Le Jazz entre à l’Archevêché à Aix en Provence avec la diva Samara Joy (samedi 18 juillet) - Jazz Magazine
Jazz live
Publié le 21 Juil 2026

Le Jazz entre à l’Archevêché à Aix en Provence avec la diva Samara Joy (samedi 18 juillet)

 

Festival d’Aix-en-Provence | 2 — 21 JUILLET 2026

Je n’aurais pas aimé rater ça, écouter du jazz dans le temple de l’opéra, le Palais de l’Archevêché. Une opportunité offerte par le Festival d’Art Lyrique d’Aix en Provence en ce samedi 18 Juillet. Et rien de plus logique puisque ce théâtre en plein air accueillait une véritable diva, la jeune et solaire Samara Joy avec ses sept musiciens.

C’est la quatrième année consécutive que je suis la programmation jazz du festival. Car il y a d’autres concerts que les opéras ou leurs versions concerts. Le jazz tient sa place, encore trop modeste mais tend à augmenter avec le succès de la manifestation.

Rappelons qu’en 1975 Ella Fitzgerald joua en plein air sur la place des Cardeurs, déjà dans le cadre du Festival d’Art Lyrique créé en 1948. Les femmes ont souvent été à l’honneur : Cécile McLorin Salvant qui fut étudiante au Conservatoire d’Aix en Provence, chanta dans les choeurs de certains opéras et travailla dans le dispositif Passerelles du festival (pour les publics à besoins spécifiques), donna en 2017 un concert à l’hôtel Maynier d’Oppède (350 places assises), rue Gaston de Saporta, proche de la cathédrale, en face du Théâtre de l’Archevêché où se déroulent les grands opéras du festival. Dès 2019 le principe des concerts de jazz est ritualisé, la jauge vite remplie. En 2021, c’est le tour de la saxophoniste tenor Sophie Alour. En 2023, la saxophoniste alto Lakecia Benjamin repérée par Jazz Magazine  est invitée à jouer dans la cour de ce bel hôtel XVIIIème. Au risque de me répéter, il existe au sein de ce festival mondialement connu, une proposition diversifiée de concerts, contrepoint à la programmation attendue des opéras, une ouverture à d’autres cultures méditerranéennes.Partie prenante du bassin méditerranéen, le Festival d’Aix-en-Provence entretient l’héritage pluriel de cet ancrage géographique. La programmation du Festival fait donc entendre les cultures méditerranéennes, leurs artistes et créateurs.

Pauline Chaigne, la directrice adjointe de la programmation de l’OJM (Orchestre des Jeunes de la Méditerranée) et de la programmation Méditerranée m’avait éclairée sur ces créations qui favorisent la transmission et le partage des cultures.

Cette année, le concert des Aga Khan Master Musicians marquait la rencontre de cinq maîtres des traditions musicales – Wu Man (pipa), Basel Rajoub (saxophone et duclar), Feras Charestan (qanun), Yurdal Tokcan (oud) et Abbos Kosimov (percussions) – et de deux jazzmen français, Vincent Ségal (violoncelle) et Vincent Peirani (accordéon). Pour une musique inspirée des anciennes routes commerciales entre l’Asie et la Méditerranée.

 

SAMARA JOY Théâtre de l’Archevêché, 21h.30

Samara Joy ( voc), Evan Sherman (dms), Marty Jaffe (cb),Connor Rohrer(p), Eli Feingold (tb) Jason Charos (Tp, bugle),David Mason (Sax alto, flûte),Kendric McCallister (Sax ténor)

J’avais hâte de découvrir la nouvelle star, biberonnée au gospel au R&B et à la Motown qui ne commença véritablement le jazz qu’ en 2021. Une ascension fulgurante, des grammys comme s’il en pleuvait (Meilleur album vocal de jazz et Meilleure nouvelle artiste 2023, Meilleure performance jazz 2024Meilleur album de l’année et Révélation de l’année 2025) saluèrent sa jeune carrière et elle signa chez Verve rapidement. Elle  a sorti un troisième album bien nommé Portrait l’an dernier et Jazz Magazine lui réserva  judicieusement sa « une » en mars 2025 avec un article fort intéressant de Yazid Kouloughli qui m’ouvrit des pistes à explorer.

Si on ne pouvait plus titrer « A star is born », on pouvait prédire le triomphe de la diva à voir sa tournée française cet été, de Juan les Pins à Vienne où elle se produisit  en fin de soirée après le concert exceptionnel de Maria Schneider, avant Marciac évidemment,  après le passage à Aix qu’elle découvrait samedi soir.

Première surprise le répertoire ne reprend en rien son dernier Cd et en suivant la set list du concert parisien de la Philharmonie l’an dernier, il semblerait qu’elle construise avec son groupe un programme différent à chaque concert, selon une inspiration partagée avec son octette. Car on sent très vite la force indéniable du collectif, ce combo énergique et professionnel qui l’entoure, la sert. Mais les instrumentistes jouent aussi leur rôle et font entendre leur voix puisque chaque chanson est arrangée par le soliste qui sera mis en lumière souvent Kendrick Mc Callister (ts) ou Jason Charos (tp). Un son d’ensemble où chacun peut s’exprimer, la rythmique assurant efficacement avec un jeu frontal du batteur et la front line se répartissant harmonieusement les soli entre deux sax impeccables, un tromboniste et un trompettiste inspirés ce soir. Samara essaie de ne pas chanter de la même façon alternant les rôles, devenant choriste derrière le soliste, ne se contentant plus de chanter la mélodie, prenant des solos, variant intelligemment les effets.

Si elle reste dans la tradition, elle ne se contente plus de revisiter le Great American Song Book et les standards inusables que le public espère. Ce qu’elle fit sans doute à ses débuts: point de Cole Porter ni de Gershwin ce soir même si indubitablement elle en maîtrise les subtilités. Ou de standard comme « Day by Day » d’Axel Stordhal (1945) qui n’est plus vraiment de sa génération ! Elle essaie de s’éloigner de cette façon bien américaine de revisiter les airs populaires avec souvent clichés et maniérismes. Si elle en garde parfois, on ne peut nier la ferveur sans nostalgie, la joie qu’elle met dans son interprétation, en incorporant un regain d’inspiration mélodique, des audaces rythmiques, modulant son chant en permanence. Elle est accrocheuse par ses écarts et variations sans pour autant dynamiter la formule ou le format vocal.

 

Elle choisirait plutôt de célébrer à sa façon toutes les « grandes » qui l’ont inspirée… et qu’elle a beaucoup écoutées. Pas étonnant quand on entend sa voix qu’elle commence quasiment par « Beware my heart » de Betty Carter, souvent controversée pour ses affèteries en dépit de la beauté de son timbre. Samara traite aussi sa voix comme un instrument, en musicienne, sensuelle et caressante mais n’oubliant pas d’envoyer la pleine puissance ( d’une Aretha Franklin) dans les aigus terminaux. A tel point que sans micro, sa voix passerait sur les 1287 spectateurs, le concert étant sold out !

Si elle évoque Sarah Vaughan, la divine Sassy en reprenant sans frémir le fameux « Three Little Words » avec un solo de trombone ajusté, c’est pour mettre en valeur la richesse de ses graves, la chaleur de son registre proche du contralto et son legato ! Car il faut à présent évoquer sa voix merveilleuse, sa tessiture exceptionnelle : elle stratosphérise dans les aigus et descend dans la profondeur de graves moelleux. Un timbre idéal, une souplesse vocale qui permet toutes les acrobaties dignes du bel canto. Elle est à sa place dans ce palais opératique car elle a tout d’une chanteuse lyrique, avouant son admiration pour Jessye Norman et son timbre dramatique ! Ne veut-elle pas prendre des cours de chant classique ? On aimerait, puisqu’elle se rapproche des sopranos lyriques qu’elle soit dans un opéra , pourquoi pas Porgy and Bess du cher Gershwin qui considérait le métissage classique jazz comme l’identité même de la musique américaine. 

Assurément elle ne s’approche pas de Billie ni d’Anita O’ Day qui chantaient avec moins de moyens mais en jouant de leurs fêlures. Il n’est pas sûr qu’elle habite les paroles des autres ( et sûrement pas avec l’intensité douloureuse de Billie Holiday) mais elle privilégie la musicalité, sachant jouer et déjouer de sa voix. D’ailleurs elle reprend avec beaucoup de finesse une chanson de Billie qu’elle n’a pu enregistrer « Left alone » que Mal Waldron rendit célèbre. Elle avoue encore son admiration pour Carmen McRae et donne une version de « Yesterday » qui n’a pas le blues d’une Billie mais j’avoue en ce domaine ne pas être vraiment objective.

Mais celle qu’elle ne cite pas et à qui on pourrait pourtant la comparer, c’est Ella Fitzgerald, la plus solaire avec laquelle elle partage cette aptitude à phraser allègrement. La chanson est pour Samara le support rêvé pour des exercices d’improvisation. Ses scats ont plus à voir avec l’ornement qu’avec le pur swing mais elle  connaît le « vocalese »- elle a étudié Jon Hendricks, phrasant avec aisance des versions « parlées » de solo ou d’orchestrations. Quand Samara Joy condense le temps, l’étire, le rend élastique, elle aussi est inclassable. Elle a pu reprendre du Mingus, j’aurais aimé entendre sa « Reincarnation of a Love bird » (1957), du Sun Ra « Dream come true » (1972), thèmes inconnus dans le jazz vocal sur lesquels elle pose ses propres mots. Ce soir  elle nous offre un « 2 en un » de Monk avec « Ruby my dear » et « Monk’s mood » et même une curiosité « The Queen’s Suite, le premier mouvement du moins, de cette « Real Royal Suite » de Duke Ellington composée avec Billy Strayhorn en l’honneur de la reine Elizabeth II, témoignade de son admiration quand il la rencontra en 1958, un souvenir marquant de ses mémoires Music is my mistress.

Le concert s’achève avec un seul rappel, chaleur étouffante oblige, et Samara choisit avec élégance pour le public français ce tube de 1962 du crooner et excellent guitariste Sacha Distel et Jean Broussole que les Américains nous ont repris ( une fois n’est pas coutume, en 1963, sous le titre « The Good Life »). « La belle vie » qu’elle chante dans notre langue. Délicatesse finale. Quand on vous disait qu’elle a tout d’une grande…

Sophie Chambon