Jazz live
Publié le 13 Juil 2023

Le jazz s’invite au festival d’Art lyrique d’Aix-en-Provence avec Lakecia Benjamin

Si on évoque Aix en Provence en juillet, c’est au Festival d’Art lyrique créé en 1948 que l’on pense immédiatement. Saviez vous qu’il y avait aussi pendant cette période d’autres concerts que les opéras ou leurs versions concerts et que le jazz occupait sa place, certes encore modeste mais qui tend à augmenter avec le succès de la manifestation?

Lakecia Benjamin au Festival d’Art lyrique d’Aix-en-Provence

www.Festival-Aix.com

LAKECIA BENJAMIN | Festival d’Aix-en-Provence (festival-aix.com)

Si on évoque Aix en Provence en juillet, c’est au Festival d’Art lyrique créé en 1948 que l’on pense immédiatement. Saviez vous qu’il y avait aussi pendant cette période d’autres concerts que les opéras ou leurs versions concerts et que le jazz occupait sa place, certes encore modeste mais qui tend à augmenter avec le succès de la manifestation?

En fait, dès les années cinquante commença à se développer une saison lyrique augmentée de concerts avec des solistes et des orchestres de fosse. Pour le jazz, c’est en 1975 qu’Ella Fitzgerald joua en plein air sur la place des Cardeurs, toujours dans le cadre du Festival. Les femmes ont souvent été à l’honneur :  Cécile McLorin Salvant qui fut étudiante au Conservatoire d’Aix en Provence, chanta dans les choeurs de certains opéras et travailla dans le dispositif Passerelles du festival (pour les publics à besoins spécifiques) donna en 2017 un concert à l’hôtel Maynier d’Oppède (350 places assises), rue Gaston de Saporta, proche de la cathédrale, en face du Théâtre de l’Archevêché où se déroulent les grands opéras du festival.

Dès 2019 le principe des concerts de jazz est ritualisé, la jauge vite remplie. En 2021, c’est le tour de la saxophoniste tenor Sophie Alour. Cet été, pour le 75 ème anniversaire du festival, c’est la nouvelle diva du jazz, la saxophoniste alto Lakecia Benjamin qui est invitée à jouer dans la cour de ce bel hôtel XVIIIème.

Avant le concert du quartet de Lakecia Benjamin, un entretien avec Pauline Chaigne, la directrice adjointe de la programmation de l’OJM (Orchestre des Jeunes de la Méditerranée) et de la programmation Méditerranée s’imposait pour éclairer sur l’organisation complexe de ce festival mythique, grande machine de créations des plus diverses qui favorise la transmission et le partage des cultures.

Partie prenante du bassin méditerranéen, le Festival d’Aix-en-Provence entretient l’héritage pluriel de cet ancrage géographique. La programmation du Festival fait entendre les cultures méditerranéennes, leurs artistes et créateurs. La programmation «Méditerranée et Jazz » en particulier a débuté cet été par deux concerts gratuits dans le cadre d’Aix en Juin, prélude aux événements de juillet : le pianiste jazz tunisien Wajdi Riahi en trio, puis Walid Ben Selim en duo. La programmation en juillet de Jazz et Méditerranée, essentiellement instrumentale, met en lumière Mosaïc, sextet de jeunes artistes issu des sessions Medinea de l’OJM, à la croisée du jazz et des musiques traditionnelles du bassin méditerranéen (soit Georgi Dobrev au kaval, Noé Clerc à l’accordéon, Adèle Viret au violoncelle, Zé Almeida à la contrebasse, Hamdi Jammoussi aux percussions, Diogo Alexandre à la batterie), le Noé Clerc Trio (accordéon, contrebasse, batterie) et invités : le jeune tromboniste d’origine libanaise Robinson Khoury et le percussionniste argentin Minino Garay, les Gharbi Twins  sans oublier la saxophoniste alto Lakecia Benjamin dans un répertoire dédié aux Coltrane.

Quant à la session Medinea, dirigée par le saxophoniste belge Fabrizio Cassol ( trio Aka Moon), elle  coopère avec le réseau du même nom (Mediterranean Incubator of Emerging Artists), fondé par le Festival d’Aix-en-Provence et regroupant acteurs et institutions musicales de 22 pays du bassin méditerranéen. Elle réunit une douzaine de musiciens improvisateurs et compositeurs, praticiens de jazz ou de musiques traditionnelles méditerranéennes pour l’élaboration de nouveaux répertoires conçus dans l’oralité et la mémorisation. 

Le festival d’Aix fédère ainsi les disciplines artistiques les plus diverses, favorise la création, recherche l’hybridation : il est difficile pour le grand public de saisir la diversité, l’éclectisme des propositions mais Pauline Chaigne explique  comment un séjour aixois festivalier peut combiner les propositions les plus étonnantes. Cette année, les chanceux spectateurs peuvent entendre le Cosi (il y a toujours un opéra de Mozart dans le Festival), apprécier la troupe de la Comédie Française dans la version actualisée-nouvelle traduction et réorchestration (guitares électriques et clavier électroniques) de l’Opéra de Quat’Sous de Bertolt Brecht et Kurt Weill (la célèbre complainte “Mack the Knife” devenue “Mac La lame”) et découvrir l’altesse de l’alto Lakecia Benjamin.

Lakecia Benjamin Quartet, le 11 juillet, hôtel Maynier d’Oppède, 21h

Lakecia Benjamin sax alto, Ivan Taylor contrebasse, Zaccai Curtis piano, E.J Strickland batterie.

 

En tournée européenne, la veille à Sofia, le lendemain à Gand avant de revenir le 20 juillet à Toulon, dernière escale française après Aix de son Summer Tour, la saxophoniste annonce après la balance qu’elle jouera le répertoire de son nouvel album Phoenix sorti  récemment sur Whirlwind records.

(Voir  aussi le numéro de février de Jazz Magazine où elle apparaît dans une tenue tout aussi resplendissante tel un oiseau de feu).

Une page s’est tournée depuis le confinement et la pandémie, elle veut aller de l’avant, poursuivre son évolution avec ce premier album produit par la batteuse Terry Lynn Carrington qui plaide activement pour la reconnaissance des femmes dans le monde fermé du jazz.

Ce sont ses propres compositions que Lakecia Benjamin met en valeur cette fois, elle qui a  écrit de multiples arrangements pour les autres ( dont le groupe de son premier mentor Clark Terry).  Mon premier mouvement est une certaine déception, car j’aurais aimé entendre en live comment elle se sortait de thèmes aussi marqués, (re)connus que “Syeeda’s Own Flute”, “Pursuance” et “Acknowledgement”, les premier et troisième mouvements de “Love Supreme”, “Spiral”, “Central Park West”, “Turya and Ramakrishna”( nom en sanskrit d’un gourou indien), sans céder à la tentation de rejouer fidèlement cet héritage comme dans beaucoup de “Tribute”. Ou si, au contraire, elle investissait à fond ce patrimoine en le déconstruisant. Elle sent ce regret car elle souligne aussitôt qu’elle est toujours inspirée par John Coltrane qui traversa l’histoire du jazz. Ayant défriché les terres coltraniennes, elle a étudié les étapes marquantes de son évolution, de Miles à Giant Steps, pierre angulaire du jazz moderne, de Blue Trane à Ascension…Et elle a fait sienne la passion du saxophoniste pour la Connaissance dans une quête insatiable de sens. Elle continue à chercher, chaque album est une étape dans son expérimentation, creusant de nouvelles directions.

Elle fera cependant des incursions coltraniennes lors du concert en reprenant quelques morceaux de son avant-dernier album The Pursuance : the Coltranes

montrant une grande maîtrise du répertoire qu’elle joue à sa façon après l’exposé du thème, selon le principe d’une variation jazz. Elle ne délaisse pas le vibrato, use de la vitesse à l’état pur avec des rafales de notes, sans perdre la qualité « chantante » des mélodies.

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Saccadée de fulgurances, d’éclats brûlants, sa musique , ses solos vous fondent dessus dès le début du concert. Ce n’est pourtant pas un jazz révolutionnant tout au passage : un jeu tonique, sous tension constante, au tempo souvent  éruptif, lyrique sans mièvrerie, sans ballade …Elle est dans l’énergie, la vérité de la performance.

Elle explique au public captivé qu’elle a choisi en ce  soir d’été provençal de célébrer une certaine résilience après la pandémie, choisir le parti de rire et d’être heureux, de communiquer sur ce qui nous rassemble : elle choisira en conséquence l’emblématique “My favorite things”, le standard de Rodgers & Hammerstein transfiguré par Coltrane dès 1960, son terrain d’expérimentation du jazz modal et structurel en lieu et place d’ “Alabama”, trop triste et douloureux sur les quatre fillettes assassinées dans cette église de Birmingham en 1963. Elle se saisit autrement de la politique même si elle vit pleinement son époque, très au fait de Black Lives Matter. Elle connaît les films toujours engagés de Spike Lee, Mo’Better BluesBlacKkKlansman, préférant au score orienté  commandé à son ami  Terence Blanchard les propres créations du trompettiste (son opéra coup de poing Champion).

Lors du concert, elle explique volontiers son propos car les mots, s’ils ne suffisent pas toujours, aident à mieux comprendre la musique. Une démarche tournée vers le public, trop peu pratiquée sur le vieux continent et en France en particulier. Elle parle volontiers en scène à la façon d’un prêche, c’est dans la culture des Afro-Américains qui baignent dans le gospel et les chants dès leur plus jeune âge. Ce qu’elle illustre illico, en le  remaniant fortement, « Amazing Grace », cantique popularisé  dès 1947 par Mahalia Jackson, préconisant l’espoir en dépit des épreuves traversées.  Si tout part du blues et du gospel, aucun cloisonnement ne menace ces musiques qui intègrent alors plus aisément différents styles.

Elle se réjouit des oiseaux qui chantent dans la nuit étoilée qui remue mais pas autant qu’elle, véritable ludion dans son maniement du sax, zébulon infatigable. Avec une verve qui fait mouche, elle se saisit de tout, lunaire et solaire à la fois, à l’image de sa tenue dont elle se moque un instant, tout ce doré, qui brille et chauffe sans ménagement. Car il fait chaud, très chaud depuis cet après midi.

Entre puissance et délicatesse, elle enflamme vite l’assistance par son jeu exacerbé qu’elle intercale de commentaires humoristiques, enthousiaste et bienveillante. Un détail signifiant, elle s’inquiétait à la balance d’apprendre que le public n’aurait pas d’eau à disposition…. Vous allez tuer les plus âgés lança-t-elle. C’est ce fameux care qui nous fait encore trop souvent défaut ici.

Sur scène, elle encourage son équipe, ses “hommes” qu’elle nous présente avec fierté. A la différence des albums aux nombreux guests, ce jazz en version resserrée  a un surprenant relief : on ne s’ennuie pas une seconde tant elle anime la scène, galvanisant ses troupes qu’elle soutient, met en valeur, se réjouissant des remarquables envolées du pianiste Zaccai Curtis,

du pilonnage continu de E J  Strickland, batteur élégant qui assène ses frappes sèches, énergiques aux seules baguettes à l’exception d’un thème où il montre sa subtilité aux mailloches. Pas de doux effleurements aux balais ni de tendance coloriste, son set de batterie est réduit à l’essentiel, terriblement efficace.

Un concert rythmé de main de maître sans oublier le bassiste Yvan Taylor volontiers discret, qui ne fera qu’un solo  groovy à mon grand regret car il est le pilier du groupe.

La saxophoniste ménage certains effets, laissant son trio commencer le set, elle sait se faire désirer. De même elle quittera la scène, nous ayant prévenu que le groupe allait jouer 90 minutes, que le temps du final approchait. En conséquence, quoi de plus inspiré que de jouer “Love supreme”, sorte d’aboutissement d’une trajectoire humaine et spirituelle, un final préparé, décidé ? Le trio reprend le thème finement comme une berceuse idéale. Et il n’y aura pas de rappel, inutile. Encore un exemple de sa détermination, elle fait et joue ce qu’elle a jugé être le plus adapté.

Mais rembobinons un peu le film…

Tout démarre avec l’épatant “Amerikkan Skin” où elle reprend en duo avec son pianiste des fragments du discours de 2019 “Revolution Today” d’Angela Davis, l’icône américaine des Civil Rights. Il faut croire d’ailleurs que la militante dérange encore, à 79 ans ! Jugée trop subversive dans ses dernières déclarations, une femme politique française a décidé de rebaptiser un lycée de Saint Denis qui portait son nom au profit d’une autre militante non moins radicale Rosa Parks.

Désarmante, Lakecia bondit, pratique le “spoken word” et joue à elle seule les parties de ses invités sur ce Phoenix de la résilience . Car elle a choisi de mettre en valeur des femmes le plus souvent, chanteuses et instrumentistes, poétesses…Les femmes à l’honneur comme la chanteuse Diana Reeves ou la pianiste , chanteuse et compositrice Patrice Rushen et son “Jubilation” de 1974 qui “matche” parfaitement avec l’orientation du concert. Dans“Peace is a haiku song” , elle reprend la place de la militante féministe Sonia Sanchez pour qualifier un mural à Philadelphie, en faveur de justice et égalité; “Phoenix” titre éloquent, fil rouge de l’album, “Rebirth” dont on pourrait oublier que c’est une ballade tant elle y met d’ardeur. Le seul de ses invités qui n’est plus là aujourd’hui mais continue de planer dans la galaxiejazz est Wayne Shorter qui dans l’album délivrait un message d’harmonie.

Voilà un reflet de sa « set list » concoctée dit-elle selon l’impulsion du moment, les réactions d’un public différent chaque soir. Exigeante et intense, en quête de cet amour suprême dont les Coltrane sont le plus bel exemple, elle ne jouera pourtant pas ce soir des thèmes écrits par Alice McLeod, l’une de ces femmes dans l’ombre d’hommes qui leur doivent beaucoup, comme Lil Hardin derrière Armstrong, Sue Graham derrière Mingus. De quoi revenir sur la place des femmes dans le jazz, leur invisibilité, les questions de genre comme dans le dernier livre du musicologue Vincent Cotro A l’invisible nulle n’est tenue.

Mais Alice Coltrane, cette pianiste qui fut l’une des premières musiciennes à faire entrer la harpe dans le jazz, compositrice éclipsée par l’aura de son époux, était mise à l’honneur dans son album précédent, un bel exemple de conceptual continuity.

D’ailleurs son album préféré de la femme de Coltrane reste le troisième Ptah, The El Daoud avec Ron Carter à la basse sur Impulse, en 1970. Cette conversation collective avec des élans vers le divin ou le spirituel correspond à ce qu’elle souhaite faire à son tour dans sa musique, déconcertante par une simplicité apparente dont la subtilité se découvre sans que soit affecté l’impact émotionnel.

Si aujourd’hui elle saisit sa chance (her time has come to shine), elle est bien décidée à savourer ce succès qui vient après tant d’années d’effort. Peut-on encore rêver de matins différents dans des temps nouveaux sans renoncer au spirituel dans le jazz?

Sophie Chambon