Jazz live
Publié le 24 Sep 2018

Anglet Jazz Festival: Sylvain Luc chef de banda avisé

Anglet Jazz Festival comme un laboratoire en bordure d'un Océan agité. Ou comment Sylvain Luc ayant invité sur sa terre des complices de musiques multiples finit par sortir, batailleur, tête haute de la houle et des bahines après avoir lutté contre les éléments. Tandis que Gregory Priva,,natif lui de la Caraibe a posé sa musique en douceur et profondeur.

Ils sont deux puis trois puis quatre sur scène à s’affairer, accroupis ou bientôt à genoux autour d’un petit ampli guitare Fender. S’occupant à chercher, brancher, débrancher, rebrancher jacks et pédale d’effet dans une drôle de sarabande de mains en mouvements tel un film muet puisqu’aucun son ne daigne sortir. Sylvain Luc interloqué laisse alors sa belle guitare jazz électrique pour prendre une acoustique avec ces mots moqueurs « Bon j’ai compris. On va jouer entièrement nature…musique bio en quelque sorte ! »

Sylvain Luc (g, elg)+ invités  Marylise Florid (g), Stéphane Belmondo (bgl), Minino Garay (perc, voc), Sly Johnson (voc, elec), Gérard Luc (accord)

Grégory Privat (p, key), Reggie Washington (b, elf), Tilo Bertholot (dm)

Anglet Jazz Festival, Salle Quintaou, Anglet (64300)

 

Quintaou: Episode 1

Carte blanche à Sylvain Luc, l’enfant du pays  de la part de l’Anglet Jazz Festival pour la soirée d’ouverture « L’idée était dans l’air depuis un moment explique Marc Tambourindeguy, directeur artistique du festival «  Cette année nous avons eu l’ouverture, les bonnes dates » Et le guitariste bayonnais a voulu profiter de l’occasion de « jouer cette partie à domicile avec des musiciens amis et de parier sur des découvertes, comme avec Sly Johnson »

 

Sylvain Luc et son frère Gérard, accordéoniste

Tout avait bien commencé. Un premier duo avec la concertiste classique Marylise Florid. « Elle interprète des oeuvres pour guitare. Mon rôle est d’improviser sur ces bases. Mais attention, ces impros ne peuvent pas faire jaillir notes ou phrases dans tous les sens. Je dois respecter le fond, l’esprit » Une « Sarabande » de Bach, un thème du compositeur salvadorien Agustin Barrios, des pièces classiques. La complicité agit. Les phrasés différents n’excluent pas une certaine osmose. On identifie pourtant toujours les sonorités des deux guitares, des deux instrumentistes. Il faut pouvoir observer le regard de la guitariste vers son alter ego -son mari dans la vraie vie- la façon physique de capter l’attention du soliste jusqu’au fond de l’oeil. Sylvain Luc très attentif,  démontre dans un domaine musical qui ne lui est pas si familier, une capacité à entrer dans le jeu à respecter la règle. Au doigté très fin, à une certaine douceur dans l’exposition il adapte une façon de se glisser naturellement dans les intervalles, les accords. A recréer des espaces. Le tout sans devoir marquer ces petits territoires tranquilles de rupture ou d’à coups, lesquels s’afficheraient ici comme autant de fautes de goût. On attend l’album du duo qui devrait paraître en début d’année pour vérifier que l’enregistrement confirme cette très duelle, intime harmonie artistique.

 

Sylvain Luc, Marylise Florid, les yeux dans les yeux

Anglet, cité coincée entre Bayonne et Biarritz, rivales en notoriété de toujours,  est une drôle de ville. Cité sans véritable centre, campagne sablonneuse bombardée de maisons individuelles depuis plus d’un demi siècle au point de devenir la troisième ville la plus peuplée du département. Ville bordée d’une longue ligne de sables dunaires étirée sur plusieurs kilomètres avant que la Côte Basque ne fasse se hérisser ses rochers face à l’Océan, sa houle, ses rouleaux cultes pour surfeurs au fond du Golfe de Gascogne. En ce premier rendez vous de festival, une fois les vagues de notes de guitare douce passées, un vent contraire a soudain soufflé sur la soirée consacrée à Sylvain Luc. Minino Garay a rejoint le guitariste pour deux ou trois thèmes, l’un plutôt fourni en rythme impairs comme le veut la tradition des musiques basques évoquant la danse. Les tambours, clochettes et cymbales du percussionniste argentin au nom même paradoxalement  très ancré dans cette terre d’Euskadi ont aisément entonné ces chants abordés, assumés en toute complicité. En écoute mutuelle avec le guitariste Des notes, des phrases, des schémas partagés dans l’instant « On se connaît depuis 20 ans mais on n’avait jamais joué ensemble » confirment l’un et l’autre au final. Vient le tour de Stéphane Belmondo de se joindre à la bande. Sonorité de bugle très ronde, peu réverbéré. Sylvain Luc et lui se connaissent par coeur. Revenu au duo ils abordent des thèmes d’un album enregistré voici plus de dix ans « On va d’ailleurs en enregistrer un autre bientôt, car ce premier est maintenant introuvable… » confiera plus tard Sylvain Luc.

 

Minino Garay, pairs et impairs

Et là, précisément  -le son de- la guitare de Sylvain Luc s’enraye. IL reprend l’acoustique. On s’affaire déjà sur l’ampli. Lorsque le tour de Sly Johnson survient, plus de son. Mais une image: celle du  jeune chanteur perturbé « Je n’entends rien de la guitare… » Le public non plus d’ailleurs. Sylvain Luc un peu agacé tout de même essaie à nouveau son instrument électrique. En vain. On en arrive ainsi à l’épisode déjà compté des 4 mousquetaires ferraillant sur l’ampli sans plus de succès. Le temps d une chanson murmurée (jouée deux fois d’ailleurs à la demande du guitariste prenant l’incident en mode gag)  Pour entendre la guitare acoustique le jeune chanteur-rappeur-slameur -beat-boxer à la stature imposante prend son collègue guitariste par l’épaule histoire d’être au plus près de la caisse, donc de la source son de l’instrument.  Tout le monde joue le jeu, musicien, chanteur, public, sonorisateur…Instant in fine assez drôle, mais un peu frustrant aussi. Surtout lorsqu’on a eu l’occasion en fin d’après midi d’entendre un bout de répétition de ce duo très neuf. Mais qui donne envie d’y revenir…Le final, rassemblant sur scène tous les invités avec en guest spécial, Gérard Luc, le frère ainé accordéoniste resté au pays, ramène le sourire général. Sylvain Luc, le bayonnais a mené (toute) la danse en chef de…banda avisé.

 

Quintaou Episode 2

 

Gregory Privat, Reggie Washington, Tilo Berthelot

Family Tree pour débuter le concert. Titre éponyme de l’album (Gregory Privat, Family Tree, ACT Music) comme s’’il fallait, dans l’exposé de ses musiques intérieures poser d’abord les bases sur le clavier, les laisser filer dans le flux de la rythmique « Nous allons vous jouer des titres de mon dernier disque. mais aussi quelques nouveautés » Tout y est résumé, tout l’art du pianiste martiniquais s’y trouve marqué. Une aisance certaine, une certaine élégance dans le toucher, des idées pour nourrir ce phrasé original. Ce que le bassiste suédois Lars Danielson a retenu pour l’inclure dans son quintet. Gregory Privat, il faut l’entendre en trio c’est intéressant, instructif quand à la manière, l’instinct créatif. Dans ce triangle de musiques Europe-Caraîbe-Amérique (avec ce soir, pour la première fois la présence du bassiste new-yorkais Reggie Washington) Grégory Privat puise une expression en eaux fortes. Jazz de sources plurielles tel Riddim, séquence sourcée aux fondements des rythmes et airs du gwo-ka, tambour antillais traditiionnel.. Jazz joué au naturel, à l’envie, dans l’échange direct avec la pulsation de Tilo Bertholot, jeune batteur martiniquais (natif de Rivière Pilote) étonnant d’expressivité directe  (Sizé) Pas de problème, visiblement, d’intégration pour les basses (acoustiques comme électrique) de Reggie Washington. Question de métier, de maîtrise de l’instrument comme du langage de l’improvisation « Nous nous étions croisés quelquefois, notamment auprès de Jacques Schwartz-Bart. Mais l’avoir à mes côtés dans le trio, c’était une première ce soir. Et une sacrée expérience vu son parcours… » Dans les deux nouveaux morceaux encore dénués de titre mais qui figureront sans doute dans le nouvel album du trio (enregistrement prévu en février 2019) Grégory Privat, sur les accords de piano ou les notes de synthé exposés en introduction place sa voix, plutôt dans le registre des algues « Je sens cet apport comme une ligne musicale apportée en supplément, sans besoin de paroles, juste la  couleur du vocal » Et puis, c’est patent pour ne pas dire épatant, dans son architecture musicale personnelle, le pianiste s’y entend à faire naître la mélodie tel le fil rouge d’une construction que l’on retient sans trop d’effort (Filao, le Bonheur) La quantité de notes jouées devient une notion qui s’efface presque, tel un effet zoom arrière, au profit du relief. Celui de la qualité dans le jeu, dans l’expression de la musique produite.

 

Gregory Privat

Indiscrétion: Grégory Privat et Tilo Berthelot devraient rejoindre très prochainement Sylvain Luc pour un travail en commun à partir d’une musique du guitariste créée dans une veine très électronique…Anglet Jazz Festival peut aussi figurer un laboratoire…

Robert Latxague