Claudia Solal Archives - Jazz Magazine

Deuxième chapitre d’une longue interview qui en comportera trois à l’occasion d’un regain d’activité* du clarinettiste Christophe Rocher, figure de la scène brestoise. Où il est question d’une collectif passé sous sa direction, l’ensemble Nautilis, d’échanges au-delà des mers (Amérique du nord, Brésil, Indes), d’anthropologie et de neuro-sciences. À lire également Christophe Rocher 1 / De Clichy-la Garenne à Penn Ar Jazz.

En 2011, vous montez Nautilis.

J’avais envie de créer un collectif avec des musiciens que j’avais repérés comme étant proches de ma vision et qui vivaient en Bretagne : Grégoire Hennebelle (violon), Ruth Matarasso (violoncelle), Philippe Champion (trompette),  Nicolas Peoc’h (saxophone alto), Céline Rivoal (accordéon), Christofer Bjurström (piano), Fredéric B. Briet (contrebasse), Nicolas Pointard (batterie), Vincent Raude (électronique). Un personnel qui a évolué avec les départs de Ruth Matarasso puis de Grégoire Hennebelle. Le but était de construire à la fois un outil de création musicale et une structure qui nous permettrait de travailler. J’étais devenu assez bon pour trouver des financements, pour organiser en lien avec les politiques culturelles ; je suis assez structuré et tenace dans le travail, avec une vision plutôt à long terme… résultat peut-être de ma formation d’ingénieur. Sans intention de me mettre en avant, mais plutôt de créer un écosystème avec mes ami·e·s. Une attitude foncièrement politique, avec une arrière-pensée écologique. Je voulais impliquer des hommes et des femmes qui vivent en Bretagne, même si cette notion de parité dans le jazz n’avait pas encore pris la place qu’elle prendrait bientôt.

Une belle aventure dont il a résulté un certain nombre de projets artistiques, plutôt jazz, animée par un désir de collectif, avec des décisions collégiales et des salarié·e·s accompagnant les projets qui se sont avérés nombreux. Un premier répertoire a été enregistré dès 2012, paru sur le titre d’album “Nautilis”, suivi par un photo-concert créé en 2014 autour de l’œuvre bretonne de Guy Le Querrec sous le titre “Regards de Breizh” et publié en 2016, avec la participation de deux invité·e·s : Jacky Molard et Hélène Labarrière. On retrouverait la contrebassiste plus tard avec une partie de Nautilis dans l’ensemble Cabaret-Rocher co-dirigé avec cet autre clarinettiste venu de la musique bretonne, Étienne Cabaret. En 2018 fut créé le programme Evergreen, suite orchestrale composée par Nicolas Pointard, qui témoignait d’une certaine plasticité du personnel (on y croisait Matthias Mahler, Robin Fincker et Antonin Rayon).

À l’ehpad du Ponant de Brest © Éric Legret

Et puis localement, en Bretagne, nous avons été très impliqués dans des actions de territoire, en allant jouer régulièrement dans des lieux où la musique n’entre que peu ou pas du tout, en générant de nouvelles énergies ou en collaborant avec les structures en place : l’Ensemble Sillages de Philippe Arii Blachette (dirigé aujourd’hui par Gonzalo Bustos), Penn Ar Jazz, le Quartz, le conservatoire, les structures sociales comme les ehpad, la prison, les écoles…

À quel moment se mettent en place vos échanges avec l’Amérique ?

Ma rencontre avec l’anthropologue Alexandre Pierrepont nous a aidés à comprendre et à nous inspirer des réalités sociales et politiques des musiques afro-américaines. Lorsque nous nous sommes connus à la fin des années 2000, j’étais encore très actif dans Penn Ar Jazz. Il m’a proposé une tournée aux États-Unis, comme il venait de le faire avec le violoncelliste Didier Petit, lui faisant visiter plusieurs villes, rencontrer des musiciens et réaliser un disque, un roadtrip ! Je n’étais pas sûr que ce programme de concerts uniques me corresponde et j’ai eu une bonne intuition. J’ai préféré partir avec Alexandre et mon ami contrebassiste Frédéric B. Briet pour un séjour de quinze jours du 16 mars au 1er avril 2012, entre New York et Chicago, selon un programme de rencontres, de réflexions sur des projets de collaboration, de repas partagés, de sessions, de répétitions et de concerts [détails ci-dessous].

The Arch 2015 : Alexandre Pierrepont, Christophe Rocher et Hamid Drake © X DR

Ce fut un vrai choc dont il résulta un programme d’échanges transatlantiques. Dès le mois d’octobre 2012, nous avons accueilli le saxophoniste Michael Attias, le contrebassiste John Hébert et les batteurs Michael Zerang et Hamid Drake pour des concerts en duo, trio ou quartette impliquant Philippe Champion, Nicolas Peoc’h, Alexandre Pierrepont ou moi-même. Durant l’hiver suivant, on retrouvait Zerang sur une nouvelle série de workshops avec les saxophonistes Matt Bauder et Greg Ward, la guitariste Mary Halvorson, la violoncelliste Tomeka Reid, le batteur Mike Reed, etc. D’où il résulta la naissance de The Arch en partenariat avec Penn Ar Jazz, l’Atlantique Jazz Festival de Brest, et la structure jumelle d’Alexandre Pierrepont baptisée The Bridge.

18 Juin 2013, devant Strobe Studio, Chicago. Enregistrement de l’album Bonadventure Pencroff (musiciens, guests sur l’album et ingénieur du son). À l’arrière-plan, de gauche à droite : Nicolas Pointard, Ann E. Ward, Rob Mazurek, Christophe Rocher, Jeb Bishop, Frédéric B.Briet, Coco Elysee, Ernest Khabeer Dawkinns, Mwata Bowden. Au premier plan : Nick Broste, Douglas R. Ewart, Alexandre Pierrepont.

Dès juin 2013, à Chicago, Nicolas Pointard, Frédéric B. Briet et moi-même participions à l’enregistrement de “Bonadventure Pencroff” avec le cornettiste Rob Mazurek, le tromboniste Jef Bishop et les textes d’Alexandre Pierrepont, programme qui tourna en Europe l’année suivante, et donna lieu en 2015 à la tournée d’un grand orchestre franco-américain, The Third Coast Ensemble sur des compositions de Mazurek. En tout, il en a résulté 120 concerts en Bretagne et aux États-Unis entre 2012 et 2015, impliquant des dizaines de musiciens américains. Outre les disques (voir ci-dessous et en notes), tous les concerts et ateliers bretons ont été enregistrés et archivés à Brest grâce au travail de six mois d’une documentaliste, et sont consultables sur place aux Archives de Brest. Je dispose d’une copie avec des droits de diffusion.

De ces échanges a découlé la vocation transfrontalière de Nautilis…

En effet, ce qui s’est passé aux États-Unis a été un déclencheur pour Nautilis. La réussite de ces échanges nous invitait à reproduire cette expérience ailleurs. Et donc d’explorer un territoire et créer des passerelles au sein de groupes associant des artistes de Nautilis et d’un autre pays, de travailler la porosité des langages. Ça a plus ou moins bien marché au Canada à l’occasion d’un nouveau programme d’échange avec la scène de Montréal inauguré en 2017. Et ça a très bien fonctionné au Brésil. Nous continuons aujourd’hui d’aller jouer dans ces pays où nous avons développé un réseau d’amis musiciens ou organisateurs.

20 Août 2023, Loge du Cineteatro à Fortaleza, Brésil. Tournée du groupe franco Brésilen Abajur. De gauche à droite: Juçara Marcal, Nicolas Pointard, Christophe Rocher, Frédéric B.Briet, Clara Bastos, Lello Bezerra, Mauricio Takara.

Depuis deux ans nous explorons certaines villes en Inde avec mes camarades Étienne Cabaret et Nicolas Pointard. La Grande Boutique de Langonnet s’est montrée intéressée pour accueillir une création avec les musicien·ne·s indien·ne·s. C’est devenu un volet important de l’activité de Nautilis que de travailler à l’international de façon durable, avec des territoires artistiques ayant une typologie de réciprocité.

Si Nautilis est né comme un collectif, vous y faites néanmoins figure de leader.

Autour de 2018, je réalise que mon rêve de collectif n’est pas facile à assurer : je suis la personne la plus impliquée dans l’aventure, une sorte de chef d’orchestre qui ne souhaite pas l’être ni l’assumer. Il en a résulté des incompréhensions, des tensions. Pas facile de trouver le temps pour animer les décisions collégiales ; parfois, il semble plus facile de décider et faire soi-même. J’avais échangé à l’époque avec Peter Orins du collectif Muzzix de Lille et avec certains membres du Surnatural Orchestra qui ont des fonctionnements très différents, et qui consacrent du temps et de l’énergie à ces questions de l’organisation et des prises de décisions collégiales. Steve Coleman m’avait dit que j’étais un utopiste, et conseillé de recentrer toute mon énergie sur ma musique en considérant Nautilis comme mon orchestre à plein temps. À la suite de conseils d’ami·e·s et de collègues – artistes directeur·trice·s de lieux, partenaires institutionnels avec qui j’entretenais des échanges soutenus –, j’ai décidé de changer de position.

Tout en laissant subsister des espaces de construction collective, comme les programmations de concerts, les actions culturelles, j’ai pris la direction artistique de Nautilis devenu mon projet, en m’entourant d’une équipe décisionnelle à trois : Paul Geffrelot puis Morgane Glé et aujourd’hui Alizée Charpentier à la production, Emmanuelle Cavarlé puis Erwan Massiot pour la diffusion, le tout conventionné par l’État. Depuis, huit musicien·ne·s constituent le cœur de l’équipe artistique : Claudia Solal (chant), Christian Pruvost (trompette), Stéphane Payen (saxophones), Céline Rivoal (accordéon), Christelle Séry (guitare électrique), Fredéric B. Briet (contrebasse) et Nicolas Pointard (batterie).

Une évolution qui s’est faite dans un contexte assez peu favorable…

Plusieurs études récentes sur le spectacle vivant en France (notamment celle de Spectacles Vivant en Bretagne) sont assez unanimes sur le chiffre d’environ 50% de baisse du nombre de spectacles diffusés depuis deux ans. Le Jazz et les musiques créatives sont d’autant plus impactés que les diffusions de spectacles restantes sont prioritairement celles qui font « du chiffre ». Les quelques lieux dédiés sont tellement peu nombreux qu’ils ne peuvent répondre à l’afflux de propositions artistiques et surtout ne jouent plus leur rôle de « club » dans la régularité et la complicité aux artistes, la co-construction des projets.

Régis Bunel (bars), Étienne Cabaret (cl), Stéphane Payen (as), Christophe Rocher (bcl). Capture d’écran d’une captation du concert du 24 décembre 2020 au Beaj Klub, par Sylvain Boutet (image) et Léo Aubry (son)

Avec Nautilis, nous avons malgré tout encore des conditions de survie possible pour l’époque du fait des soutiens institutionnels, de notre expérience et de nos réseaux en particulier à l’international. Localement, nous avions durant 7 ans un « club » à nous, le Beaj Klub, qui a périclité avec la fin du COVID (du fait des difficultés financières subies par le lieu qui nous accueillait). Nous organisions un concert par semaine à Brest, dans un petit lieu, le Beaj Kafé qui accueillait entre 20 et 40 personnes et ça, c’était un vrai travail collectif, nous organisions 30 concerts par an dont il reste quelques témoignages vidéo réalisés en période de confinement (donc sans public) sur le site du Kub. On avait un tableau en ligne où chaque membre de Nautilis signalait les programmes qu’il aimerait que l’on répète en public, mais aussi les musiciens qu’il aurait aimé que l’on accueille, les musiciens de passage que l’on pourrait recevoir.

Nous essayons aujourd’hui de mettre en place des partenariats avec d’autres ensembles en France et à l’étranger en nous interrogeant sur la circulation des musiciens, en initiant des co-productions (ce fut le cas pour les concerts organisés en Bretagne et à Paris avec Pegazz et l’Hélicon début 2026). C’est notre manière de répondre à notre échelle à la défaillance actuelle du système de diffusion de la musique et de la culture (et de l’écosystème en général), cela génère de nouveaux partenariats, parfois en dehors des réseaux habituels du jazz, la musique continuera quoiqu’il se passe, ailleurs, autrement, j’y crois, du local au local, en multipliant les petites bulles de création.

Rencontre Nautilis et Pégaz et l’Hélicon avec de gauche à droite Ariel Tessier (dm), Christelle Séry (elg), Étienne Cabaret (bcl), Christophe Rocher (cl), Paul Rogers (b) et Julien Soro (ts), le 13 mars 2026 à Paris au Pavillon de la Sirène. © Franck Bergerot

Lorsque j’ai commencé à fréquenter vos concerts il y a une grosse vingtaine d’années, et avant de découvrir la face sensible de votre personnalité musicale, je vous avais perçu comme “un matheux”.

J’adore la pensée mathématique. La musique était une des quatre sciences mathématiques fondamentales pour Pythagore ! J’adore les sciences en général : on modélise le monde pour s’en faire une meilleure idée, mieux le comprendre, et même le poétiser. À une époque j’ai été très séduit par l’idée que les modèles mathématiques pourraient permettre l’émergence de nouvelles formes musicales, de nouveaux systèmes. La musique du 20ème siècle est pétrie de cette idée, et plus récemment, dans le jazz, les gens comme Steve Coleman, Henri Threadgill, Steve Lehman, Malik Mezzadri et tant d’autres.

On me reproche souvent la dispersion des projets, des idées qui fusent dans tous les sens, des esthétiques qui se croisent, notamment lorsque je dois défendre Nautilis auprès des institutionnels pour justifier les financements. Ça fait partie de moi : à mon âge, je ne changerai plus ! J’ai besoin de cette profusion, de ces complexités, c’est à l’image du monde ; j’adore naviguer entre les sciences, les multiples esthétiques, les idées qui se confrontent. Par contre lorsque je joue, lorsque je compose, je suis sur le même rail, celui de la confrontation avec des énergies qui se parlent, il faut des gradients, des différences. J’adore me retrouver dans des situations où les autres acteurs ne rament pas dans le même sens que moi. Le biologiste Olivier Hamant appelle ça les désaccords fertiles.

Je crois savoir que vous travaillez à la mise à plat d’une réflexion sur ces concepts d’Olivier Hamant et leur application sur le domaine de l’improvisation musicale.

Mon intérêt pour les sciences sociales qui s’est développé au contact d’Alexandre Pierrepont rejoint désormais les travaux des scientifiques sur les notions de transition. Le Monde est confronté à un effondrement global de tous les écosystèmes sociaux, vivants, économiques. Les écosystèmes de la musique ne sont absolument pas épargnés. Et comme je veux à tout prix garder mon sourire intérieur, que faire de cet effondrement ? Le danger de perdre toute forme de désir et toute forme de créativité est bien là, alors qu’il faut bien résister, exister, jouer. Parmi ceux qui ont pu m’inspirer, il y a l’urbaniste Olivier Soubeyran qui était intervenu dans les journées AJC à la Dynamo il y a deux ans pour une conférence sur le lien entre improvisation et urbanisme. Il a étudié les rapports du Giec sous l’angle de la programmation urbanistique, et pratique l’improvisation musicale lui-même en amateur. Il a dénoncé un certain nombre de biais dans la pensée urbanistique notamment dans sa mise en œuvre par les politiciens. Olivier Hamant, que je citais auparavant, travaille sur les notions de robustesse à partir de l’observation du vivant. Il a étudié le développement mécanique de certaines espèces végétales sous l’angle de la survivance. Les sociétés humaines font partie du vivant et répondent aux mêmes règles, en dehors du fait que la performance à tout prix nous empêche radicalement de prendre le chemin de la robustesse en ces temps de fluctuations imprévisibles. Il ne parle pas de décroissance, d’effondrement mais bien de robustesse… Il s’agit de construire des systèmes qui sont plus robustes que le système actuel en train de s’effondrer.

Ces deux scientifiques, Olivier Hamant et Olivier Soubeyran citent les improvisateurs comme modèles à suivre pour répondre à ces problématiques. L’improvisation et le free jazz vont sauver l’humanité les ami·e·s !!! Avec Janick Tilly, directrice de la Smac de Brest de 2000 à 2023, enseignante à l’université de Brest, et formée à la Robustesse selon Hamant, nous travaillons aujourd’hui à proposer des ateliers « robustesse et musique », au regard des recherches de Hamant : en quoi un groupe d’improvisateurs peut-il apporter des réponses en matière de robustesse face aux fluctuations imprévisibles qui nous attendent :  ne pas cultiver la compétition, la performance mais bien la diversité, la différence, la lenteur, la coopération, la joie, les erreurs… Je me suis reconnu dans ces concepts, pas seulement en terme de révolte, d’expérimentation, d’underground, mais aussi dans un esprit de coopération, dans l’idée de faire ensemble. Chacun son rôle au sens d’un écosystème que chacun nourrit et où chacun se nourrit à sa façon.

Après avoir découvert en concert le programme “Brain Songs” conçu pour Nautilis, j’ai consulté différent liens consacrés à votre travail avec Nicolas Farrugia qui est chercheur en neurosciences cognitives et intelligence artificielle. J’invite le lecteur à explorer le documentaire de 15’ de Sylvain Bouttet EEG, le Chant du cerveau où l’on vous voit improviser des capteurs EEG (électroencéphalogramme) sur la tête.

Christophe Rocher équipé de capteurs EEG. Capture d’écran du film de Sylvain Bouttet, EEG le chant du cerveau tel qu’il est encore en ligne sur la chaine KUB (Kultur Bretagne).

J’ai travaillé durant des années avec Nicolas Farrugia sur la question du lien entre les rêves et la musique, entre le cerveau et la musique notamment dans la perception du temps. Ça s’est déroulé en trois volets : de 2019 à 2024, “Brain Song 1” relevait de l’expérience scientifiques publique impliquant des musiciens ; de 2020 à 2022 “Brain Songs II” a consisté en un spectacle musical immersif impliquant la programmation des EEGs de Nicolas Farrugia, l’informatique musicale de Sylvain Thévenard, la création lumière interactive de Nicolas Bazoge et ma propre clarinette. Depuis 2002, “Brain Songs III” implique l’octette Nautilis est une sorte de réflexion orchestrale et poétique sur la circulation sensible qui s’exerce en concert entre les cerveaux des musiciens et ceux de leurs auditeurs, Claudia Solal y apportant son propre commentaire chanté d’après cinq textes écrits résultant d’une écriture automatique .

Finalement, cette relation aux maths, aux sciences m’a aidé à construire une relation sensible, quasi magique à l’improvisation, m’a appris à lâcher prise, à créer un rapport au temps fluctuant. Tout aussi paradoxal que ça puisse paraître, tout cela est connecté. Aujourd’hui, je réfléchis à un nouveau projet en grand ensemble qui va peut-être intégrer de l’intelligence artificielle. On en parle avec Nicolas Farrugia. Du post-George Lewis, si on veut. Dans l’idée d’une machine improvisant avec le groupe.

J’imagine que Nautilis ne vit pas que de ce projet en ces temps de vaches maigres dont les dispositifs un peu ambitieux sont les premières victimes.

En effet, étant donné l’effondrement de la diffusion, on accompagne aussi avec Nautilis des projets en plus petites formes, d’actions diverses sur le territoire. Claudia Solal, Christelle Séry et Céline Rivoal ont proposé de faire un trio en lien avec le vivant, le végétal, Shukayaku.

Shukayaku: Claudia Solal, Christelle Séry, Céline Rivoal.

J’ai moi-même un trio avec Joe Fonda et Harvey Sorgen, New Origin, qui après un premier disque enregistré en 2018 a été récompensé l’an passé pour l’album“The Poet’s Walk” [Choc dans Jazz Magazine n°788, décembre 2025]. Selon les années, nous produisons de cinq à six groupes. Nous avons notamment une création jeune public avec Christelle Séry, le dessinateur de BD Laurent Richard et moi-même, spectacle de science-fiction à partir de 8 ans qui évoque la question de la mort.

Mon duo avec Étienne Cabaret aborde un nouveau répertoire électro imaginé collectivement avec Nicolas Pointard qui joue batterie et synthés, moi-même aux clarinettes et à l’ordinateur, Étienne aux clarinettes mais aussi au chant, dans une relation avec la musique traditionnelle intégrant gwerz [la complainte bretonne], improvisation libre et écriture avec une réflexion sur les polyrythmes. Nous avons inauguré ce répertoire en Inde en décembre, le CD sort en janvier 2027 et nous allons créer un groupe avec trois musiciennes et un musicien indiens l’an prochain.

Nous avons enfin ce groupe Kapteyn Gaïa avec la poésie slamée de Mike Ladd associé à la voix de T.I.E., chanteuse-slameuse sénégalaise incroyable qui vit à Paris, que j’ai rencontrée dans The Bridge. Plus Nicolas Pointard, Etienne Callac [Frédéric B. Briet sur la photo ci-dessus] et moi-même. Une approche poétique de l’hypothèse Gaïa, selon laquelle la Terre peut être considérée comme un être vivant à part entière, un concept scientifique exposé dans les années 70 par Lynn Margulis (Biologiste) et James Lovelock (Chimiste) puis reprise plus récemment par le philosophe Bruno Latour. Les textes de Mike et T.I.E. replacent l’homme à l’intérieur du vivant et dénoncents l’anthropocentrisme présenté comme une sorte de cancer dont serait victime la planète.

À suivre et en ligne à partir du 15 octobre : troisième et dernier chapitre de cet entretien sur l’instrumentiste, l’improvisateur et quelques autres sujets.

* Tournée d’octobre du trio New Origin aux Etats-Unis (US) – Canada CA) : Le 9 à Detroit  (Edge Festival, US) – Le 10 à Quebec (Conservatoire, CA) – Le 11 à Rimouski (festival Tour de Bras, CA) – Le 13 à Hamilton (Something Else Festival, CA) – Le 14 à Rochester (Bop Shop Records, US) – Le 15 à South Bend (Merryman’s Club, US) – Du 16 au 19 à Des Moines (écoles, clubs et Caspe Terrace Waukee, US) – Le 20 à Iowa (Université, US), le 23 à Edmonton (CA), le 25 à Montréal (Québec Musiques Parallèles, CA). À suivre en Europe en novembre et dans la 3ème partie de cette interview.

Stage “Musique et spoken Word” avec TIE et Mike Ladd : du 27 au 30 octobre à Chatelaudren (Petit Écho de la Mode).

Discographie :

Christophe Rocher / Olivier Benoît / Edward Perraud “Extenz’O”, 2007 (Marmouzic)

Nautilis “Nautilis”, 2012 (ensemble-nautilis.org)

Philippe Champion / Hamid Drake “Le Chant des pierres”, 2012-2013  (Mz Records)

Bonadventure Pencroff “De Fortune”, 2013 (Mz Records)

Third Coast Ensemble “Wrecks”, 2015 (RogueArt)

Nautilis “Regards de Breizh”, 2016 (Innacor)

Musiciens avec lesquels Christophe Rocher et Frédéric B. Briet et Alexandre Pierrepont ont performé lors du voyage de 2012.

New York : William Parker, Cooper-Moore, Michel Attias, Ken Fiiano, Joe Morris, Steve Dalachinsky, Butch Morris, Rob Brown, Daniel Levin, Taylor Ho Bynum, Kris Davis, Ingrid Laubrock, Tom Rainey, Matt Bauder, Ade Steve Colson, Tyshawn Sorey, Karl Berger, Daniel Carter, Mazz Swifft, John Hebert

Chicago : Jason Roebke, Mike Reed, Greg Ward, Jason Adasiewiecz, Tomeka Reid, Josh Abrams, Jeb Bishop, Dave Rempis, Jason Stein, Keefe Jackson, Rob Mazurek, Jeff Kowalkowski, Hamid Drake, Ernest Dawkins, Josh Abrams, Franck Rosaly, Jim Baker, Kahlil El Zabar, Jeff Parker, Isaiah Spencer, Michael Zerang, David Boykin, Corey Wilkes, Steve Berry

Au cours du même voyage, Christophe Rocher, Frédéric B. Briet et Alexandre Pierrepont ont également rencontré Richard Muhal Abrams, George Lewis et Henry Threadgill.

…à propos du programme “Brain Songs” inspiré de recherches en neurosciences cognitives, créé en 2022 par Christophe Rocher et l’ensemble Nautilis et qui avait fait l’objet d’un compte rendu au Émouvantes de Marseille.

L’ayant rédigé dans un train remontant de Marseille, avec la ferme intention d’y avoir posé le point final et de l’avoir posté sur le site de jazzmagazine.com avant l’arrivée en gare à Paris, tout en m’accordant une sieste pour compléter une nuit trop courte, j’ai gardé l’impression d’avoir quelque peu bâclé mon compte rendu de la dernière soirée du festival Les Émouvantes (le 23 septembre), notamment concernant le concert de l’Ensemble Nautilis qui m’avait procuré un vif plaisir resté inexpliqué, tout en m’ayant un peu dépassé par la “nervosité” de l’événement et par l’apparente complexité du rizhome conceptuel attaché à son programme “Brain Songs”. Ça n’est pas la première fois que je rencontre cette impression de bâcler un compte rendu, mais Nautilis, orchestre à géométrie variable né à Brest et animé avec une paisible ténacité par le clarinettiste Christophe Rocher, loin de jouir d’une couverture médiatique exemplaire, méritait mieux.

Saurai-je faire mieux, profitant de ce nouveau train qui m’entraine vers Genève pour le festival transfrontalier JazzContreBand (ce soir, parmi une affiche qui, tout au long du mois d’octobre, n’offre certains soirs que l’embarras du choix : Noé Huchard au One More Time à Genève même ; demain samedi 14 : Dan Tepfer à la Comédie de Ferney ; dimanche 15 : Tremplin JazzContreband à la Ferme Asile de Sion) ? Saurai-je donc faire mieux qu’il y a un mois, le cerveau quelque peu tétanisé par les informations en provenance d’Israël et Palestine, alors que résonne encore les propos ce matin sur France Culture du réalisateur israélien Nadav Lapid (Prix du jury à Cannes  en 2021 pour Le Genou d’Ahed) et de l’anthropologue et romancière palestinienne-canadienne (autrice de Je suis Ariel Sharon publié en 2018) cheminant douloureusement entre sidération et colère dans leur quête désespérée d’une sagesse aujourd’hui désertée.

Une demie heure plus tôt sur cette même chaîne, le neurologue Lionel Nacache invoquait les neurosciences cognitives sur le même sujet dans une rubrique qui, si elle ne m’a pas paru le propos le plus éclairant de cette matinale sur le drame en cours en Moyen-Orient, m’a ramené, très loin de cette actualité, au point de départ du projet de Christophe Rocher, “Brain Songs”. Et donc plutôt que revenir par moi-même sur le concert de Nautilis à Marseille, je renverrai le lecteur vers deux documentaires diffusés sur le média en ligne Kub – Kultur / Bretagne et une conférence, documents cinématographiques qui ne sont pas sans entrer en résonnance avec le dossier “Electro” à la une de Jazz Magazine ce mois-ci, et que l’on ne recommandera ni aux amateurs exclusifs de bebop ni aux adeptes d’une vision bien calibrée des relation entre musique et technologie à laquelle on réduit trop souvent le qualificatif d’electro.

Qu’est-ce qu’improviser ?

C’est la question que se sont posée à partir de 2018 Christophe Rocher et le chercheur en neurosciences cognitives et en intelligence artificielle (vibraphoniste à ses heures perdues) Nicolas Farrugia, tous deux au cœur du documentaire de 15’ Qu’est-ce qu’improviser ? du réalisateur Sylvain Bouttet. On y voit Christophe Rocher, un bandeau autour du crâne, équipé d’électrodes, se prêter à des séances d’encéphalogramme (EEG dans le jargon professionnel) ayant pour but d’enregistrer et d’analyser l’activité cérébrale du musicien lorsqu’il improvise. Et ce dans deux contextes, l’un en studio et en duo avec l’accordéoniste Céline Rivoal, l’autre en trio avec le contrebassiste Fred B. Briet et le batteur Nicolas Pointard. On note que seul Christophe Rocher est équipé, la technologie utilisée ne permettant pas pour l’heure de tirer parti d’un encéphalogramme collectif, le résultat obtenu servant à comparer les traces enregistrées de l’activité cérébrale d’un seul sujet et la réalité sonore de ce qu’il a joué.

Lors des échanges, on comprend que Christophe Rocher poursuit une sorte d’utopie à travers la mise en évidence de corrélations possibles entre l’espace mental de l’improvisateur et celui du rêveur ; où s’ouvrirait une porte entre ces deux domaines permettant à l’improvisateur de passer de l’un à l’autre, de les investir simultanément voire de n’en faire qu’un seul. L’expression choisie par lui-même et les improvisateurs auxquels Rocher fait appel est ici non idiomatique, dans une quête du lâcher prise et une défiance de l’approche analytique qu’il compare à la conduite automobile (à un moment du film il répond d’ailleurs à une interview tout en conduisant en ville). Métaphore qui jette le trouble et m’inspire l’usage du mot “utopie” : le fonctionnement d’une voiture et la conduite sur route répondent à des codes précis par des réflexes. Et les réflexes sont là, qu’ils soient ceux du bopper improvisant sur grille ou ceux de l’improvisateur non idiomatique.

Quand le cerveau improvise

Quand le cerveau improvise est le titre d’une conférence filmée le 14 avril 2021 à l’Atelier de la Comédie de Reims. Donnée par Nicolas Farrugia, elle donne lieu à une question sur le hasard, à laquelle Christophe Rocher répond sans vraiment la résoudre. Il écarte l’éventualité du hasard, dès lors qu’il y a interaction, mais reconnaît le sentiment de “n’importe quoi” qui peut résulter d’une non préparation du public à ce genre de musique ou d’une faiblesse de l’improvisateur cédant à la facilité du réflexe pour compenser, cette dernière occurrence ne relevant donc pas du hasard. Mais il évoque aussi cette sensation partagée avec d’autres artistes, comme les écrivains, qui leur fait dire : « ce n’est pas moi qui ait improvisé / écrit ça. »  moments d’entière satisfaction qui nous ramène au concept romantique d’inspiration. « Cette forme de lâcher prise, précise Rocher, ne relève pas du hasard. Et même le “n’importe quoi” peut aussi relever d’une décision, par exemple sous la forme d’une provocation, qui n’est donc pas “n’importe quoi”. Je crois que c’est Joëlle Léandre qui dit : “On peut faire n’importe quoi, mais pas n’importe comment.” »

Plus tard (voir à 1:17:04 du film), en conclusion de la même conférence, Christophe Rocher est invité à improviser en duo avec l’ingénieur du son Sylvain Thévenard (ces dernières années passé de la pure sonorisation à la création sonore électronique) à partir des relevés de Nicolas Farrugia, selon un processus qui ne donne hélas lieu qu’à un commentaire succint.

Oublier le reste du monde

C’est ce qu’ont fait trois jours durant les musiciens de Nautilis en s’installant sous les caméras de Sylvain Bouttet à la Fiselerie de Rostrenen. D’où ce titre Oublier le reste du Monde pour cet autre documentaire diffusé sur Kub – Culture / Bretagne. Trois jours d’isolement pourtant livrés à notre regard et notre écoute, à commencer par l’arrivée à l’ancien garage Duro, hangar qui accueillit fest noz et match de box, en cours de réhabilitation par l’association La Fiselerie, organisatrice chaque fin août du festival Fisel, du nom de la danse du pays Fisel, territoire qui englobe un quinzaine de commune à l’ouest et au nord de Rostrenen. Témoignage de ce que peuvent être les conditions et les méthodes de travail d’un tel orchestre, Nautilis étant ainsi constitué, du cuivre à la percussion : Sylvain Bardiau, remplacé depuis par Christian Pruvost (trompette), Christophe Rocher (clarinettes soprano et basse), Stéphane Payen (sax alto droit), Christelle Séry (guitare électrique), Céline Rivola (accordéon chromatique clavier boutons), Frédéric B. Briet (contrebasse), Nicolas Pointard (batterie)… et j’allais oublier Claudia Solal (voix) qui est au cœur du projet orchestral “Brain Songs” dont ces trois journées sont les prémisses. Découvrant, alors qu’il étudiait avec Nicolas Farrugia sur les façons dont les différentes zones du cerveau se trouvaient impliquées dans les processus d’improvisation, Rocher avait eu l’occasion d’échanger avec Claudia Solal alors en plein projet d’écriture autour du cerveau. C’est tout naturellement qu’elle fut invitée à produire du texte et donner de la voix dans le projet en cours.

Première journée commençant dans le fracas d’un rideau métallique qui s’ouvre, organisation de l’espace parmi ce qui reste de l’ancien garage, automobiles en état ou vieilles carrosseries, caravanes que l’on redispose à la façon d’un campement… Sur l’espace de jeu que l’on recouvert de tapis, on s’installe en cercle, chacun côte-à-côte ou faisant face à l’autre, bien emmitouflé, écharpes et tricots, la voix de Claudia Solal nimbée d’un discret nuage de buée. On remarque l’absence de Céline Rivoal. Ce soir, on improvise, pour paraphraser Pirandello : improvisation non mesurée, non idiomatique, volontiers bruitiste, Claudia Solal improvisant textes, sons purs timbres, hauteurs, débits… on apprend à s’écouter dans ce nouvel espace, avec cette voix nouvelle.

Deuxième journée : l’accordéon de Céline Rivoal a fait son apparition, ainsi que des partitions. Textes articulés, couleurs sonores, rythmes et cellules mélodiques s’articulant les unes aux autres évoquant déjà ces lacis polyphoniques, parfois se nouant en tutti, qui, à Marseille, les yeux fermés, me laissaient imaginer un orchestre beaucoup plus fourni qu’un simple septette plus voix.

Troisième journée, les partitions ont à nouveau disparu, remplacées par un tirage au sort de petites fiches mélangées dans une passoire métallique : trio Sylvain / Christelle / Stéphane, trio Claudia / Céline / Christophe, duo Frédéric / Nicolas. Dernière séquence, pupitres à nouveau en vue, autour d’un poignant lamento où viendra s’incruster le générique : un film de Sylvain Bouttet avec la complicité de Serge Steyer, réalisateur lui-même directeur général de Kub. Et constamment, au cours de ces trois journées, la maïeutique douce, discrète et tranquille qui caractérise le travail de Christophe Rocher.

A l’Improviste : le concert

Brain Songs fut créé au printemps 2022 au Théâtre Jean Bart et à L’Estran de Guidel. La page de Kub où figurent les trois journées de travail décrites ci-dessus renvoie sur le site de France Musique à la page du 20 octobre 2022 de l’émission L’improviste d’Anne Montaron où fut diffusé le concert “Brain Songs” du 10 octobre précédent au Carreau du Temple à Paris. J’y retrouve ce que n’ayant su décrire je vous laisse découvrir et m’attarde juste sur les portions d’interview qui ponctuent le concert, notamment celle de Christophe Rocher qui, commentant le nom du groupe, se positionne par rapport à l’expression “non idiomatique” dont j’ai qualifié certaines séquences entendues dans les films mentionnés ci-dessus. Car, avec tout le respect qu’il lui accorde, Rocher ne se réclame pas de cette démarche, sa musique n’étant pas hermétique aux langages musicaux du passé et de l’ailleurs. Également interrogée, Claudia Solal raconte comment sa démarche d’écriture s’est rapprochée de celle des surréalistes, en puisant, en copiant en collant dans un vaste répertoire de textes scientifiques et poétiques, textes et musiques bénéficiant d’une lisibilité plus grande que celle offerte par la sonorisation aux Émouvantes en septembre dernier. Les fans d’André Hodeir ne manqueront pas le final de cette “cantate” qui n’est pas sans évoquer celui de la fameuse “jazz cantata” Anna Livia Purabelle Franck Bergerot