Annie & The Caldwells / Collier Plays Coltrane au Châtelet - Jazz Magazine
Jazz live
Publié le 12 Fév 2026

Annie & The Caldwells / Collier Plays Coltrane au Châtelet

6 février

En quatre éditions, le festival « Le Châtelet fait son jazz » a réussi à s’imposer au cœur de la saison culturelle parisienne, grâce à une programmation qui réussit l’exploit de combiner ambition qualitative et volonté de rassembler au-delà des « usual suspects » du jazz, et c’est donc devant un théâtre pas loin d’être complet que s’est tenue cette première soirée placée sous le signe de la spiritualité.

Pour commencer, le rideau s’ouvre sur l’orchestre familial d’Annie & The Caldwells, avec Willie Joe Caldwell, le père, à la guitare, Willie Caldwell Jr, le fils, à la basse, et Abel Aquirius Caldwell, l’autre fils, à la batterie, vite rejoint par deux des sœurs, Deborah et Anjessica. C’est la première d’entre elles qui prend le chant principal sur « Wrong », la chanson qu’elle a écrite et qui ouvrait l’album Can’t Lose My (Soul) paru l’an passé avant que la matriarche Annie Brown Caldwell ne rejoigne l’ensemble. Découverte il y a quelques années suite à la résurrection de l’album qu’elle avait gravé adolescente dans les années 1970 avec ses frères sous le nom des Staples Jr. Singers, la chanteuse en a profité, après un nouveau disque et plusieurs tournées avec le groupe, pour relancer son propre ensemble, responsable dans les années 2010 de deux albums passés inaperçus sur le label Ecko. Si le message, exclusivement religieux, reste le même, l’orientation musicale est différente, peut-être sous l’influence de la présence d’une nouvelle génération : au gospel racinien tout en sobriété qui caractérisait les Staples Jr succède un son nourri d’influences soul et funk qui frôle parfois le disco et n’hésite pas à citer le Gap Band ou Bootsy Collins. Moins en avant que sur le disque, Annie Brown Caldwell partage largement le chant avec ses filles, qui se chargent d’assurer l’animation sur scène, sollicitant généreusement un public qui ne demande qu’à participer (même si le soul clap ne lui semble pas familier !). L’ensemble est d’une redoutable efficacité, quitte à sacrifier un peu la nuance. Impossible néanmoins de s’ennuyer en présence de la famille Campbell !

Changement de registre après l’entracte quand le rideau se réouvre cette fois-ci sur le quartet du saxophoniste Isaiah Collier avec Davis Whitfield au piano, Conway Campbell à la contrebasse et Tim Regis à la batterie et ses deux invités au saxophone, Tomoki Sanders, fils de Pharoah, et la jeune Ornella Noulet, responsable d’un album personnel il y a quelques mois et leadeuse du groupe Ola Tunji. En guise d’hommage à Coltrane, Collier ne choisit pas la facilité – ni pour lui et ses musiciens, ni pour le public – puisque c’est tout simplement l’intégrale de A Love Supreme qu’il choisit de jouer d’une traite et sans pause, dans un arrangement qui le voit partager la voix instrumentale principale avec les deux autres saxophonistes. S’il prolonge par moment les intuitions et les intentions de Coltrane au-delà de la partition originale, il ne s’éloigne jamais de son inspiration initiale et confirme, après ses différents passages de 2025 avec des projets différents, qu’il est une des voix majeures du jazz qui s’invente aujourd’hui. Si le trio qui l’accompagne est à la hauteur des enjeux, les deux invités éblouissent particulièrement, tant leur intensité équivaut sans la surligner à celle de leur leader. Ornella Noulet, que je n’avais jamais entendue, est en particulier une révélation qu’il va sans doute falloir suivre de près.

Aucun des musiciens présents sur scène n’était né quand A Love Supreme est sorti, mais tous en ont évidemment une connaissance intime et en vivent la musique au lieu de se contenter de la rejouer. A l’issue de la suite, le public, largement soufflé par l’expérience collective qu’il vient de vivre, acclame la performance et accueille avec plaisir la courte version de « Blue Train » qui vient l’aider à redescendre. Après un moment d’une telle intensité, les mots seraient superflus, et Collier se contente de présenter ses partenaires avant de quitter la scène. Dans le souffle d’Isaiah Collier, John Coltrane est un centenaire particulièrement fringuant…

Frédéric Adrian