Les Émouvantes 2026-2 : The Unfolding et Usung Heroes
Soit une stupéfiante “lecture” de faits divers par Maria-Laura Baccarini sur des arrangements de François Merville et le décoiffant quintette imaginé par Claude Tchamitchian en hommage à ses “Unsung Heroes”.
J’ai vu le programme “The Unfolding” imaginé par Maria-Laura Baccarini et François Merville à sa création en janvier 2024 à l’Atelier du Plateau. Et c’est un peu pour le revoir et réentendre que je suis descendu à Marseille, peut-être pour m’assurer que ça n’avait pas été qu’un rêve. Mais venons en à la nature du projet qui repose sur une série de textes en anglais inspirés à Dorothée Zumstein par des faits divers impliquant des femmes, tels qu’ils ont eu lieu et tels que s’en sont emparés les médias. Maria-Laura Baccarini en a extrait certains qu’elle a confiés au commentaire orchestral imaginé par François Merville pour sa batterie, un violoncelle (Bruno Ducret) et un piano (Bruno Ruder). À le revoir deux ans plus tard et à peine plus de représentations scéniques, ce programme n’a pas perdu de sa puissance de pénétration même si ce “livret” anglophone mériterait un sous-titrage minimal.

Mais, cette remarque faite, la Baccarini nous embarque par ses petits commentaires introductifs, puis par le débit tout en nuances dont elle habite ces textes et qui nous embarque (n’est-ce pas aussi ça “groover”), par l’intensité et la musicalité de sa diction, et par cette façon de funambuler ces histoires sur le fil du chant et du récit, puis tantôt basculant dans l’incarnation de ces personnages quitte à abandonner l’articulé pour l’informulé, le soupir, le cri d’effroi, le sanglot, etc.

François Merville joue ici un rôle de metteur scène, tout à la fois dramaturge et scénographe, imposant un tempo avec son métier de batteur-musicien, cette lucidité du temps auquel il nous a habitué en mémorisant les partitions les plus complexes qu’il interprète communément sans partition… et ç’avait été un spectacle en soi, lors de la création, de le voir, tout à la fois battre sa partie l’œil sur sa partenaire, tout en dirigeant ses deux complices instrumentistes. Toute la tension qui en résultait n’avait pas été étrangère à mon enthousiasme initial… qui s’attachait hier à la fluidité de l’ensemble acquise après quelques trop rares reprises sur scène : la façon qu’a Maria Laura Baccarini d’associer à des dons de diseuse un art vocal qui m’évoque Joni Mitchell, non celle très charmante que l’on entend souvent imitée dans le métro et ses couloirs, mais cette espèce de groove et cette flamme qui habitait sa voix, son phrasé et ses récits ; la présence de Bruno Ducret, cette intrépidité rythmique où parfois reparaît l’héritage du père Marc, mais selon des angles et des contours, une fluidité du pizz à l’archet qui n’appartiennent qu’à lui ; la force de pénétration de l’articulation de Bruno Ruder, la clarté des énoncés et des idées originales, une espèce de force aussi tranquille et qu’invincible. L’un et l’autre interprètes fidèles jusque dans les fenêtres d’improvisation qui leur sont laissées. Et bien non ! Le 26 janvier 2024, je n’avais pas rêvé. Tout cela était bien réel, et le restera durablement dans ma mémoire.

Les soirées des Émouvantes se déroulent toujours en deux parties, la première à 19h, puis après une pause, reprise à 21h. Et chaque année, c’est l’occasion pour le fondateur du festival Claude Tchamitchian de dévoiler un nouveau programme de son cru, avec cette année le création d’un nouveau quintette et d’un nouveau répertoire, Unsung Heroes. Ces héros, ce sont Nelson Mandela (leader historique de la lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud), Vandana Shiva (militante écologiste-altermondialiste indienne), Frederick Douglas (figure au 19e siècle de l’anti-esclavagisme et de la cause noire), René Dumont (candidat malheureux à la présidentielle de 1974, qui prêchait à l’époque ce qui est aujourd’hui devenu évidences dont les élites politiques et économiques se refusent pourtant encore à tirer les conséquences) et Albert Ayler (figure lumineuse et tragique du free jazz historique).
Avec une évidence : les fondamentaux du jazz étaient là. Ceci dit, non pour déplorer ce que nous avions entendu depuis la veille, mais pour désigner quelque chose appartenant encore au tronc central de cette arborescence contemporaine merveilleuse que les Émouvantes nous donnent à entendre chaque année. Avec pour ces Unsung Heroes, une écriture préférant cependant à la compacité du quintette hard bop une énergie polyphonique confiée aux vents, ceux-ci portés par une énergique rythmique à la Mingus. Fabrice Martinez nous donna à entendre une trompette nourrie de tout ce que le jazz a pu offrir à l’instrument d’énergique et flamboyant, lyrique et tout à la fois abstrait, avec quelque chose qui m’évoqua à plusieurs reprises la générosité de Lester Bowie. Sakina Abdou confia à son alto un mélange de rage et d’exaltation lyrique évoquant les échos et les héros des Wildflowers Sessions qu’on entendait dans les lofts new-yorkais des années 1970. Mathias Mahler m’évoqua l’ardeur du trombone mingusien de Jimmy Knepper, mais aussi les virtuoses de la coulisse “free” européene d’Albert Mangelsdorff à Paul Rutherford. Quant à Claude Tchamitchian, je notais qu’ouvrant sa pièce conclusive dédiée à Albert Ayler, il se livra à un admirable solo de contrebasse à l’archet que j’ai pris pour un hommage “bonus” à Barre Phillips dont on sait l’admiration qu’il lui porte.

Et Christophe Marguet ? Je le congratulais à la sortie de concert d’une façon qui lui sembla être à contresens. « Tu ne vas comment même me ramener à la tradition du jazz ternaire ?! » Qu’il connaît pour l’avoir pratiquée jusqu’au Caveau de la Huchette. Non, mais j’avais entendu un énergie différente de ce celle plus rock qu’il fournit à son quartette avec Régis Huby, Manu Codjia et Hélène Labarrière, quelque chose de ces batteries qui apparurent au sein ou en marge du mouvement free, sans être capable de citer un nom plutôt qu’un autre, sauf peut-être Daniel Humair ici et là dans une façon très plastique de concevoir le son des peaux et des cymbales. Peut-être quelque chose répondant aussi à ce que Billy Hart désigne, dans son autobiographie, de rythme mulitdirectionnel. Franck Bergerot
Post-scriptum : au sortir du concert, j’ai interpelé un artiste pour m’excuser de l’avoir oublié dans mon compte rendu de la veille alors qu’invité à se joindre au quintette de Léa Ciecheski en fin de programme, il y avait répondu par une introduction solo aussi ardente qu’originale J’aimerais le nommer ici : Sylvain Rabourdin. Premier prix de conservatoire, il s’est frotté à toutes sortes de musiques populaires, brésiliennes, irlandaises, bretonnes, auvergnates, manouches, musette qu’il semble avoir assimilé de façon singulièrement créative au fil des contextes les plus variés des bals folk… aux Émouvantes. Et quelle ne fut pas mon étonnement de constater qu’en dépit de notre différences d’âge nous avions des références communes, notamment les violonistes Laurent Vercambre qui fut pour moi un ami et initiateur et pour lui une référence et Jean-François Vrod dont nous partageons le goût pour son groupe La Soustraction des fleurs et dont je transporte avec moi à Marseille le disque qu’il vient de m’envoyer, “Autoportrait à l’élastique”.