De trio en quartette, de Rivoli aux Lombards - Jazz Magazine
Jazz live
Publié le 30 Avr 2026

De trio en quartette, de Rivoli aux Lombards

Au 38 Riv’, c’était un nouveau trio emmené par Simon Goubert avec le pianiste Étienne Deconfin et la contrebassiste Léna Aubert. Au Sunside, l’hommage à Gil Evans imaginé par un “très vieux” tandem – le batteur David Georgelet et le contrebassiste Yoni Zelnik – avec le pianiste François Chesnel pour un trio augmenté du tromboniste Thierry Lhiver.

La soirée commence avec le premier des deux concerts à l’affiche de ce 29 avril au 38 Riv’ de la rue de Rivoli, probablement l’écoute la plus confortablement intime pour écouter du jazz aujourd’hui à Paris; en outre, lieu de découvertes, de créations et de rencontres impromptues 7 jours sur 7, grâce à une équipe aussi discrète qu’infatigable. Ce soir, donc, Simon Goubert à la tête d’un trio que le public du Sunside a déjà entendu. S’impose immédiatement ce son foncièrement musical que Simon Goubert sait poser sur tout ce qu’il touche. Puissance et délicatesse, espace et plénitude, circulation de l’initiative et de l’écoute, gamme de nuances (ah, un batteur qui a un usage vrai des balais !). Comme quelques-uns d’entre nous, il a découvert Léna Aubert au sein de l’ONJ des jeunes dirigé par Claude Barthélémy. C’est avec une ferveur attentive et une belle réactivité qu’elle entre dans le jeu que propose ce batteur-leader. Je l’avais comparée à Charlie Haden… il faudrait voir ce qu’en pense Goubert et ce qu’elle en pense elle-même, mais c’est une espèce de musicalité faussement sobre qui m’inspire cette comparaison. Arrivé un peu en retard, le premier morceau déjà engagé, je pense “swing de McCoy”… ( quoique hors du célèbre quartette de Coltrane, je n’ai jamais beaucoup écouté, contrairement à Goubert qui désannonçant le morceau redit son admiration).

Si la mémoire du grand pianiste plane encore sur le morceau suivant, il y a cependant chez Étienne Deconfin une façon plus aérée sur des récits harmoniques captivants qu’il impose jusque dans cet étrange composition de son cru intitulée Warm Up reposant sur une pédale jouée sur les quatre cordes à vide de la contrebasse. Jolie idée de départ pour jouer sur l’infime, improviser des parcours sur le manche de la basse en enjolivant la proposition initiale, imaginer des gammes de volumes et couleurs sur les cymbales, puis on enchaîne sur Milestones, un Milestones plus Antibes 1963 que Newport 1958, et l’ombre de McCoy s’efface derrière cette manière plus légère, plus légère et plus folle d’Herbie Hancock, avec ce petit supplément qui fait plus “38 Riv 2026”. Léna Aubert propose un original, Essentiel, ouvrant une porte sur un univers plus personnel ouvert dans d’autres contextes orchestraux sur la voix, les musiques du monde, et qui lui vaut depuis quelques temps ses entrées au 38 Riv (à suivre le 21 mai en duo avec la pianiste Irina Leach et le 25 juin avec un trio instrumental constitué à Amsterdam).

Le concert se termine avec un original que Simon Goubert tient à son répertoire depuis le trio avec Sophia Domancich et Jean-Jacques Avenel (2008), Pourquoi pas ? une pièce qui n’est pas sans évoquer Martial Solal, et au cœur de laquelle Étienne Deconfin va s’autoriser une belle abstraction harmonique impromptue en guise d’échappée solitaire.

Trainerie au bar où, comme une apparition venue saluer Simon, arrive Arrigo Lorenzi, légende du saxophone jazz fançais, qui dès 1960 osait s’aventurer sur la trace coltranienne et dont Jacqueline Ferrari, patronne du Riverbop, déclarait à Lucien Malson « J’ai fondé ce club pour entendre chanter les pierres, pour entendre un son, celui du quartette Coltrane, celui du groupe Arrigo Lorenzi, celui d’Aldo Romano, ou de Jean-François Jenny-Clark » (Le Monde, 3 mai 1979).

Pause dînette entre le 38 de la rue de Rivoli et le 60 de la rue des Lombards où j’arrive à nouveau en retard pour le concert de 21h30 au Sunside. À l’affiche, ce que j’ai vu en priorité, ce sont les noms du contrebassiste Yoni Zelnik et du batteur David Georgelet. Je les ai connus au siècle dernier : Yoni parlant encore à peine le français et David, son inséparable complice, assistait à mes cours d’histoire du jazz au Cim. Dans ma mémoire, ils sont restés la rythmique (avec Benjamin Moussay et David Neeman) du programme le plus consistant qu’ait jamais chanté Youn Sun Nah, même si elle a continué par la suite à fréquenter quelques chefs d’œuvre. Depuis, Yoni Zelnik s’est rendu comme indispensable / incontournable sur la scène du jazz tandis que David Georgelet s’éloignait sur les marges des musiques africaines et brésiliennes. Les savoir réunis sur un programme consacré à Gil Evans – car c’est ce qui les réunissait hier au Sunside – m’excusait de déserter le deuxième concert de la soirée de Goubert au 38 Riv’. En outre, ce trio dévolu au répertoire du grand Gil, est complété d’un pianiste que je connais peu, pour ne pas dire pas, François Chesnel, Normand familier du Petit Label, compagnon de route Yoann Loustalot et nombreux autres, inventeur de programmes toujours très singuliers empruntant aux musiques traditionnelles et/ou extra-européennes, baroques comme aux classiques du 20e siècle (Kurt Weill, Bélà Bartòk). Pour compléter leur trio (dont mon exemplaire de l’album “The Three Small Hours” de 2012 témoigne dans mes tiroirs à CD de l’ancienneté) et pour étoffer leur hommage, ils se sont associés au tromboniste Thierry Lhiver (“Japanese Song” Bruit chic, duo cosigné en 2013 par Chesnel), alternant trio et quartette, originaux et reprises du grand Gil.

J’arrive pour entendre la fin de Nothing Like You qui avait été arrangé par Gil pour une curieuse séance réunissant en 1962 le chanteur Bob Dorough et Miles Davis à la tête d’un étrange sextette (où Wayne Shorter faisait une première apparition davisienne, deux ans avant l’adoption par le Second Quintet). Ce titre n’apparaît pas sur le disque de nos amis “Live For Gil” ce qui me fait douter. L’aurai-je rêvé ? Ont-ils déjà joué l’extraordinaire Barbara Song ou ne le joueront-ils qu’après mon départ anticipé vers 23h30 ? Ils enchainent en tout cas sur Miles Ahead, puis congédie Thierry Lhiver le temps d’un trio intitulé Momo, en hommage à Monk (Thelonious) et Motian (Paul), puis rentre Thierry Lhiver pour un magnifique Trombone Song (il y aurait là du Slide Hampton qu’on n’en serait qu’à moitié étonné). Revient enfin Gil Evans avec Spoonful dont les langueurs nous semblaient intouchables. Ils s’en emparent cependant pour notre bonheur, où il apparaît que le trombone, et tout particulièrement celui très souple de Thierry Lhiver, est idéal pour procéder à une telle “réduction” de la musique de Gil Evans, François Chesnel remplissant le reste avec un équilibre parfait entre le profusion et l’économie, restituant cette espèce de religiosité profane et sensuelle propre à la musique d’Evans. J’en oublie de faire une photo… tant pis, j’illustre avec la pochette du Cd : “Live For Gil” (Petit Label). Franck Bergerot