique », au regard des recherches de Hamant : en quoi un groupe d’improvisateurs peut-il apporter des réponses en matière de robustesse face aux fluctuations imprévisibles qui nous attendent : ne pas cultiver la compétition, la performance mais bien la diversité, la différence, la lenteur, la coopération, la joie, les erreurs… Je me suis reconnu dans ces concepts, pas seulement en terme de révolte, d’expérimentation, d’underground, mais aussi dans un esprit de coopération, dans l’idée de faire ensemble. Chacun son rôle au sens d’un écosystème que chacun nourrit et où chacun se nourrit à sa façon.
Après avoir découvert en concert le programme “Brain Songs” conçu pour Nautilis, j’ai consulté différent liens consacrés à votre travail avec Nicolas Farrugia qui est chercheur en neurosciences cognitives et intelligence artificielle. J’invite le lecteur à explorer le documentaire de 15’ de Sylvain Bouttet EEG, le Chant du cerveau où l’on vous voit improviser des capteurs EEG (électroencéphalogramme) sur la tête.

Christophe Rocher équipé de capteurs EEG. Capture d’écran du film de Sylvain Bouttet, EEG le chant du cerveau tel qu’il est encore en ligne sur la chaine KUB (Kultur Bretagne).
J’ai travaillé durant des années avec Nicolas Farrugia sur la question du lien entre les rêves et la musique, entre le cerveau et la musique notamment dans la perception du temps. Ça s’est déroulé en trois volets : de 2019 à 2024, “Brain Song 1” relevait de l’expérience scientifiques publique impliquant des musiciens ; de 2020 à 2022 “Brain Songs II” a consisté en un spectacle musical immersif impliquant la programmation des EEGs de Nicolas Farrugia, l’informatique musicale de Sylvain Thévenard, la création lumière interactive de Nicolas Bazoge et ma propre clarinette. Depuis 2002, “Brain Songs III” implique l’octette Nautilis est une sorte de réflexion orchestrale et poétique sur la circulation sensible qui s’exerce en concert entre les cerveaux des musiciens et ceux de leurs auditeurs, Claudia Solal y apportant son propre commentaire chanté d’après cinq textes écrits résultant d’une écriture automatique .

Finalement, cette relation aux maths, aux sciences m’a aidé à construire une relation sensible, quasi magique à l’improvisation, m’a appris à lâcher prise, à créer un rapport au temps fluctuant. Tout aussi paradoxal que ça puisse paraître, tout cela est connecté. Aujourd’hui, je réfléchis à un nouveau projet en grand ensemble qui va peut-être intégrer de l’intelligence artificielle. On en parle avec Nicolas Farrugia. Du post-George Lewis, si on veut. Dans l’idée d’une machine improvisant avec le groupe.
J’imagine que Nautilis ne vit pas que de ce projet en ces temps de vaches maigres dont les dispositifs un peu ambitieux sont les premières victimes.
En effet, étant donné l’effondrement de la diffusion, on accompagne aussi avec Nautilis des projets en plus petites formes, d’actions diverses sur le territoire. Claudia Solal, Christelle Séry et Céline Rivoal ont proposé de faire un trio en lien avec le vivant, le végétal, Shukayaku.

Shukayaku: Claudia Solal, Christelle Séry, Céline Rivoal.
J’ai moi-même un trio avec Joe Fonda et Harvey Sorgen, New Origin, qui après un premier disque enregistré en 2018 a été récompensé l’an passé pour l’album“The Poet’s Walk” [Choc dans Jazz Magazine n°788, décembre 2025]. Selon les années, nous produisons de cinq à six groupes. Nous avons notamment une création jeune public avec Christelle Séry, le dessinateur de BD Laurent Richard et moi-même, spectacle de science-fiction à partir de 8 ans qui évoque la question de la mort.

Mon duo avec Étienne Cabaret aborde un nouveau répertoire électro imaginé collectivement avec Nicolas Pointard qui joue batterie et synthés, moi-même aux clarinettes et à l’ordinateur, Étienne aux clarinettes mais aussi au chant, dans une relation avec la musique traditionnelle intégrant gwerz [la complainte bretonne], improvisation libre et écriture avec une réflexion sur les polyrythmes. Nous avons inauguré ce répertoire en Inde en décembre, le CD sort en janvier 2027 et nous allons créer un groupe avec trois musiciennes et un musicien indiens l’an prochain.

Nous avons enfin ce groupe Kapteyn Gaïa avec la poésie slamée de Mike Ladd associé à la voix de T.I.E., chanteuse-slameuse sénégalaise incroyable qui vit à Paris, que j’ai rencontrée dans The Bridge. Plus Nicolas Pointard, Etienne Callac [Frédéric B. Briet sur la photo ci-dessus] et moi-même. Une approche poétique de l’hypothèse Gaïa, selon laquelle la Terre peut être considérée comme un être vivant à part entière, un concept scientifique exposé dans les années 70 par Lynn Margulis (Biologiste) et James Lovelock (Chimiste) puis reprise plus récemment par le philosophe Bruno Latour. Les textes de Mike et T.I.E. replacent l’homme à l’intérieur du vivant et dénoncents l’anthropocentrisme présenté comme une sorte de cancer dont serait victime la planète.
À suivre et en ligne à partir du 15 octobre : troisième et dernier chapitre de cet entretien sur l’instrumentiste, l’improvisateur et quelques autres sujets.
* Tournée d’octobre du trio New Origin aux Etats-Unis (US) – Canada CA) : Le 9 à Detroit (Edge Festival, US) – Le 10 à Quebec (Conservatoire, CA) – Le 11 à Rimouski (festival Tour de Bras, CA) – Le 13 à Hamilton (Something Else Festival, CA) – Le 14 à Rochester (Bop Shop Records, US) – Le 15 à South Bend (Merryman’s Club, US) – Du 16 au 19 à Des Moines (écoles, clubs et Caspe Terrace Waukee, US) – Le 20 à Iowa (Université, US), le 23 à Edmonton (CA), le 25 à Montréal (Québec Musiques Parallèles, CA). À suivre en Europe en novembre et dans la 3ème partie de cette interview.
Stage “Musique et spoken Word” avec TIE et Mike Ladd : du 27 au 30 octobre à Chatelaudren (Petit Écho de la Mode).
Discographie :
Christophe Rocher / Olivier Benoît / Edward Perraud “Extenz’O”, 2007 (Marmouzic)
Nautilis “Nautilis”, 2012 (ensemble-nautilis.org)
Philippe Champion / Hamid Drake “Le Chant des pierres”, 2012-2013 (Mz Records)
Bonadventure Pencroff “De Fortune”, 2013 (Mz Records)
Third Coast Ensemble “Wrecks”, 2015 (RogueArt)
Nautilis “Regards de Breizh”, 2016 (Innacor)
Musiciens avec lesquels Christophe Rocher et Frédéric B. Briet et Alexandre Pierrepont ont performé lors du voyage de 2012.
New York : William Parker, Cooper-Moore, Michel Attias, Ken Fiiano, Joe Morris, Steve Dalachinsky, Butch Morris, Rob Brown, Daniel Levin, Taylor Ho Bynum, Kris Davis, Ingrid Laubrock, Tom Rainey, Matt Bauder, Ade Steve Colson, Tyshawn Sorey, Karl Berger, Daniel Carter, Mazz Swifft, John Hebert
Chicago : Jason Roebke, Mike Reed, Greg Ward, Jason Adasiewiecz, Tomeka Reid, Josh Abrams, Jeb Bishop, Dave Rempis, Jason Stein, Keefe Jackson, Rob Mazurek, Jeff Kowalkowski, Hamid Drake, Ernest Dawkins, Josh Abrams, Franck Rosaly, Jim Baker, Kahlil El Zabar, Jeff Parker, Isaiah Spencer, Michael Zerang, David Boykin, Corey Wilkes, Steve Berry
Au cours du même voyage, Christophe Rocher, Frédéric B. Briet et Alexandre Pierrepont ont également rencontré Richard Muhal Abrams, George Lewis et Henry Threadgill.