Du 27 au 31 mai Jazz in Arles fête ses trente ans. - Jazz Magazine
Jazz live
Publié le 28 Mai 2026

Du 27 au 31 mai Jazz in Arles fête ses trente ans.


Si Arles est internationalement reconnue pour ses Rencontres photographiques, et depuis quatre ans pour son Festival de dessin, la musique n’est jamais oubliée au Méjan : chaque année, Jean-Paul Ricard concocte une affiche reflétant la belle vitalité de la scène jazzistique actuelle.

Les contraintes spatiales et acoustiques de ce lieu patrimonial deviennent un véritable atout quand il s’agit d’accueillir dans une salle à taille humaine de petites formations autour du Steinway, toujours accordé par le précieux Alain Massonneau.

https://lemejan.com/jazz-in-arles/

Cette année tout particulièrement la petite équipe du Méjan autour du dynamique Baptiste Bondil tient à souligner les trente ans de la manifestation en accueillant des jazz(s) intenses, actuels et toujours étonnnants: quatre soirées bien remplies de musiques, rencontres et autres surprises.https://lemejan.com/evenement/louis-sclavis-duo-brady-jazz-in-arles/

DUO BRADY La Vie D’Après

Michelle Pierre et Paul Colomb, violoncelles

En voilà une parfaite illustration avec ce duo intrigant, du nom de Brady qui ouvre la première partie de la soirée. C’est le lauréat Jazz Migration 2025, excellent dispositif qui donne leur chance à des formations émergentes en leur organisant des séries de concerts dans les festivals du réseau AJC.

Le duo Brady qui s’est rencontré dans le passage parisien du même nom est un duo de violoncelles, plus que violoncellistes comme l’annonce fièrement la jeune Michelle Pierre qui nous invite à embarquer vers des galaxies inconnues, à arpenter des territoires musicaux inouïs depuis leur vaisseau qui n’a rien de fantôme. Tous deux de concert sont de fiers capitaines, particulièrement créatifs à la tête de nombreux projets, de stages en ateliers sur les « Cordes et improvisations » jouant de la matière sonore, tissant leur rêveries d’impulsions techno acoustiques (ceci a son importance) et d’improvisations malicieuses et ludiques. Ce soir, ils nous présentent leur deuxième album La Vie D’Après, inspirée du Covid et de ses suites, une période qui eut au moins l’intérêt de stimuler la création. Ils se proposent d’aller y voir dans ce futur inquiétant mais de le faire ensemble. Chaque composition est prétexte à une story, un scénario fantastique et futuriste qui invite à aller boire a «Glass on Mars », à vivre une dystopie totalitaire (« Clic Boom ») où les humains se confrontent à des humanoïdes longtemps après les histoires du visionnaire Philip K. Dick. En arrivant trop tard pour la balance de Louis (dommage car le quintet va régler les détails d’ un morceau sublime (sur le Cd ) mais jamais encore joué sur scène, faut bien teaser!), je découvre le duo côte à côte, jouant sérieusement avec la troisième musicienne du groupe qui règle scrupuleusement le son, ouvrant par exemple un micro spécifique pour les kicks.

Elle a toute la confiance du duo qui s’abandonne à ses réglages très pointus. Car l’intérêt de cette formation réside dans le délicat équilibre mélodique et percussif, la recherche de sons et de textures, ces timbres du milieu, ce registre médian qui rapproche le cello de la voix humaine. Aimant faire tourner les sons, valser les accords, ils ne s’adonnent pas pour autant à l’expression lyrique et sentimentale d’un duo amoureux, se dissociant vite, alternant les rôles, pizz pour lui, grands traits d’archet pour elle. Mais quand ils sont à l’unisson, ils ont la conscience du geste, du beau geste, juste, élégant.

Cette tendance décelée à la balance, sera encore plus nette pendant le concert. De la même façon qu’ils ont élaboré une danse assise et néanmoins virevoltante, ils ont tenu à arborer tenue lamée et maquillage argentés. Enfin des musiciens qui sans être classiques, font un effort pour paraître devant leur public. C’est peut être un détail mais un concert est un ensemble de petites choses qui prennent de l’importance.

Ils font entendre deux voix qui s’engagent dans une techno minimale à la berlinoise sans aucune pédale d’effets, de loops, ni même de cellule, juste de la réverb sur certaines notes piquées pour en prolonger l’impact, des re-re discrets et des innovations en matière de kick avec un jeu de poignet de derrière la table de l’instrument. Une musique plus percussive que mélodique qui ne fait pas penser au jazz ( si ce n’est qu’elle a en commun l’improvisation) mais qui revient dans un mouvement rétro-futuriste à du rock progressif, du folk, du baroque, de la pop (le seul groupe que je connais quand Paul Coulomb évoque bac stage London Grammar ou Godspeed you ! serait Air… Immergé dans un « sound design » précis où s’entendent directement les sons qui se forment sur les cordes frottées, pincées. On peut penser aussi à Vincent Courtois qui inspire à présent toute cette génération et dont le cello sonne autre parfois, comme une guitare dans le final « Technoïda ». Mais à la fin de ce concert bien réglé, assez court, sans rappel, survient une surprise : le duo fait venir de nouveaux amis, rencontrés hier à leur arrivée à Arles, dans une master class avec le conservatoire . Ils font venir quatre jeunes violoncellistes qui improvisent avec eux dans un moment de partage et d’ échanges généreux . Un geste sensible de transmission et un clin d’oeil à l’inauguration du département jazz du Conservatoire le dimanche 31 mai.

JAZZ IN ARLES – Inauguration du Département JAZZ du Conservatoire du Pays d’Arles

Louis Sclavis Quintet

Louis Sclavis, clarinettes
Sarah Murcia, contrebasse
Olivier Laisney, trompette
Benjamin Moussay, piano
Christophe Lavergne, batterie

Louis Sclavis n’en a jamais fini des voyages et des carnets de route, des rencontres probables ou improbables qui alimentent son imaginaire d’ une suite d’«échappées belles». Cette fois il retrouve les échos et sons d’un sous-continent lointain, une Inde plus rêvée que réelle quoique souvenirs et visions oniriques s’amalgament dans une partition composée avec précision dans le tempo de l’action, une traversée nomade des couleurs et climats avec des morceaux moins calés qui libèrent l’improvisation collective. Rappelons que ses débuts formateurs à l’A.R.F.I furent décisifs car il a continué jusqu’à ce jour à chercher des influences dans les musiques du monde pour les transformer en un folklore propre. Il profite de la mise en place d’un autre quintette, avec une sonorité nouvelle, celle de la trompette, ajoutée au quartet fidèle qui l’accompagne depuis une dizaine d’années. C’est une musique du corps où la tête continue à penser, une succession de pièces vibrantes et enlevées, ce qui n’a rien de surprenant quand on a suivi le parcours du musicien. Il démarre avec un premier titre long, sensuel « Mousson » en alternance à la clarinette en si bémol et de la clarinette basse. Mais il laisse vite entrer en scène ses partenaires qui enchaînent avec« Un théâtre sur les docks » et la ballade « A night in Kali temple ». Sclavis présente ces compositions avec une pirouette, il a écrit la musique avant de trouver le titre mais il faut bien céder au goût actuel des stories . Il n’empêche, sous n’importe quel prétexte fictionnel, c’est encore sa petite musique reconnaissable entre toutes. Et survient ensuite un inédit remarquable « Gange » jamais joué sur scène. S’il a en commun avec Portal le goût des bals et des mélodies simples, il sait aussi composer des mélodies exigeantes taillées pour son équipage, de très grands musiciens, artistes collectifs de l’individualité, qui l’accompagnent depuis longtemps à l’exception du petit dernier, Olivier Laisney qui a su se faire une place (pas facile) avec sa trompette dans de beaux unissons avec les clarinettes. Ayant assisté à l’un des tous premiers concerts d’India à Jazz Campus de Didier Levallet, il y a deux ans, j’étais un peu déstabilisée au départ par les unissons des soufflants. Si le duo avait assez vite pris son envol, Sclavis laissait aussi s’exprimer à son aise la section rythmique que l’on écouterait longtemps tant les trois, aussi subtils qu’impétueux s’ajustent parfaitement avec une énergie partagée, une inspiration mordante. Dans cette musique colorée, ardente, spirituelle en tous cas, chacun se découpe des solos dans des confrontations de registres et de sonorités. C’est de leur jeu fraternel que jaillit le plaisir, à l’écoute de musiques bien vivantes où le corps est loin d’être absent des pratiques. Accord parfait, l’expression est cliché mais comment ne pas voir dans ce groupe une approche authentiquement collective de l’improvisation : tous cheminent dans la même direction, se répondent en décidant sur le vif, un pianiste en apesanteur, Benjamin Moussay flottant, ou au contraire se déployant, lyrique sur toute l’étendue du clavier… Un batteur allumé, Christophe Lavergne hilare par moment qui ancre le tempo avec une fougue furieuse, avec une contrebassiste qui compte Sarah Murcia qui fait entendre son chant. Olivier Laisney qui m’avait laissée perplexe il y a deux ans dans l’un des tous premiers concerts du programme, a pris de l’assurance. Il écoute attentivement ses complices mais ose aussi s’élancer dans des solos tranchants, affirmés. Même si on le préfère dans les unissons avec le patron lancé par les partitions de Sclavis dans une grande suite conclusive « Long train ». En cherchant dans le souffle comme dans le son tout ce qui le révèle, dans une stimulation incessante, Sclavis s‘est jeté dans le bain :  s’il joue sur le fil, tranchant et vif, il sait aussi donner à ses phrases une forme plus lisse, tissée à même le souffle. Sans ces jeux classiquement expressionnistes sur les clefs de la clarinette ou de la clarinette basse, juste un passage où il s’élance seul dans le free jazz qu’il a tant aimé pratiquer. C’est peu dire que ça secoue , que « ça joue » comme aurait dit Marmande. Quelque chose passe de la scène au public dans la salle. Tous dodelinent de la tête, se balancent dans la frénésie du tempo.

Voilà du jazz avec des musiciens dans une prise de risque permanente : ils avancent et trouvent leur chemin, acceptent éventuellement la fausse note qui peut devenir un motif, avec cette formidable capacité à faire croire que la musique se déploie librement alors que tout repose sur la discipline, et une précison musicale qui n’est jamais mécanique, une manière d’alterne les rôles, de laisser la place, de reprendre la parole, faire monter la tension, franchir obstacles, ponts, passes dangereuses jusqu’à ce blues final touchant « Montée au K2 ». Je retrouve la même exaltation même si après deux ans et des concerts, cet India a encore pris de l’envergure. C’est encore la musicalité du collectif que l’on retient.

Louis Sclavis joua dans les tous premiers concerts de nombreux festivals à la fin des années soixante-dix et a fait ses armes à l’Ajmi : il avoue sa reconnaissance envers le travail patient, la détermination obstinée de Jean Paul Ricard pour faire reconnaître le jazz et les musiques actuelles dès la création en 1978 de cette scène avignonnaise toujours active dans un arrière-pays étendu.

Avec ce concert pas vraiment balisé qui a commencé ce festival du Méjan, c’est encore une belle réussite pour cette belle équipe qui tient toujours le cap, indépendante et efficace, une petite machine musicale sudiste qui avance tranquillement, sous le soleil et le mistral avec le caractère bien trempé du sud.

Sophie Chambon